Littérature

Kiosque

Couverture ouvrage

Jean Rouaud
Grasset , 288 pages

Jean Rouaud et les leçons des quotidiens
[samedi 02 mars 2019]


Jean Rouaud revient sur les sept annes o il a vendu des journaux Paris, avant de recevoir le prix Goncourt pour "Les Champs dhonneur" en 1990.

On se souvient de cette anecdote concernant le lauréat du prix Goncourt en 1990 : il tenait jusqu’alors un kiosque au 101 rue de Flandre à Paris. On aurait dit une sorte de légende, l’histoire était trop belle, sur laquelle revient dans ce beau récit l’auteur désormais reconnu, originaire de Loire-Atlantique, qu’il n’appelle que « Loire-Inférieure », avec l’humilité qui le caractérise et qui n’est pas comme chez beaucoup une feinte de l’ego convaincu au fond de sa supériorité.

 

Un hommage à ce « théâtre de marionnettes »

Le livre est d’abord une émouvante galerie de portraits, depuis P. avec qui il travaille dans le kiosque et qui représente tout un pan enfui de l’histoire de la presse écrite – il le retrouvera à la dernière page d’un quotidien –, en passant par M. le peintre maudit qui veut vivre de son art, comme l’impétrant écrivain voudrait vivre de ses livres pas encore publiés, sans oublier Chirac, ainsi surnommé car il attend que la mairie de Paris lui accorde un studio, ou un lecteur de Unzer Vort, un journal yiddish, ou encore les émigrés originaires de Yougoslavie et qui se partagent entre la lecture de journaux aux alphabets différents, et ne manifestent que mépris pour celui qui n’est pas le leur. Alors que sa mère lui avait recommandé de ne pas avoir d’activité dans « le commerce », auquel elle a consacré toute sa vie pour nourrir ses trois enfants après la mort prématuré de son mari, Jean Rouaud se retrouve à vendre des journaux après avoir été licencié en 1981 de Presse Océan, un quotidien nantais où il tenait le billet d’humeur. Il fait revivre toute une époque, hantée par l’impératif de la modernité, et on retrouve avec plaisir – mais aussi avec la certitude qu’on ne sera plus jamais jeune – tous les débats qui ont accompagné la construction de la pyramide du Louvre, par exemple.

 

Une école d’humanité

Au kiosque, glacial en hiver où il faut porter plusieurs couches de pulls pour tenir dans le froid, et bouillant en été, à cause de sa structure en plexiglas pensée en dehors de tout souci pour les besoins les plus élémentaires du kiosquier, ce dernier fait des rencontres variées dans un quartier qui était encore populaire et entend des récits de vie qui ouvrent son monde et son regard : « Ce n’est qu’au fil du temps et dans un tête-à-tête confiant que je recueillais ces confidences. Elles n’étaient jamais fanfaronnées, ne s’autorisaient pas d’autres témoins que l’anonyme marchand de journaux, le préposé à l’actualité qui agrandissait son monde de tous ces chagrins universels, et en même temps relativisait le sien. » Cette éducation lui apprend à « s’opérer vivant du cancer du lyrisme », pour reprendre la formule de Flaubert, dont la lecture de la correspondance, avec celle des Mémoires de Chateaubriand a accompagné toutes ces années.

Il envoie son manuscrit Décembre. Matin de et ne reçoit que des refus. Mais il tient à garder trace de ses rencontres de la journée : « Ces déferlantes de vies dont chacune avait de quoi nourrir un ou plusieurs romans, qui toutes étaient des leçons et permettaient de placer sa petite histoire sur la grande scène du monde en relativisant son chagrin à l’aune de drames infiniment plus grands, j’avais trouvé un moyen d’en conserver la trace. Non pas en couvrant des cahiers de ces récits reconstitués mais en les synthétisant dans de courts poèmes, et « poème » n’est pas le nom approprié, sinon qu’ils en empruntaient l’esprit aux haïkus dont l’acuité à rendre le réel était pour moi un exercice à la fois d’humilité et d’attention. Une attention pleine de prévenances pour les êtres et les choses les plus humbles. »

 

Des leçons d’écriture

Ce livre à l’écriture somptueuse où les phrases s’enroulent et se déroulent dans un style fait de reprises, de traits d’humour mêlés à une grande émotion, de relatives acrobatiques très efficaces, est aussi une belle réflexion sur la littérature, et nous met au plus près de la genèse des romans que Jean Rouaud a regroupés dans Le Livre des morts, notamment les fameuses pages sur la pluie dans Les Champs d’honneur : « De même que c’est une après-midi de pluie lancinante, ce rideau de perles qui gouttait du toit et m’enfermait dans le kiosque comme ces aventuriers trouvant refuge derrière une cataracte, qui me réconcilia avec la météo de ma Loire-Inférieure. La rue se vidait de ses passants, les Parisiens se moquent du froid mais n’aiment pas la pluie, ce qui me changeait de Nantes où les goûts sont rigoureusement inverses. Le travail de classement et les comptes achevés, dérangé par rien que par le martèlement de l’averse sur le toit de plexiglas, j’avais tout le temps de la regarder tomber. Et c’était mon pays de pluie qui resurgissait. Le kiosque patiemment recollait les morceaux de mon enfance. » L’auteur revient sur les difficultés, les contradictions et les exigences qui lui rendaient l’écriture si difficile, comme de nager à contre-courant : « Comment restituer ces instantanés en les donnant littérairement à voir ? À dire vrai, c’était la grande question pour moi, avec laquelle je me battais depuis plusieurs années, résistant aux appels du réel au nom d’impératifs formels, au point de considérer comme dégradant d’appeler les choses par leur nom. Car voir et chanter ne semblaient pas évoluer dans la même catégorie de l’esprit. Comment concilier les inconciliables ? Quelle place à la poésie quand on appelle un chat un chat ? »

 

Ce livre mélancolique sans être nostalgique force l’admiration pour une écriture si puissante et si maîtrisée et pour cet écrivain dont on a immédiatement envie de relire les premiers livres, comme pour tenir les deux bouts du temps et de la création, et s’émerveiller encore de tout ce qui se préparait durant ces sept ans de réflexion : « C’est la seule trace que j’ai conservée de mes années au kiosque, ce petit carnet Rhodia à couverture orange, tenant dans la paume d’une main, où le soir je recopiais les haïkus de la journée. Il me suffit de le feuilleter et tout le quartier de la rue de Flandre reprend à s’animer. » Ils se développent ici comme des fleurs de thé, pour notre plus grand plaisir.

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