La neutralité suisse : un cliché sans vérité ? Les dix textes de ce recueil explorent cette question en croisant les points de vue.

La neutralité suisse : vieux cliché dont on pourrait penser, tant il est éculé, qu’il ne recèle aucune forme de vérité. Pourtant, les dix textes composant Helvétique équilibre (Genève, Éditions Zoé, 2019) prouvent, chacun à sa façon, le contraire. Commençons par expliquer le projet qui a donné naissance à ce recueil.

 

Neutralité, fraternité, dialogue

Le 14 décembre 1914, à l’invitation de la Nouvelle Société Helvétique, Carl Spitteler (1845-1924), écrivain suisse germanophone admiré par Nietzsche pour sa poésie épique, prononce à Zürich un discours intitulé « Unser Schweizer Standpunkt », qui sera traduit l’année suivante en français sous le titre « Notre point de vue suisse », et qui lui vaudra, en 1919, de se voir décerner le Prix Nobel.

À cette occasion, il souligne que, quoique la Suisse soit un pays divisé en plusieurs aires linguistiques et culturelles distinctes, les Suisses sont tous unis par un lien de fraternité. Aux habitants des cantons germanophones, il rappelle que, malgré la communauté de langue, les Allemands ne seront jamais que des voisins, avec qui il est préférable de bien s’entendre, mais dont il faut toujours se méfier cependant. Aux Suisses romands, il demande de ne pas oublier qu’ils ne sont pas français. Aux Tessinois, il recommande de se souvenir qu’une frontière les sépare de l’Italie. Et c’est au nom de cette distinction entre fraternité et voisinage que Spitteler prône la neutralité : car, pour une communauté linguistique donnée, prendre le parti du pays illusoirement parent, ce serait rompre avec le reste de la Confédération. Et c’est cet idéal de fraternité (et de dialogue) que les Éditions Zoé, Rotpunkt et Casagrande ont voulu promouvoir en faisant paraître simultanément en trois langues (français, allemand, italien) ce recueil qui réunit des textes répondant, à plus d’un siècle de distance, au discours de Spitteler.

 

Une neutralité crispée ?

Après l’intéressante introduction de la traductrice Camille Luscher, éditrice du volume, et le discours de Spitteler (donné dans une traduction nouvelle, signée Lionel Felchlin, dont il faut souligner la qualité), ce sont d’abord deux commentaires du « Point de vue suisse » qui nous sont offerts. Adolf Muschg, romancier zurichois de langue allemande (son texte est traduit par Étienne Barilier), médite sur la « Noblesse de la modestie ». Car Spitteler demande aux Suisses de faire preuve de modestie et de décence devant le spectacle de l’hécatombe continentale, et de ne surtout pas considérer leur neutralité comme une forme de supériorité intellectuelle ou morale ; et Adolf Muschg, à son tour, exhorte ses concitoyens à « délivrer le mot de neutralité de ses deux aspects détestables : l’autocongratulation indiscrète, et l’opportunisme pur et simple » .

De son côté, Dorothee Elmiger (dont « L’invocation du sanglier » est traduite de l’allemand par Marina Skalova) s’arrête sur une métaphore quelque peu incohérente de Spitteler : celle du pays voisin comme sanglier tapi dans la forêt – sanglier dont il faudrait, selon le Prix Nobel 1919, surveiller les faits et gestes en plaçant des troupes « tout autour de la forêt » … Or la quasi-absurdité spatiale de cette image dénonce, selon Dorothee Elmiger, le caractère fantasmatique de ce sanglier spectral dont on ressent la menace sans jamais le voir – ce qui permet d’apercevoir les limites de la neutralité crispée spittelerienne.

 

Minorité, marginalité, désengagement

Les textes qui suivent, tout en étant plus éloignés du « Point de vue suisse », auquel ils se contentent de faire allusion de temps à autre, posent tous mutatis mutandis la même question : les valeurs défendues par Spitteler sont-elles encore valables et praticables de nos jours ? Pascale Kramer, écrivaine romande installée en France, se décrit comme une « éternelle étrangère »  dans le pays qu’elle habite depuis maintenant trois décennies : c’est qu’observant les crispations identitaires nées à la suite des dramatiques événements des dernières années, elle voudrait rester neutre – non pour laisser faire les uns et les autres, mais pour écouter chacun, dialoguer avec tous, et « déconstruire », « apaiser » les « phobies » . À son texte fait écho celui de Tommaso Soldini, « Loi de classes », traduit de l’italien par Anita Rochedy. Le poète et romancier tessinois évoque son expérience d’enseignant confronté à l’énigme d’élèves nés Suisses, mais qui, sous la double pression d’un certain manque de volonté et de regards suspicieux, finissent par tomber dans le piège du repli communautaire. Comment appréhender cette relation périlleuse à la minorité ? Telle est la question que pose Tommaso Soldini.

Cette question de la minorité est également liée à celle des migrants. Fabio Pusterla, autre poète du Tessin, dont le texte est traduit par Mathilde Vischer, raconte ainsi sa rencontre douloureuse et son dialogue difficile avec un vendeur de roses nigérian, Victor, dont le désespoir lui rappelle curieusement celui de certains adolescents suisses. C’est l’occasion pour lui de s’interroger sur l’effacement des frontières (de ces frontières si chères à Spitteler), et sur les zones intermédiaires entre urbanité et vie sauvage qui se créent au sein des mégalopoles européennes – sortes d’« interstices » où « ont lieu des rencontres déchirantes et imprévues » , et d’où, selon lui, s’énonce toute parole poétique.

Mais accepter de peupler ces marges indécises, n’est-ce pas, pour l’écrivain, renoncer, démissionner, abdiquer ? Le Genevois Daniel de Roulet, justement, engage ses lecteurs à « se désengager » . Développant la notion paradoxale (mais non contradictoire) de « désengagement militant » , il invite les artistes à se comporter en dissidents universels et systématiques, et à ne jamais se laisser enrôler dans les rangs d’aucune puissance temporelle – posture qui en somme est très proche de celle défendue par Spitteler. L’écrivaine et journaliste valaisanne Catherine Lovey lui répond d’ailleurs indirectement dans son « Barbares nous-mêmes », où, tout en faisant l’éloge d’une forme de neutralité, elle signale deux dangers majeurs de cette attitude typiquement suisse : d’une part, celui de l’opportunisme, déjà souligné par Adolf Muschg ; d’autre part, celui du désengagement forcé – car celui qui est neutre est volontiers pris pour confident par les belligérants, mais sa parole, trop peu affirmative, est tenue pour nulle et non avenue.

 

La Suisse, pays de l’ironie ?

Reste donc à savoir quel peut être le rôle de la Suisse à l’échelle continentale aujourd’hui : Monique Schwitter, dont le texte est traduit de l’allemand par Camille Luscher, propose au pays de se faire le « diaphragme de l’Europe » . Croisant description du portrait (1915) de Spitteler par le peintre Ferdinand Hodler (1853-1918) et considérations sur l’imaginaire du diaphragme (qui, d’asile de l’âme chez les Grecs de l’Antiquité, est devenu « siège putatif de la gaîté »  chez nous autres Occidentaux modernes), elle en arrive à cette belle conclusion, que les Suisses doivent, « le regard dirigé vers l’éternité », garder « à l’œil l’essentiel, impassibles, mais avec bonne humeur » .

Bref, la Suisse se doit d’être le pays de la neutralité souriante : or n’est-ce pas là la définition même de l’ironie, cet art de la « sérénité crispée » (pour détourner la belle expression de René Char), de l’impassibilité vigilante – en un mot comme en cent périphrases, de l’équilibre ? Et l’on songe, en refermant ce beau recueil, à Thomas Mann, qui vécut à Zürich de 1933 à 1938 puis de 1952 à sa mort, en 1955, et qui, dans La Montagne magique, dont l’action immobile se déroule à Davos, dénonce une certaine ironie malfaisante, qui « entrave la civilisation » et « se commet salement avec l’inertie », mais pour mieux faire, par contraste, l’éloge de la « saine ironie » classique, qui constitue la plus vivifiante des disciplines spirituelles.