La méfiance envers l’enseignement scolaire de l’égalité filles-garçons et l’éducation sexuelle renvoie à une peur plus profonde, liée à la libéralisation des moeurs et aux rôles socio-professionnels.

La question revient de nouveau dans le débat à l’occasion de la discussion de la loi sur l’instruction obligatoire à l’école. Un député LR propose de supprimer l'enseignement de l'égalité femmes-hommes « pour ne pas choquer les enfants » et empêcher leur « politisation » par des associations néfastes ; un autre propose de supprimer l'éducation sexuelle.

La question de l’éducation à l’égalité filles-garçons, inséparable de celle de l’éducation à la sexualité, est devenue une obsession dans les débats sur l’école, au même titre que la place des apprentissages fondamentaux, prétendument reléguée au second plan par la « pédagogisation » des pratiques, et celle de l’histoire nationale, qui aurait été évincée des programmes. Située à droite de l’échiquier politique, la méfiance envers l’enseignement scolaire de l’égalité filles-garçons et l’éducation sexuelle renvoie à une peur plus profonde de la « théorie du genre ».

 

Cachez donc ce genre que je ne saurais voir !

L’été dernier encore, Marlène Schiappa se voyait obligée de répondre aux fake news provoquées par l’annonce d’une circulaire enjoignant les établissements scolaires à la mise en œuvre des 3 séances annuelles d’éducation sexuelle inscrites dans le Code de l’éducation depuis 2001. La secrétaire d’Etat chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations était tout simplement accusée de promouvoir l’enseignement de la masturbation à l’école maternelle.

Et le souvenir de la mobilisation en 2013 contre les ABCD de l’égalité est encore frais. Ce dispositif, mis en place par la Ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, dans 275 écoles maternelles et élémentaires de 10 académies, était destiné à combattre les stéréotypes de genre et promouvoir l’égalité filles-garçons à l’école. Face à la multiplication des rumeurs dénonçant la « théorie du genre » et l’éducation sexuelle précoce des enfants et à l’organisation de journées de retrait pendant lesquelles certaines écoles enregistrent jusqu’à 30 % d’absents (même si seulement une centaine d’écoles sont concernées en réalité sur près de 48 000), le dispositif est abandonné en 2014. Il est remplacé par un site Internet du réseau Canopé du Ministère de l’Education nationale, Outils pour l’égalité filles-garçons, qui se garde bien, dans les pages d’accueil de ses différentes rubriques, d’employer le mot « genre ».

Et pourtant, si on considère les contenus, aussi bien des ABCD que des Outils pour l’égalité, on ne trouve qu’une déconstruction des plus banales des stéréotypes de genre et une explication sociologique des mécanismes qui contribuent à l’inégalité des positions des filles et des garçons dès l’école.

 

La mixité scolaire sans l’égalité

L’éducation à l’égalité filles-garçons, inscrite dans le Code de l’éducation, renvoie à deux questions différentes mais inséparables : celle des performances et des trajectoires scolaires différenciées des filles et des garçons et celle, en aval de l’école, de la place des femmes dans la société.

La brochure annuelle Filles et garçons sur le chemin de l’égalité montre qu’alors que les filles restent plus longtemps et réussissent mieux à l’école, sont plus nombreuse à être diplômées que les hommes, celles-ci sont moins nombreuses dans les filières scientifiques (46,5 % de filles en terminale S contre 79,2 % en terminale en L) et professionnelles (42,5 % de filles en lycée professionnel) et fréquentent des filières technologiques (7 % en STI2D contre 88,2 % en ST2S) et professionnelles (65,7 % dans les CAP des services, contre 19,2 % dans les CAP de la production) spécifiques. Autrement dit, bien que la gémination scolaire   se soit imposée dans les années 1970, de nombreuses filières d’enseignement, loin d’une quelconque parité des sexes, peuvent difficilement être qualifiées de mixtes.

Il faut ajouter que la mixité scolaire est elle-même productrice d’inégalités de réussite, parce qu’elle implique des comportements différenciés des enseignant.e.s envers les garçons et les filles, mais aussi une exacerbation, chez les élèves, des représentations et comportements stéréotypés de réussite, d’échec, d’auto-évaluation et d’orientation, l’identité genrée étant elle-même tributaire des contextes, mixte ou non, de son expression.

 

Des inégalités persistantes entre les hommes et les femmes

Une fois sorties de l’école, les femmes perçoivent des salaires moins élevés (18,6 % d’écart pour les secteurs publics et privés confondus), sont davantage concernées par les temps partiels subis (9,8 % des femmes actives contre 3,8 % des hommes) et occupent des emplois moins élevés dans la hiérarchie des professions et catégories socioprofessionnelles (52,7 % de femmes employées ou ouvrières contre 44,7 %).

Les inégalités scolaires ne sont qu’une partie des inégalités socio-économiques : les femmes sont plus souvent que les hommes allocataires du RSA et du minimum vieillesse, elles sont confrontées au plafond de verre dans leurs carrières publiques – par exemple, on trouve seulement 21 % de femmes professeures des universités – et privées – les femmes ne représentent que 3 % des PDG de grandes entreprises françaises et 15 % de leurs membres exécutifs.

Ces inégalités résistent aux nombreuses mesures politiques obtenues de haute lutte par le mouvement féministe et dont le nombre lui-même signale bien l’étendue et la persistance des inégalités à corriger. Les femmes, électrices depuis 1944, restent aussi nettement sous-représentées, malgré la législation sur la parité, dans les instances politiques (alors qu’elles représentent 50 % des élu.e.s des conseils généraux, elles ne sont que 9,9 % des président.e.s).

Dans une société où les stéréotypes et les comportements sexistes restent bien réels (82 % des femmes affirment que la publicité renvoie des images qui complexent), les femmes continuent à exercer des fonctions traditionnellement féminines : elles accomplissent notamment 72 % des tâches ménagères.

Ajoutons que les femmes sont beaucoup plus souvent que les hommes victimes de violences sexuelles et conjugales (une femme décède tous les trois jours, victime de son conjoint et sur 136 victimes au sein du couple en France en 2015, 115 sont des femmes).

Éveiller les élèves, dès leur plus jeune âge, à ces inégalités et aux stéréotypes, discriminations et comportements sexistes sur lesquels elles s’appuient ne semble donc pas vraiment un luxe. Le déchaînement de haine, à première vue inexplicable, auquel donne lieu la tentative de prise en charge par l’école de la question des inégalités femmes-hommes semble néanmoins s’expliquer par le lien étroit qui existe, dans le combat féministe depuis les années 1970, entre les questions d’égalité et les questions de sexualité. De fait, le mouvement féministe, qui se classe, comme le mouvement LGBT, parmi les nouveaux mouvements sociaux, se situe à mi-chemin entre un combat socio-économique et politique et une cause relevant des mœurs. Rappelons que la légalisation en 1975 de l’IVG est une des grandes victoires du mouvement féministe de la seconde vague. De l’égalité des sexes à la question du genre et tout ce qu’elle peut enfermer, pour ses détracteurs, de peur de confusion des sexes, il n’y a alors qu’un pas.     

 

Et le genre dans tout ça ?

Les oppositions à l’éducation à l’égalité filles-garçon renvoient en effet à des questions d’éducation à la sexualité plus largement inscrites dans la peur d’une invasion de l’école par « la théorie du genre ». Ici, le terme de « théorie », désignant usuellement un « ensemble organisé de principes, de règles et de lois scientifiques visant à décrire et à expliquer un ensemble de faits » , est utilisé pour désigner un concept et non une théorie, le genre. Ce dernier est au centre des études de genre ou gender studies, qui se développent en Amérique du Nord depuis les années 1970, dans différentes disciplines des sciences humaines qui tentent de conceptualiser les rôles et les fonctions spécifiques du féminin et du masculin dans les sociétés humaines. Ce concept de genre est une catégorie analytique relationnelle (qui pense le masculin et le féminin en relation l’un avec l’autre et chacun en fonction de ce qu’il est spécifiquement par rapport à l’autre), constructiviste (le genre est un construit culturel, historique et social, par opposition au sexe), qui analyse des rapports de domination (historiquement, les hommes ont exercé et continuent d’exercer une domination multiforme sur les femmes) intersectionnels (qui dépassent la question du masculin et du féminin et s’insèrent dans des rapports de « race » et de classe).

Les contempteurs de la « théorie du genre », en confondant (ou en faisant mine de confondre) le genre avec le sexe, viennent durcir les résultats des recherches menées dans différents domaines des sciences sociales pour prétendre qu’il y aurait une théorie scientifique (dont ils contestent la validité) qui affirmerait qu’il n’y aurait pas de différences naturelles entre les hommes et les femmes et qui, ce faisant, viendrait saper les fondements traditionnels de l’ordre social, en légitimant le désir de changer de sexe et l’homosexualité. La dénonciation d’une « théorie du genre » participe ainsi d’un processus plus large de politisation des questions de genre et de sexualité.

Si on tente de cerner les contours politiques et idéologiques du mouvement d’opposition à la théorie du genre, on peut le rattacher à la droite traditionnaliste, attachée aux valeurs morales traditionnelles (à travers un syndicat comme l’Union nationale inter-universitaire – UNI –, fondateur d’un Observatoire de la théorie du genre), ainsi qu’à l’extrême-droite identitaire (qui regroupe, sur les questions de mœurs, dans une union paradoxale, des individus et des mouvements attachés, comme Farida Belghoul ou Kamel Bechikh, à l’identité musulmane et d’autres qui s’expriment au nom d’une identité chrétienne, comme Frigide Barjot) et à une partie du monde religieux. Le site du diocèse de Paris propose ainsi une analyse de la genèse et du développement de la théorie du genre et de son adoption par l’Éducation nationale. Le pape François est lui-même intervenu pour critiquer l’invasion des manuels scolaires français par cette théorie, le tout dans un contexte où l’Eglise catholique participe activement, dès les années 1990, à la mobilisation contre le concept de genre. Le mouvement de la Manif pour tous, qui se constitue à partir de 2012 contre le mariage homosexuel, participe à la visibilisation de l’opposition à ce qu’il appelle « l’idéologie du genre ».

Ce qui relie l’ensemble de ces mouvements est une double crainte : celle d’une libéralisation effrénée des mœurs, appuyée sur une éducation précoce à la sexualité, et celle d’une possibilité précoce, offerte aux enfants et aux adolescents, de remettre en question leur identité sexuelle, pensée comme une catégorie construite. Ce qui explique leur succès contre des mesures publiques de promotion de l’égalité, c’est leur capacité à faire penser que les fonctions et les rôles sociaux différents des femmes et des hommes ne sont pas des inégalités, mais bien la traduction d’une belle et harmonieuse complémentarité naturelle entre les sexes.  

 

Pour approfondir

- Duru-Bellat Marie, « À l’école du genre », Enfances & Psy, 2016/1 (N° 69), p. 90-100.

- Gallot Fanny, Pasquier Gaël, « L’école à l’épreuve de la ‘théorie du genre’ : les effets d’une polémique. Introduction », Cahiers du Genre, 2018/2 (n° 65), p. 5-16.

- « Les Journées de retrait de l’école : une mobilisation très relative des musulmans de France », Cahiers du Genre, 2018/2 (n° 65), p. 41-57.