Damas et ses banlieues rebelles font lit à part depuis Hafez al-Assad. Bachar, son fils, a scellé leurs destins opposés.

Le 27 mars 2011, à Damas, nous traversons les vergers d’abricotiers qui résistent à l’urbanisation anarchique du grand Damas et montons vers le mont Qassioun, qui abrite le palais présidentiel, pour avoir une vue d’ensemble sur la ville. Celle-ci compte 1, 7 millions d’habitants intra-muros et 2,6 millions dans l’agglomération. Notre guide syrien imagine que le président va s’exprimer dans le courant de la journée. En fait, il attendra le 30 mars. Son discours en deçà des annonces, ne satisfait pas les attentes de ceux qui manifestent depuis quinze jours dans la capitale, à Deraa, à Homs et ailleurs.


 

Damas aux deux visages

 

Construite entre 705 et 715 sur une ancienne église, elle-même construite sur un ancien temple, la mosquée des Omeyyades concentre 1300 ans d’histoire. Le minaret de Qaytbay, de style mamelouk, date de la fin du XVe s

 

Pour les Syriens, Alep  est « la plus ancienne ville du monde » et Damas, « la plus ancienne capitale encore habitée au monde ». Les écrivains et les poètes ont chanté la capitale de la dynastie omeyyade, née au VIIIe s. qui a rayonné dans tout le monde musulman jusqu’à Cordoue et la chantent encore .

Parmi les poètes contemporains, citons Nizar Kabbani, le Damascène  dans Lettre à ma mère : « Comme si les minarets omeyyades étaient plantés en nous,/Comme si les vergers de pommes attardaient leurs parfums/ Dans nos esprits./Comme si la lumière et les pierres/Étaient venues toutes, toutes, avec nous. »

Et quand des artistes français, signataires de l’Appel d’Avignon en juillet 2011, invitent des écrivains et des artistes syriens à l’Odéon théâtre de l’Europe pour une soirée de solidarité en octobre 2011 , celle-ci s’ouvre sur la voix de Mahmoud Darwich, le poète palestinien mort en 2008, déclamant le poème « Le collier damascène de la colombe » ) « Le verbe au présent/ Poursuit ses tâches omeyyades » . Et son poème « À Damas » , lu par l’éditeur Farouk Mardam-Bey fait frémir la salle – comble – :

 

À Damas, je sais que je suis dans la foule.

Une lune miroitante dans la main d’une femme

Me guide…vers moi.

Et me guide une pierre qui a fait ses ablutions

Dans les larmes du jasmin

Et s’est endormie. Et me guide le Barada

Aussi pauvre qu’un nuage

Brisé.

 

Le Barada, c’est le fleuve qui irrigue l’oasis dans laquelle s’est lovée la ville de Damas au milieu du désert. Ce passé prestigieux, exploité par le clan Assad à ses propres fins et préservé des destructions, est le premier visage de la ville qui se présentait aux voyageurs jusqu’en 2011.


 

Les opposants politiques muselés

 

Azza Abo Rebieh, "L'autre face de Damas". Source : Mémoire créative de la révolution syrienne

 

Damas offre aussi un autre visage, politique et contrarié. Dans les années 2000, des initiatives politiques prometteuses y voient le jour auxquelles le jeune président Bachar al-Assad oppose rapidement une fin de non-recevoir.

Le Manifeste des 99, de septembre 2000, signé par des écrivains, des intellectuels, des journalistes et des artistes  demande la levée de l’état d’urgence et de la loi martiale en vigueur depuis 1963, l’amnistie de tous les prisonniers politiques, des détenus et des exilés, la liberté d’association, la liberté de la presse, la liberté d’expression et la liberté dans l’espace public.

La Déclaration de Damas pour un changement démocratique, de 2005  est signée par plus de 250 figures de l’opposition de sensibilités différentes. Elle se prononce en faveur d’une ouverture progressive pour mettre fin au despotisme. Des forums de discussions essaiment dans les salons damascènes. Un des plus connus – le Forum Jamel Atassi [psychiatre, écrivain, militant panarabiste] pour le dialogue démocratique, lancé en 2005 par sa fille Souhair Atassi  – est réduit au silence en 2005. « Le printemps de Damas », n’a duré que quelques mois .

Parmi les signataires de ces textes, on retrouve des figures qui ont joué un rôle en 2011. Or le régime a tenu à présenter les protestataires, dès les premiers jours du soulèvement, comme de dangereux extrémistes.


 

Le soulèvement dans la capitale

 

Les premières vidéos postées sur Youtube montrent que le premier appel à manifester, lancé par des inconnus sur Facebook le 17 février, est entendu par les Damascènes  . Le deuxième rassemble des hommes et des femmes dans l’espace public, le 15 mars . La troisième manifestation a lieu après la prière du soir, le vendredi 18 mars, à l’intérieur de la mosquée des Omeyyades . Le même jour, on rapporte aussi des manifestations à Homs et à Deraa, où deux premières victimes tombent sous les balles de la police… « Sous le ciel de Damas »  : « Nous avons eu recours à une image touristique omniprésente en Syrie pour poser un cadre. Plan fixe. Le son des manifs renouvelle cette image », explique Charif Kiwan, porte-parole du groupe Abounaddara, partisan d’un cinéma d’urgence sans concessions. « Ô Dieu, aide-nous à accomplir le jeûne et à faire tomber le régime ! », est un indice qui montre qu’on est en août 2011.


 

Les pacifistes, cible numéro 1 du régime

 

Les cibles privilégiées du régime sont d’abord les pacifistes. C’est le cas d’Omar Aziz, 64 ans, économiste formé à l'université de Grenoble, féru de nouvelles technologies, revenu d’Arabie saoudite à Damas, en mars. Il fonde le premier Comité local de coordination (LCC) dans le quartier de Barzeh   dont le modèle d’organisation par le bas s’est répandu ensuite dans tout le pays. « Il s'était inspiré des idées de Rosa Luxemburg sur " l'auto-gouvernement des masses ". Il avait formalisé sa vision humaniste et presque anarchiste dans un long article. " Nous avons fait mieux que la Commune de Paris, qui a résisté 70 jours. Cela fait un an et demi et nous tenons toujours ", avait-il déclaré peu avant son arrestation et sa mort en détention en février 2013. »

Une des autres figures majeures de la société civile, qui joue aussi un rôle dans la constitution des comités locaux, est l’avocate des droits de l’homme Razan Zeitouneh (ou Zaitouneh). Joumana Maarouf ) écrit, le 11 décembre 2013, à une amie française ce qu’elle sait de l’enlèvement, dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013, de Razan Zeitouneh et Wa’el Hamada son mari, Samira Khalil et leur ami commun Nazem al-Hamadi, avocat. Depuis plus de cinq ans, leurs proches, au premier rang desquels la sœur de Razan – Rana – et le mari de Samira – Yassin al-Haj Saleh – n’ont aucune nouvelle d’eux.

« Hier, écrit Joumana, des extrémistes ont enlevé Razan Zaitouneh, qui est l’un des symboles de la révolution. Ils ont également emmené avec eux Samira Khalil et deux autres activistes. Ils les ont arrêtés au Centre de documentation sur les violations des droits de l’homme (VDC). Razan avait refusé de quitter la Syrie. Elle avait préféré rejoindre les zones libérées de la Ghouta orientale. Samira aussi avait fait ce choix. Elles sont allées vivre dans un milieu qu’elles ne connaissaient pas, pour montrer leur solidarité avec ceux qui endurent l’injustice. Samira, pour ceux qui la connaissent, a beaucoup d’humour. Elle aime raconter des blagues. Elle avait déjà été arrêtée par le régime en 1987, accusée d’appartenir à une organisation communiste de l'opposition. Elle avait passée quatre ans et demi en prison. Elle avait été férocement torturée, mais elle n’avait pas parlé. […] L’angoisse m’étouffe quand je pense à elle et au destin inconnu qui l’attend. »

« L’arrestation de Razan, de Samira et de leurs amis par des combattants se réclamant de l’opposition [islamiste, selon toute vraisemblance NDLR] a constitué un choc terrible pour nous autres, qui rêvons d’une Syrie démocratique et de la mise en place d'une société civile. Je pense, malgré tout, que c’est le régime qui porte la responsabilité d’avoir lâché la bête sauvage de l’extrémisme. […] L’ennemi a maintenant des visages et des noms différents. ». Justine Augier, ancienne humanitaire devenue écrivaine, se lance alors dans une longue enquête depuis le Liban. Elle veut comprendre ce qui a poussé Razan à aller au bout de son engagement. Le récit au tour personnel qu’elle en tire marie une immense empathie pour le personnage tout en gardant une grande lucidité sur les menaces qui étranglent la révolution syrienne ).

De son côté, le politologue libanais Ziad Majed rappelle ce que représente Yassin al-Haj Saleh  pour les Syriens: "il travaille sur le système des Assad mais il porte aussi un regard de l’intérieur sur la société ordinaire. Après un voyage éprouvant de Douma à Rakka, au nord-est de la Syrie, dont nous avons une idée grâce au documentaire d’Ali Atassi et Ziad Homsi, Notre terrible pays, il est contraint à l’exil à Istanbul puis Berlin."


 

Le langage et le marché de l’immobilier à l’épreuve des « événements »

 

L’universitaire Naïla Mansour [pseudonyme] est encore à Damas en 2014 quand elle note, dans un texte intitulé « le piège désiré » ), les effets de la révolution, du temps et de la guerre sur le langage : qui ne se souvient du nom de code « pharaon » qu’utilisaient « les jeunes pour donner le signal de départ d’une manifestation dans les mosquées » ? « À l’écoute de ce qui circule dans les échanges de rues, poursuit-elle, on constate qu’au fil du temps, on est passés de “révolution” à “crise” puis à “événements” ! »

« Si la personne dit “Jobar [quartier de Damas limitrophe avec la banlieue de Damas NDLR] est en train de se faire laminer”, c’est qu’elle est proche de la révolution. Si elle dit ”Ils sont en train de purifier Jobar”, c’est qu’elle soutient le régime – oui, le terme ”purification” appartient au régime. Enfin, elle relève la violence des formules lâchées aux barrages de police ou peintes sur les murs dévastés “Vous avez choisi la liberté d’expression ? Nous la liberté de destruction !” ou encore “Douma [ville principale de la Ghouta orientale NDLR] est le cancer de la Syrie. Il faut en extraire la tumeur.” »

Une habitante de Damas, qui écrit sous le pseudonyme de Jana Salem, décrit – avec force exemples à l’appui – la nouvelle « partition » en cours dans la vieille ville, signe, pour elle, de la peur de l’autre . Ainsi le marché de l’immobilier se cloisonne-t-il en fonction de l’appartenance confessionnelle des propriétaires et des aspirants locataires ou acheteurs. Exemples : Rahaf, la trentaine, cherche depuis des semaines « un logement décent, abordable et louable à une musulmane sunnite ». « Si tu souhaites acheter une maison dans la vieille ville, il faut t’attendre à affronter des questions du genre : “Es-tu chrétien, sunnite ou chiite ?”. Et, en fonction de ta réponse, il se peut que la transaction tourne court, quel que soit l’argent dont tu disposes. » Salim, un habitant du vieux quartier d’Al-Amar observe : on ne peut pas attester avec certitude que ces transactions visent à exproprier des sunnites au profit d’Iraniens chiites du fait de l’usage répandu des prête-noms. « Mais ce qui est certain, c’est que le nombre de chiites qui acquièrent des maisons et des terrains dans les quartiers anciens, grossit de jour en jour. »


 


Des banlieues rebelles rayées de la carte

 

- Daraya (250 000 habitants) au sud-ouest de la capitale

L’ histoire de Daraya est « intimement liée à celle de la Damas islamique et médiévale », rappelle Yasmine Hakim [pseudonyme] ). Elle a vu naître un mouvement citoyen, dès 2003, porté par un imam local proche de la pensée de Jawdat Saïd, le « Gandhi syrien » qui rassemble des jeunes voulant lutter contre la corruption et ouvrir un centre culturel.

L’agrément officiel leur est refusé. Le pouvoir ne tolère pas cette volonté de changement « par la base ». Plusieurs figures du mouvement, arrêtées en 2003, le sont de nouveau en 2011. Le 10 septembre, Ghiyath Mattar, 26 ans, activiste de la première heure, dont la femme attendait un enfant, meurt sous la torture. Un de ses amis, réfugié à Paris, nous raconte en 2017 : « Il a laissé derrière lui des mots sur notre désir de liberté sur sa page Facebook et puis il y a ces images de lui tendant des fleurs aux soldats dans le documentaire Little Gandhi. Pendant six mois, nous avons fait comme lui. Dans notre groupe, la moitié de nos amis sont morts, l’autre moitié a été emprisonnée, une poignée a survécu. L’objectif numéro 1 du régime était de liquider les pacifistes. »

Dans Les passeurs de livres de Daraya ), Delphine Minoui, grand reporter au Figaro retrace le parcours d’un autre groupe d’activistes qu’elle repère sur une page Facebook en 2015. L’un d’eux, Ahmed, a eu l’idée de récupérer des livres dans les décombres des habitations éventrées. En quelques semaines, ils rassemblent 15 000 ouvrages en tous genres – théologie, sociologie, développement personnel, roman, poésie – qu’ils enregistrent sous le nom de leurs propriétaires. Ils créent une bibliothèque clandestine avec des règles de fonctionnement strictes « pour rester humains », disent-ils et pour « recréer de l’ordre dans le chaos », ajoute-t-elle. Le lieu leur sert de refuge, d’université, d’agora souterraine. Fin août 2016, la ville, rasée à 95 %, retombe aux mains du régime qui en fera une zone militaire. L’évacuation forcée vers Idlib commence puis l’exil vers la Turquie pour certains. Dans le prolongement du livre, naît un documentaire Daraya, la bibliothèque sous les bombes, diffusé sur France 5 en mars 2019, qui s’appuie sur les images de Shadi Mattar tournées pendant le siège. Réalisé par Delphine Minoui et Bruno Joucla qui s’effacent derrière Shadi, Jihad et Ahmed, ce film dégage une énergie inouïe qui célèbre l’amitié, le culte des livres et le désir de vivre.

Kholoud Helmi, elle, avait créé un journal fin 2011 : Enab Baladi . Les trois quarts des rédacteurs étaient des femmes. Le journal, qui était imprimé, donnait le point de vue des opposants au régime. Ils ont pris de grands risques pour en assurer la distribution. Contrainte de fuir en 2016, Kholoud Helmi est parvenue à réunir à nouveau l’équipe autour d’elle en Turquie et le journal a redémarré avec l’aide de correspondants toujours sur place . Refusant et le régime et l’extrémisme, la « troisième voie » incarnée par ces hommes et ces femmes ne veut pas mourir .

 

- Le camp palestinien de Yarmouk (150 000 habitants), au sud de Damas

Yarmouk était construit « en dur » et complètement intégré au grand Damas. Palestinien de Syrie, Khalel Khalel y a enseigné l’arabe et créé une école alternative. Invité des Dimanches de Souria Houria en novembre 2015  il résume les sentiments des Palestiniens de Syrie en 2011 :

« Nous avions le sentiment d’appartenir au tissu social syrien. À l’intérieur du camp, les habitants ont participé pleinement au soulèvement. Le régime l’a très mal pris et a joué sur nos contradictions pour nous diviser. Quand la répression s’est accrue, le camp est devenu une sorte de base arrière pour les révolutionnaires syriens, façon pour nous de remercier le peuple syrien pour son hospitalité depuis 1948. Pour le régime, Yarmouk était un verrou important, d’où sa décision de bloquer l’entrée du camp puis de le bombarder, une fois que l’Armée syrienne libre (ASL) y était entrée. Fin 2012, une grande partie de la population a fui, avec le sentiment de vivre une deuxième naqba (catastrophe). Mais il y avait encore 20 000 personnes à l’intérieur du camp en août 2013, en plein ramadan, quand le régime a décrété un siège total en peignant sur les murs “La faim jusqu’à la soumission”. »

En 2015, le groupe État islamique déloge l’ASL et, en 2018, le régime lance une offensive pour reprendre à tout prix le contrôle du camp. Il récupère ce bout de territoire de deux kilomètres carrés, « cimetière des Palestiniens de Syrie »  en ruines. Pour retrouver l’atmosphère du camp à travers une bande de copains, voir le documentaire Les chebabs de Yarmouk d’Axel Salvatori-Sinz, tourné avant 2011 et sorti en 2015 .
 

 

- Douma (123 000 habitants en 2009) et la Ghouta orientale (près de 400 000 habitants avant l’offensive)

« À Douma, on est sorti dans la rue le 25 mars 2011, se souvient Oussama, réfugié en Turquie, interviewé par Alex Robin en 2015. Trois personnes ont été tuées par les forces de sécurité . « Le lendemain, il y avait quarante mille personnes pour leurs funérailles. » Les jours suivants, onze morts, « alors qu’on manifestait pacifiquement pour une Syrie unie et sans confessionnalisme. Après la mise en place de barrages un peu partout, les forces de sécurité ont écrit sur les murs « Assad ou personne ! Assad ou on va brûler le pays ! ».

À partir d’une douzaine de sources, une équipe du Monde a publié en mars 2018 des cartes, une chronologie, des photos et des textes brefs sur les offensives militaires successives du régime, de 2012 à 2018, destinées à écraser la résistance de la Ghouta. Y compris en ayant recours à l’arme de la faim, à travers un siège de près de cinq ans et par l’arme chimique – prohibée au plan international – dans la nuit du 20 au 21 août 2013, massacre qui a marqué un tournant dans la guerre .

Le témoignage de Majd al-Dik ) sur cette nuit-là et les jours suivants est inoubliable. Il avait 21 ans. Devenu révolutionnaire en quelques jours, il a été amené de ce fait à apprendre quantité de métiers – secouriste, vidéaste, documentaliste, pédagogue, chef de projet – et même apprenti géographe. Devant les revers subis par l’Armée libre, il se demande comment l’entrée dans Damas pourra se faire. Du toit de l’immeuble où il habite, il nous livre ces réflexions : « Je contemplais les montagnes éclairées, signe de la présence du régime, puis mon regard coulait dans le grand trou d’obscurité qui signalait les zones révolutionnaires. Les étoiles, bien visibles, brillaient au-dessus de nos villes. [..] Je réfléchissais à la géographie de notre région. La stratégie d’Assad père m’apparaissait dans toute sa clarté. Il avait coupé la capitale de ses faubourgs au moyen d’un grand axe : l’autoroute de Homs, que prolongeait ensuite le périphérique sud. » Cette autoroute, souligne-t-il, « totalement à découvert empêche l’avancée des combattants révolutionnaires en direction de Damas. »

« La Ghouta orientale est une plaine surplombée par des montagnes truffées de zones militaires, poursuit-il. » Des militaires s’étaient vu allouer des appartements sur les hauteurs de Harasta ou de Berzeh [ou Barzeh], surnommées « banlieues Assad ». Quand a éclaté la révolution, « c’est depuis ces cantons militarisés que le régime [a] bombardé les villes soulevées mettant la géographie à son service. »

« Avant, nous ne saisissions pas la stratégie implicite que recelait ce paysage. Mais avec la révolution cet aménagement du territoire a révélé tout son sens. Les militaires, se sentant menacés dans leurs privilèges, sont entrés dans la bataille aux côtés du régime. […] Ce morcellement [de la société] se reflétait dans le paysage que j’avais sous les yeux. Les zones du crime scintillaient de mille feux et ceux qui avaient demandé la liberté mouraient dans le noir. »

Depuis Paris, il s’est battu jusqu’au bout pour faire parvenir de l’aide humanitaire à son association Source de vie et faire entendre la voix de ceux qui sont restés dans la Ghouta jusqu’à leur évacuation forcée en mars-avril 2018 .

Le film documentaire Still Recording (La caméra tourne encore) de Saeed al-Batal et Ghiath Ayoub, sorti en salle fin mars 2019, dans lequel on aperçoit furtivement Majd al-Dik, constitue une sorte de testament, selon le mot du critique du Monde Jacques Mandelbaum, jusqu’à ses dernières images . Pour le cinéaste Oussama Mohammed et Marc Hakim, « le film est porté par l'humour typique des Syriens. » L’enfer en Syrie, et notamment à la Ghouta, a aussi inspiré un roman à l’écrivaine Samar Yazbek : La Marcheuse  Après ses livres de témoignages , elle a voulu renouer avec la fiction et le merveilleux pour échapper à l’emprise de la violence. Son personnage, Rima est muette et marche sans arrêt. Elle porte un regard enfantin sur le monde, « comme si elle était la première femme au monde ». « Pour moi, ajoute-t-elle en français pour la première fois lors d’une rencontre publique depuis son arrivée à Paris en juillet 2011, Rima est une Syrie intérieure. Elle écrit, elle calligraphie sans cesse pour refuser l’horreur. J’ai laissé la fin ouverte. »

Leïla Sibaï, activiste syrienne et suisse , souligne que l’expulsion systématique et forcée des habitants de la Ghouta fait partie d’une stratégie continue de nettoyage ethnique et de changement démographique de la part du régime. L’équilibre démographique post-conflit que veut atteindre Bachar al-Assad, c’est ce qu’il a appelé le 20 août 2017, lors de l’ouverture de la Foire internationale de Damas, une « population homogène » .


 


Pour aller plus loin

 

Damas et ses faubourgs avant 2011La mosquée des Omeyyades en photos et en 3 D, Les Faubourgs de Damas : travail de terrain qui propose une approche dynamique de la ville intégrant la prise en compte du patrimoine historique dans l’aménagement de Damas extra-muros.

Damas et ses banlieues rebelles – Le site Mémoire créative de la révolution syrienne, dont Sana Yazigi a eu l’idée en 2012 à Beyrouth après avoir été contrainte de quitter Damas, rassemble 275 archives sur Damas: 170 sur Daraya, 21 sur Yarmouk, et 296 sur La Ghouta.

Damas en musique – Hamza Chakour et l’ensemble al-Kindi interprètent des takasim et des chants soufis de Damas