Une bonne introduction à la pensée d’André Gorz à partir d’un des rares entretiens où il revient sur son parcours intellectuel de l’existentialisme à l’écologisme.

La pensée d’André Gorz, attentive aux tendances émergentes, est l’une des plus riches et des plus créatives pour anticiper le monde qui vient. La biographie que lui a récemment consacré Willy Gianinazzi  a permis de documenter le parcours exceptionnel de cet homme pluriel, à la fois philosophe sartrien, journaliste économique et théoricien de l’écosocialisme. Plusieurs ouvrages collectifs témoignent du fait que, loin d’être fossilisée, cette pensée vit aujourd’hui à travers les nombreux textes et mouvements qu’elle inspire .

Penser l’avenir reprend l’un des rares entretiens au cours desquels André Gorz est revenu sur son itinéraire intellectuel. Ce document est d’autant plus exceptionnel que, s’agissant d’une retranscription d’un entretien radiophonique, il n’a pas été retouché. Réalisé en 2005 pour France Culture par François Noudelmann, philosophe spécialiste de Sartre, il intervient en même temps que la réédition de son autobiographie existentielle de 1958 Le Traître et deux ans après la parution de son dernier essai L’Immatériel. Il est ici enrichi d’une préface de Christophe Fourel et d’une postface de François Noudelmann pour offrir une mise en perspective unique et une bonne introduction à Gorz.

 

La matrice existentialiste

L’entretien fait apparaître très nettement que l’existentialisme constitue le fil conducteur de toute son œuvre et plus largement de toute sa vie, pleinement impliquée dans son exploration philosophique. Il débute par l’exposé d’une conviction profonde : « Je crois que tout homme naît sujet, dans son enfance, et cesse de pouvoir l’être grâce à l’éducation. […] Et c’est la reconquête de ce qui a été, pour moi, et sûrement pour d’autres, l’expérience fondatrice de l’enfance, à savoir l’étonnement, qui est pour moi le chemin nécessaire pour accéder à la fois au statut de sujet et à la capacité de philosopher ».

S’ensuit que toute sa vie est l’expérience d’un détachement, comme en témoignent ses multiples changements d’identité, de Gerhart Hirsch, puis Horst, à André Gorz, en passant par Michel Bosquet. Son épouse Dorine, à laquelle il a fini par dédier la fameuse Lettre à D. quelques mois avant leur suicide en 2007, en est le seul repère fixe. C’est à l’âge de 26 ans, sans formation philosophique, que Gorz entreprend d’écrire la suite de L’être et le néant de Sartre. Cela donnera Les Fondements pour une morale, rédigé dans les années 1950 mais finalement publié en 1977. Gorz signale son caractère matriciel : « J’ai tout appris en écrivant ce bouquin, et j’ai ensuite passé ma vie à le monnayer et à le dépasser ».

 

Stratégie écologiste et post-capitalisme

Il oriente alors sa pensée de l’émancipation sur les questions sociales et influence les milieux syndicaux français, en particulier la CFDT, mais aussi italiens et allemands. Initié au marxisme, notamment par la lecture des Grundrisse, il entend dépasser le syndicalisme de la « feuille de paye » pour produire une théorie de l’aliénation. Pour lui, « le capital, le travail, les deux sont indissociables, et si l’on veut se débarrasser du capital, il faut se débarrasser du travail ».

Il critique à la fois la rationalité technoscientifique et la rationalité économique, dont l’objectif commun est d’« abolir la nature ». À l’obsolescence de l’homme, présente notamment dans l’ectogénèse, il oppose la défense du monde vécu et de la maternité, ce que François Noudelmann qualifie d’« inflexion naturaliste » et que Gorz justifie par un changement de contexte par rapport à ses premiers écrits. À la création de valeur, échangeable et monnayable, il oppose la création de richesse sociale (amour, solidarité, souci de la nature, etc.). Cela le conduit à prôner la pluriactivité (« des activités qui portent en elles-mêmes leur propre fin ») et l’organisation coopérative dans une perspective d’autosuffisance locale, comme il a pu le faire à travers la promotion des fablabs. Il ne s’agit plus désormais de revendiquer une « sphère autonome », concept inadapté face à l’hégémonie de la marchandise, mais le développement d’activités autonomes.

La question stratégique n’est pas évitée. À François Noudelmann qui lui reproche de ne pas penser les transitions, il rappelle la distinction qu’il opère entre les « fins ultimes » et les « fins transitoires », les premières donnant le sens des secondes dans un « réformisme révolutionnaire ». Remettre en cause le compromis fordiste au nom des exclus ne revêt pas le même sens selon qu’on a, comme Gorz, « l’horizon d’une société poscapitaliste et postmarchande » ou au contraire celui d’une « société individualiste et néolibérale ». Face à « l’atomisation individualisée », il plaide pour « l’expérimentation sociale », c’est-à-dire des mouvements autogérés dans les domaines de la santé, de l’éducation, etc., qu’il revient à une « écologie politique avancée » de fédérer dans un projet global. Il en appelle à un exode, c’est-à-dire une décolonisation de l’imaginaire économique, et relève l’essor des valeurs postmatérialistes, prenant l’exemple des informaticiens américains qui réduisent leur temps de travail pour développer des activités culturelles, associatives ou familiales.

Au total, tout ce vers quoi tend l’œuvre de Gorz pourrait être désigné par cette citation de John Ruskin qu’il mobilise : « Il n’est de richesse que la vie ».