Echos des Lumières - La ville en flammes
[lundi 22 avril 2019]


Echos des Lumires est un nouveau projet anim par des doctorants en histoire moderne, destin explorer les relations entre l'actualit et le XVIIIe sicle.

Echos des Lumières est un nouveau projet animé par des doctorants en histoire moderne, destiné à explorer les relations entre l'actualité et le XVIIIe siècle. 

 

Les images de la cathédrale Notre-Dame se consumant dans les flammes resteront à jamais gravées dans les mémoires comme celles de plusieurs siècles d’histoire partant en fumée. Comme si le temps avait été brutalement suspendu, les spectateurs incrédules ne pouvaient alors que constater avec effroi l’impuissance face à un risque que les sociétés ont toujours peiné à maîtriser, quels que soient leur outillage technique et leurs savoirs.

 

Le risque incendie

S’il est impossible de recenser tous les incendies du XVIIIe siècle sans tomber dans un inventaire à la Prévert, c’est que leur omniprésence dans les villes était telle qu’ils constituent un arrière-plan et une angoisse constants pour les citadins. Il faut dire que le feu menaçait de se déclencher partout, à la faveur de la promiscuité des maisons de bois et de torchis, de l’entassement des provisions ou encore de l’étroitesse des rues : au XIXe siècle encore, le baron Haussmann décrivait – non sans arrière-pensée de justification de son propre plan d’aménagement – la rue des Teinturiers, près de l’Hôtel de Ville, « si peu large, que la façade vermoulue d’une des maisons, en pans de bois hourdés de plâtre, qui la bordaient, essaya vainement de s’abattre : elle ne put que s’appuyer sur celle de la maison opposée ». Il n’y a guère de théâtre de l’époque moderne ou de bibliothèque qui n’ait succombé aux brasiers dévastateurs, sans compter les risques accrus dans les villes militaires par leurs dépôts de poudre.

L’incendie le plus tristement célèbre du siècle est certainement celui de Rennes qui, à partir du 23 décembre 1720, éclata au cœur de la ville… après qu’un menuisier, manifestement imbibé d’alcool, eut mis le feu à sa boutique en faisant tomber une bougie sur un copeau de bois lors d’une dispute avec son épouse ! L’incendie ravagea la ville en l’espace d’une semaine, d’autant plus facilement que s’étaient amassées dans les rues des centaines de fagots, de bûches de bois, de stocks de graisses, qui allaient fournir un combustible idoine à la propagation des flammes.

Alors que les autorités hésitaient à dresser des barrières anti-incendie capables d’endiguer la progression des flammes, les habitants, sous les ordres de l’intendant Feydeau de Brou, furent rapidement contraints de démolir des bâtisses dont les ruines allaient servir à circonscrire le feu. Il fallut attendre une pluie salvatrice qui s’abattit sur la ville le 29 décembre pour venir à bout des flammes. Le bilan était sans appel : si peu d’habitants de la ville périrent, pas moins de 945 bâtiments furent détruits, dont les églises Saint-Sauveur et Saint-James, la tour du Gros horloge, l’hôtel d’Argentré, l’hôtel des Monnaies, le présidial ainsi que les halles, pour un coût avoisinant les 9 millions de livres. L’émotion était, déjà, bien vive. Lisons ce passage du mémorialiste parisien Mathieu Marais, affligé :

« L’incendie de Rennes, de la nuit du dimanche 22 décembre, est une chose affreuse. Ce n’est plus Rennes. Il y a trente-deux rues consumées, les maisons des procureurs, avocats, marchands de draps, de soie, et des orfèvres sont toutes brûlées. Tous les meubles perdus. On ne sait où se coucher ; c’est la plus grande désolation que l’on ait jamais vue ».

Mais à l’épanchement collectif devait succéder la reconstruction. Rennes fut ainsi le laboratoire d’un urbanisme régénéré, si bien que l’on vit se multiplier les projets témoignant des préoccupations des Lumières pour la réduction des risques, l’imposition de règles de construction plus strictes et, déjà, la circulation de l’air et l’abandon des lieux confinés conformément aux premières représentations hygiénistes du temps. L’incendie obligea le pouvoir royal à intervenir directement. Jacques Gabriel, nommé à la tête des travaux, reprit un plan déjà élaboré par Isaac Robelin et entreprit la reconstruction de la ville sur un plan orthogonal, en généralisant l’usage de la pierre et en érigeant une nouvelle place royale destinée à servir d’écrin à la statue équestre de Louis XV.

 

Prévenir et secourir

La lutte contre les incendies constitue donc l’un des nombreux volets de la police urbaine d’Ancien Régime. La police est alors plutôt synonyme d’administration, englobant de la sorte toute une série de dispositions réglementaires afin de garantir l’approvisionnement, la salubrité, la propreté et la sûreté de la ville. Les municipalités veillaient donc à éloigner du centre des villes les activités industrielles dangereuses, à se débarrasser des toits en bois ou en chaume pour y substituer des murs en brique ou en pierre, à interdire les jeux avec de la poudre ou encore à prohiber l’accès aux granges avec des bougies. Elles cherchaient également à professionnaliser progressivement la lutte contre le feu et les secours avec la création des premières brigades de pompiers, spécialisées dans le service des pompes. C’est ainsi qu’à Paris, un corps de gardes pompes de 60 hommes fut créé le 10 mars 1722 par le conseil d’État, ce qui n’empêcha pas le terrible incendie causé le 30 mai 1770 par le feu d’artifice, mal maîtrisé, qui devait célébrer le mariage du dauphin (futur Louis XVI) et de Marie-Antoinette d’Autriche, et au terme duquel, au lieu de réjouissances, on ramassa d’après le libraire Hardy « des corps morts de quoi en remplir onze voitures », transportés et exposés faubourg Saint-Honoré pour que les familles les identifient… De même, et à l’image du dispositif parisien, à Lille, le service des incendies mobilisait en 1773 non moins de 300 personnes, réparties en 17 groupes. Cependant, il faut bien reconnaître que cette professionnalisation demeura limitée jusqu’au XIXe siècle, dans la mesure où la lutte contre les incendies relevait à la fois des domaines amateur, policier et militaire.

De telles mesures n’étaient pas spécifiques à la France. À Londres, défigurée par les flammes en 1666, un marché des assurances se constitua progressivement avec la création de sociétés spécialisées dans le risque incendie. Ainsi du Sun Fire Office en 1710, de l’Union Fire Office en 1714, du Westminster Fire Office en 1717 ou de la London Assurance en 1720. Ces sociétés prenaient en charge les assurances particulières des individus et des entreprises, mais participaient également de façon très active aux dispositifs de lutte contre les incendies tels que les brigades de pompiers et les pompes destinées à éteindre les feux. La machine la plus célèbre était alors celle de Richard Newsham, un ancien fabricant de boutons nacre, qu’il exposait à la foire de Cloth-Fair avec des prospectus promotionnels. Elle pouvait délivrer douze litres d’eau par seconde et atteindre une hauteur de 40 mètres ! Les premières formes d’indemnisation économique apparurent ainsi sous des formes privées. On est encore loin de l’interventionnisme de l’État, mais ces préoccupations témoignent incontestablement de l’apparition, au XVIIIe siècle, d’une société du risque de laquelle nous ne sommes pas sortis.

Lorsque nous pleurons sur Notre-Dame, nos larmes sont celles de contemporains conscients d’un patrimoine collectif et national indépendant de la vocation confessionnelle du bâtiment. Cette conscience patrimoniale était peut-être discrète dans les réflexions sur les incendies au XVIIIe siècle, mais elle commençait néanmoins à infuser. Le Grand Tour, ce voyage initiatique des aristocrates à travers l’Europe, avait progressivement contribué à forger l’idée d’un patrimoine antique devant être préservé. Lorsque l’Opéra du Palais-Royal fut englouti par les flammes le 8 juin 1781, le peintre Hubert Robert, profondément inspiré par son voyage italien et la découverte des vestiges archéologiques jalonnant la péninsule, en donna une représentation saisissante. Sans occulter la force émotionnelle d’un tel ravage, il en fit un objet pictural iconographique propice à l’expression paroxystique du sublime :

L'incendie de l'Opra au Palais-Royal : vue de l'Opra en flammes

Finissons sur ces notes d’espoir : de même que le nouvel Opéra vit le jour en quelques semaines à proximité de la porte Saint-Martin, gageons que la cathédrale Notre-Dame renaîtra rapidement de ses cendres.

 

Pour aller plus loin :

- Catherine Denys, « Ce que la lutte contre l’incendie nous apprend de la police urbaine au XVIIIe siècle »Orages, Littérature et culture (1760-1830), 2011, p. 17-36.

- Liliane Hilaire-Pérez & Marie Thébaud-Sorger, « Risque d’incendie en milieu urbain et “industrious revolution” : le cas de Londres dans le dernier tiers du XVIIIe siècle »Le Mouvement social, vol. 4, n° 249, 2014, p. 21-39.

- Claude Nières, Les villes de Bretagne au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004.

 

Vous pourrez retrouver tous les articles de cette série sur le site : Echos des Lumières

Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr