Maurice Barrès a été beaucoup admiré de son vivant, y compris par ses adversaires : comment se fait-il dès lors qu’il soit aujourd’hui tombé en désuétude ?

Il est périlleux d’écrire sur Barrès de nos jours, et c’est logique : l’auteur de L’Âme française et la guerre reste pour nous autres lecteurs du XXIe siècle le « rossignol des carnages » dénoncé par Romain Rolland – et surtout l’un des précurseurs du fascisme à la française.

 

Désuétude de Barrès

Fabien Dubosson, qui nous livre ici une version remaniée de sa thèse de doctorat, navigue habilement entre Charybde et Scylla : il ne réduit pas Barrès à une idéologie détestable – nationalisme, antisémitisme, etc. –, mais il ne propose pas non plus de son œuvre une appréhension purement esthétique qui ignorerait les questions politiques. Il aborde Barrès en tant que « figure de l’histoire des lettres modernes » , ce qui lui permet de saisir ensemble poétique et politique, forme et fond, style et idées, en fonction de la posture d’auteur que Barrès a cultivé de concert avec ses lecteurs. Car ce qui est au cœur de cet essai, c’est la « persona » de Barrès, « cette image de lui-même qui prend forme dans l’interaction entre sa propre mise en scène auctoriale (consciente ou non) et le reflet (plus ou moins déformé) qu’en donne le public » . Et la grande question que pose Fabien Dubosson, c’est celle de la désuétude d’un écrivain qui, de son vivant, fut le « prince de la jeunesse » (on songera ici au livre de Jean-Pierre Colin paru en 2009, Maurice Barrès. Le Prince oublié), et à qui furent accordées des funérailles nationales (parmi les hommes de lettres, seuls Victor Hugo, Pierre Loti, Paul Valéry, Colette et, plus près de nous, Aimé Césaire ont connu un tel honneur en France).

 

Les malentendus du succès

Sans doute l’un explique-t-il l’autre : c’est parce que Barrès fut trop conscient de son prestige auprès des jeunes gens, et parce qu’il se mit à écrire pour eux, à écrire en fonction de l’image qu’ils se faisaient de lui, que son œuvre semble aujourd’hui datée. Or on sait (Michel Butor, en particulier, le rappelle dans Répertoire II, 1964) que l’écrivain qui s’adresse à un lectorat précis, qui connaît d’avance son destinataire, se condamne à un succès éphémère. À quoi il faut ajouter que l’écrivain trop soucieux de répondre littérairement aux attentes de ses lecteurs court le risque de construire sa gloire sur une série de malentendus. La première rencontre entre Barrès et François Mauriac en témoigne. En février 1910, le jeune poète des Mains jointes trouve enfin le courage d’aller se présenter en personne à celui qu’il considère en quelque sorte comme son parrain en littérature. Il voit en Barrès l’auteur des jeunes gens, donc un auteur, ou plutôt une autorité qui doit lui ressembler, et fournir une caution à ses admirations comme à ses haines. Or Mauriac découvre que Barrès apprécie Jean Moréas et la comtesse de Noailles, que lui-même exècre ; et que son maître n’est pas loin de mépriser Francis Jammes et Paul Claudel, qu’il vénère. De là résulte un dialogue difficile, et, pour Mauriac, une certaine déception.

 

Barrès admiré par ses adversaires

Quoiqu’il en soit de ces malentendus et de la précarité de la gloire de Barrès, l’auteur du Culte du moi est, pendant plusieurs décennies, l’objet, justement, d’un culte presque universel de la part des jeunesses littéraires successives. Ceux-là même qui le rejettent l’admirent, il est un point de repère pour tous, y compris ceux à qui il sert de repoussoir.

Prenons André Gide : inutile de rappeler à quel point la mystique barrésienne du terroir déplaît à celui qui, « né à Paris d’un père uzétien et d’une mère normande », ne peut s’enraciner nulle part. Il n’en demeure pas moins que c’est en fonction de cette notion barrésienne d’enracinement que Gide pense sa propre identité.

D’autres cas sont plus frappants encore. On n’aurait pas tendance, par exemple, à associer le nom de Louis Aragon à celui de Barrès – si ce n’est pour se souvenir du « jugement de M. Maurice Barrès par Dada » organisé le 13 mai 1921 à Paris. Et pourtant les deux écrivains ne sont pas aussi irréconciliables qu’on pourrait le penser. D’abord, Barrès, même si bien évidemment l’esthétique et l’idéologie de Dada sont loin de lui plaire, ne rejette pas entièrement ces jeunes gens turbulents et leurs audaces, qui le répugnent et le séduisent à la fois. Témoin cette remarque dans un même geste terriblement dépréciative et élogieuse à sa façon : « Quelle est la famille dans le sang de laquelle ne coule pas une goutte de sang taré ? C’est même intéressant. Qui sait ? Léon Daudet affirme qu’il faut une goutte de sang syphilitique pour le génie. La voilà bien la goutte. Le génie des nouvelles générations est assuré ! » Mais surtout, Aragon fait partie des plus constants lecteurs de Barrès, qu’il découvre à l’âge de onze ans, et pour qui il éprouve alors une véritable passion. À l’époque Dada, il continuera d’aimer le Barrès égotiste ; dans les années 1930, au moment des Cloches de Bâle, il se tournera vers le Barrès du Roman de l’énergie nationale ; et jusque dans les années 1960, alors que son statut d’écrivain « officiel » du communisme devrait lui interdire toute référence (si ce n’est péjorative) à celui qui publiait en 1920 dans L’Écho de Paris un article intitulé « Réjouissons-nous de l’échec français du bolchevisme », il fait de temps à autre l’éloge de Barrès.

Quant aux existentialistes, eux aussi sont passés par Barrès avant de se déprendre de sa tutelle. Pour la jeune Simone de Beauvoir, l’« affirmation de soi »  qui est au fondement de la lutte barrésienne contre les « Barbares » est une sorte de point d’appui éthique. Et Jean-Paul Sartre, tout en prenant comme il se doit ses distances avec lui, reconnaît sa dette envers Barrès, puisqu’il décrit La Nausée comme le point final de la manie du sens qui, selon lui, naît dans la littérature avec des livres comme Greco, ou Le Secret de Tolède ou La Colline inspirée, et qui consiste à penser que chaque chose, chaque objet recèle un secret que l’écrivain serait le seul à savoir découvrir.

 

Du danger d’être imité

Mieux encore : si l’on peut comprendre que le mécanisme de l’influence en négatif pousse les adversaires de Barrès à revenir régulièrement à son œuvre, il est plus surprenant de constater que même ceux qui passent peu de temps avec ses livres restent marqués par sa fréquentation. Le cas de Jacques Rivière est particulièrement éloquent : il ne se rapproche (littérairement) de Barrès que pendant quelques mois, fin 1905-début 1906. Mais son enthousiasme est si dévorant qu’il laissera en lui des traces indélébiles. Rivière produit ce qu’il appelle, dans une lettre à Alain-Fournier, de « petits plagiats » de Barrès – et il va plus loin, il « devient » Barrès en quelque sorte, faisant preuve, selon son propre aveu, d’une « effroyable plasticité », et ne pouvant se retenir sur la pente d’un mimétisme intégral.

Et c’est peut-être là une autre explication au fait que Barrès soit de nos jours condamné au purgatoire des lettres. De son vivant, il a été, malgré (ou à cause de) son obsession de l’égotisme, beaucoup imité par les jeunes écrivains – mais presque tous ont fini par le dépasser. On ne lit plus guère Barrès de nos jours, mais on lit encore abondamment Gide, Aragon ou Sartre. De telle sorte que la cruelle question rhétorique de Roger Caillois dans son Vocabulaire esthétique (1978) ne semble s’appliquer à nul autre mieux qu’au « prince de la jeunesse » : « que vous sert de n’avoir imité personne, si l’on peut aisément vous imiter, et vous dépasser même dans la voie que vous avez ouverte ? »