Philosophie

La Perfection de la technique

Couverture ouvrage

Friedrich-Georg JNGER
Allia , 350 pages

L'emprise de la technique
[mardi 21 mai 2019]


La technique comme perfection (et emprise) selon les analyses encore actuelles de Friedrich Jnger.

Si Ernst Jünger est bien connu du grand public lettré, qui a entendu parler de son frère cadet Friedrich, auteur d’une œuvre hétéroclite après avoir fait des études de droit et d’économie ? Ses écrits portent sur des thèmes et des genres aussi divers que la poésie, la botanique, la science, la philosophie, le roman, ce qui signale un auteur inclassable et déroutant pour nous, Français, qui classons les individus dans des boîtes.

Parmi ses textes figurent deux études consacrées à la technique, la première ayant été achevée en 1939, année hautement symbolique pour l’Europe. Le manuscrit intitulé La perfection de la technique est resté dans les tiroirs de l’auteur forcément méfiant à l’égard du régime nazi, avec un positionnement comme nationaliste de gauche, ce qui en faisait une cible pour le régime. Son livre ne sera publié qu’en 1946, suivi en 1949 d’une seconde étude sur la technique dans ses rapports avec la propriété, l’économie et la politique, défendant l’idée contre-intuitive d’une destruction de la propriété privée par le capitalisme moderne. Depuis, ces deux textes ont été rassemblés en un volumineux ouvrage dont l’intérêt est considérable en tant que marqueur d’une transformation historique dont les ressorts ne sont toujours pas clairement établis.

 

Le règne de la technique

L’étude de Jünger sur la technique mérite le détour car elle se démarque des autres considérations émises à cette époque avec un angle d’attaque précis et percutant permettant de dévoiler les caractères fondamentaux de la technique industrielle ayant émergé quelque cent-cinquante ans après la première machine à vapeur. Des mécanismes nouveaux sont apparus, rendant dépassées les analyses des prédécesseurs comme Comte, Marx et même Spengler ou le frère ainé Ernst, auteur d’une remarque étude sur la figure métaphysique du travailleur, inspirée en partie par Nietzche. Si figure il y a, c’est aussi celle de la technique, de la machine, de la mécanique. F. Jünger anticipe les travaux d’Ellul avec lequel il partage un constat nourri par les progrès industriels des années 1930. Les codes fournis par Marx ne sont plus valides. Il faut d’autres concepts et notions pour naviguer dans l’univers des machines et des Etats avant la seconde déflagration européenne de 1940. D’une certaine manière, F. Jünger prépare le terrain pour penser le « règne de la technique », anticipant de ce fait la thèse (sociotechnique) du cours autonome de la technique devenue centrale au sein de la vie et l’administration de l’Etat. Il préfigure aussi la thèse métaphysique publiée par Heidegger dans son remarqué essai sur la technique paru en 1954 et rédigé comme une version retravaillée d’une conférence tenue à Brême en 1949.

La technique étudiée par F. Jünger n’est pas celle de l’artisan à l’époque d’Aristote ou à la Renaissance. C’est en fait une mécanique, devenue industrielle, administrée, et dont les premiers pas ont été tracés par Descartes et Bacon. L’Europe est passée de la philosophie mécaniste à la science des machines, de Newton et Carnot à Maxwell et Faraday ; machines thermomécaniques à vapeur, alimentées par le charbon, moteurs à explosion, puis moteurs électriques. La condition humaine en a été changée. La machine ruse avec l’homme qui en use. Elle n’est pas neutre.

« L’automatisme dominé et manipulé par l’homme agit sur ce dernier. La puissance acquise grâce à lui acquiert à son tour une puissance sur lui. L’homme se voit contraint de lui vouer ses mouvements, son attention, sa pensée (…) L’automatisme se saisit de l’homme lui-même et ne le lâche plus » .

Ces constats n’ont rien d’exceptionnel ; ils prolongent la thèse marxienne de l’aliénation en la détournant dans un sens inattendu. La machine exerce une sorte de fascination, d’emprise hypnotique sur l’opérateur, une emprise telle que l’ouvrier devient machinalement attiré vers l’usine car utiliser la machine fait partie de son mode de vie. D’où une considération plutôt étonnante ; le travailleur est assidu à son poste parce que c’est devenu son biotope, bien plus qu’un moyen d’obtenir un salaire pour le faire vivre, lui et sa famille. L’usine a remplacé l’atelier ou le champ, l’homme fait corps avec la machine, il devient peu à peu un élément du mécanisme global, un membre d’un type nouveau, le prolétariat. La technique s’attache au travailleur, le socialisme et la technique fusionnent. Le système ne couvre pas seulement les besoins, il les organise. Au final, le travailleur, comme l’usager, vit dans l’organisation technique, notamment lorsqu’il se procure eau, gaz et électricité en dépendant d’un réseau .

La science elle aussi est intégrée dans la technique. Il ne s’agit plus de connaître le cours légal de la nature mais de rendre les connaissances utiles, de les employer en vue d’un intérêt pratique ; si bien que la science pure, visant à explorer les mystères de l’univers, s’efface peu à peu . L’explication mécanique prend l’ascendant après avoir représenté le mouvement de l’âme corporelle selon Descartes, autrement dit, la part animale de l’homme, vouée à se déplacer dans l’étendue, sorte de véhicule matériel pour l’homme habité par un esprit irréductible à la matière mais dont on se demande comment il s’y articule. Au final, Descartes a amorcé la réaction en chaine de la technique , une réaction qui a échappé à ceux qui l’ont pratiquée, si bien que la mécanique a fini par prendre son autonomie, dictant à l’homme la direction et la forme à emprunter. La mécanique dicte aussi les types de travailleurs destinés à la faire fonctionner. Ce n’est pas la masse de paysans, d’artisans et d’ouvriers qui grossit avec les progrès de l’organisation mais les cadres, les fonctionnaires, les employés, nous dit l’auteur dont on constate le sens de l’observation et l’anticipation sur ce qu’allait devenir la société industrielle à la fin du XXe siècle.

F. Jünger livre une description la plus complète possible de la technique dont la cause efficiente est la « mécanique » avec tous ses rouages, une mécanique qui finit par « déteindre » et ruisseler sur tous les secteurs de l’existence, la vie humaine, la société, ses fonctions et son organisation étatique. Non seulement l’homme mais aussi l’Etat doivent se plier aux exigences fixées par la mécanique, avec le souci de produire, d’agir, de mobiliser, en s’insérant dans un système technique global. Et comme il ne peut y avoir de système sans direction, la technocratie prend la direction de l’Etat. Le régime accepte d’insérer dans ses rangs des techniciens dépourvus d’aptitudes pour les affaires politiques mais néanmoins très au fait de la bonne marche des processus mécaniques, fonctionnels. Les technocrates se caractérisent par une impersonnalité, autrement dit, la gouvernance technocratique s’effectue avec des hommes ayant échangé leur personnalité contre une essence compatible avec le mouvement des machines . L’organisation de l’Etat devient un régime technocratique, les normes juridiques deviennent techniques . Quant à l’homme ordinaire, il perd aussi un caractère fondamental, la liberté, abîmée par le fonctionnalisme, une liberté qui ressort de l’autre côté sous forme de nécessité mécanique.

Le constat tracé semble quelque peu inactuel et exagéré. Ce texte percutant doit se comprendre comme une analyse d’un caractère mécanique de la société mais qui n’est pas une analyse sociologique complète, car l’homme dispose aussi de stratégies pour contourner la machine. De plus, l’époque ayant nourri la pensée de l’auteur est singulière : elle couvre les trente ans d’une crise européenne sans précédent et la monté du régime nazi qui s’empare des rouages de la bureaucratie et des machines industrielles.

« La machine recèle une volonté qui ne vise pas les calculs économiques ni la prospérité, qui étaient grandes au XIXe siècle. Cette volonté, d’abord dissimulée, s’impose ensuite. Dans la pensée de Marx, la machine n’est pas notre réalité ; elle conserve quelque chose d’irréel car elle est considérée comme un moyen pour des fins qui ne sont pas présentes (…) Il était entouré de machines à vapeur. Il ne vit pas encore les machines à explosion ni l’électrotechnique (…) Si la technicisation s’était arrêtée à ce chapitre, les répercussions sur l’appareillage sur le travail humain, sur l’homme lui-même, seraient restées limitées. Elles devinrent beaucoup plus intenses, en même temps qu’efficaces à l’échelle planétaire, dès lors que l’on mit au point la transmission de l’énergie électrique » .

F. Jünger a mis l’accent sur un point fondamental que tout philosophe de la technique devrait prendre en compte. Une disruption s’est produite entre l’époque des machines à vapeur et l’époque de l’électrotechnique, entre la thermomécanique de Carnot et l’électromécanique symbolisée par Maxwell. Le monde des années 1930 utilise des industries nouvelles, avec l’apport de l’énergie électrique. La technique devient plus englobante et prend des formes sans limite autre que l’imagination mécanique des ingénieurs. Elle perd son caractère d’outil et finit par épouser les traits d’un système animé en recelant une volonté, terme peu approprié. Ce serait plutôt une inertie mécanique qui devient autonome et semble ensorceler les hommes au point de les conduire vers des directions auxquelles ils n’avaient pas pensé. La machine technicienne suit sa tendance, veut être assemblée, commandée, dirigée, mais en façonnant ses formes, en jouant le rôle d’une matrice aux possibilités illimitées mais parfaitement réglées. Pour compléter son analyse, l’auteur, rodé à la terminologie juridique, développe des considérations assez inhabituelles sur la technique qui aurait tendance à détruire la propriété, qu’elle soit capitaliste et privée, ou communiste et publique. Ce qui gouverne le système c’est un collectif de techniciens qui aurait tendance à « avaler » la propriété autant que la société. A l’ère du collectif technique, la Terre est couverte « d’armées de travailleurs terribles, en uniforme et sans joie, animés de sentiments mutuellement hostiles » .

 

Une réflexion historiquement située sur l'ère de la technique

Le livre de F. Jünger est fondé sur une expérience datée et locale, celle de l’Allemagne nazie, ainsi que l’Union soviétique ; il nous éclaire néanmoins sur des choses cachées de la technique, des choses que nous ne voulons pas voir, ensorcelés que nous sommes par le côté magique de la puissance mécanique et par l’illusion que nous sommes libres face à la technique. Une formule permet d’accéder à la signification de cette analyse : « la différence se trouve donc entre la propriété et le collectif technique, non entre la propriété privée et public ». Il faut lire cette formule en l’extrapolant. La propriété prend un sens élargie et peut désigner la possession des choses ou la possession de la vie, l’appropriation par soi-même de l’existence personnelle. C’est cette appropriation qu’obère le système dirigé par le collectif technique.

Le cours récent des nations techniciennes montre cependant que les sociétés ont réagi face à la « loi » du collectif technique, surtout dans les années 1960 à 1980. Mais après les transformations numériques du XXIe siècle, nous sommes en droit de nous questionner sur une nouvelle avancée du « collectif technicien » et d’interroger l’emprise du nouveau système « technumérique » sur nos existences personnelles. Autant dire que l’analyse conduite par F. Jünger mérite d’être lue avec attention. Ses thèses sont encore pertinentes pour comprendre notre époque ; il faut juste les réactualiser. Après les machines à vapeur puis l’électrotechnique, les écrans et les réseaux numériques ont façonné une nouvelle disruption qui une fois de plus, semble nous échapper et suivre un cours réglé par des collectifs techniques, autrement dit les « actionneurs » du système. A la mécanique s’ajoute le numérique.

L’ère de la mécanique a produit aussi un renversement des utopies technicistes en dystopies effrayantes préfigurant une certaine atmosphère intellectuelle de notre époque. Les années 1920 à 1940 virent apparaître les adeptes de la théorie de la catastrophe  se drapant derrière les mythes des âges de l’humanité, développant des théories de cataclysmes, faisant tomber la lune sur la terre, annonçant le déclin de la civilisation avec les dangers d’une guerre totale et finale ; « la catastrophe est un événement imaginaire projeté dans le futur par l’esprit devenu impuissant ». Remplaçons la guerre par le réchauffement climatique ou le transhumanisme et nous constatons que le monde technique est un levier pour la genèse des dystopies après avoir nourri les utopies. L’homme ne peut pas vivre sans mythologies modernes. Bien que ne couvrant que l’âge de la mécanique, le livre de F. Jünger nous éclaire sur l’époque actuelle traversée aussi par les conséquences anthropologiques de la technique.

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