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Société

Désir d'utopie. Politique et émancipation avec Miguel Abensour

Couverture ouvrage

Nicolas Poirier (dir.) Manuel Cervera-Marzal (dir.)
L'Harmattan , 283 pages

Le devoir d’utopies
[vendredi 11 janvier 2019]


Un livre d’hommage au philosophie Miguel Abensour qui revient sur les sources et les potentialités de sa pensée autour de l’utopie en démocratie.

Cet ouvrage dédié à Miguel Abensour et Etienne Tassin exhale un souffle révoltiste. L’entretien biographique qui introduit les dix-neuf contributions est d’autant plus précieux qu’il retrace la trajectoire d’un auteur à la fois passeur et penseur, éditeur de la collection « Critique de la politique » (aux éditions Payot puis Klincksiek) et philosophe libertaire. Il est hors de portée d’entrer dans le détail des usages, des prolongements et des mises en discussion amorcées dans ce livre volumineux. En revanche, il semble judicieux de donner un aperçu non exhaustif du tableau « critico-utopique » que (re)composent et font vivre les différents contributeurs, esquissant un paysage philosophique en éruption permanente.

L’entretien biographique qui introduit l’ouvrage donne une vision panoramique d’une trajectoire singulière dont le fil d’ariane semble bien être l’utopie. Pour Abensour, les hommes ne font pas qu’échanger et lutter : ils rêvent d’autres possibles. Du socialisme utopique – l’écart absolu de Charles Fourier qui donne son titre au récent ouvrage de Gilles Labelle  au nouvel esprit utopique, réplique au nouvel esprit scientifique du courant althussérien de la coupure épistémologique. Les influences déterminantes des marxismes hétérodoxes de Karl Korsch ou d’Antonio Labriola, de la phénoménologie et de la Théorie critique, en passant par la servitude volontaire , tracent les contours d’une pensée à rebrousse-poil qui met en demeure de tendre l’oreille pour percevoir la sommation utopique du présent.

 

Aux sources d’une pensée à contre-pente

Il y a quelques années, Abensour avait retourné le stigmate du « révoltiste »  lancé par Marcel Gauchet  : le terme est même devenu l’étendard d’une philosophie de combat, à rebours des traditions les plus ancrées. Penser « contre » devient l’enjeu central d’une pratique philosophique qui refuse de réduire les choses politiques à une science ou à une théorie. La singularité féconde de cette « philosophie critico-utopique » tient à ce qu’elle dispose l’utopie en son centre et qu’elle l’installe dans une tension insoluble avec la démocratie. Reprenant l’expression de Victor Considérant, Miguel Abensour invite ainsi à démocratiser l’utopie et à utopianiser la démocratie. Sans conflit démocratique, l’utopie court les risques de la dégénérescence tyrannique (la capture politique par les chefs) et de la dérive autarcique (un isolat utopique coupée du reste du monde). Sans utopie, l’invention démocratique risque de se tarir, preuve que l’utopie est l’exacte opposée du totalitarisme, contrairement à ce que tente de faire croire une doxa née sur les décombres de l’URSS. « Visée du tout-autre social » , l’utopie n’est pas suspendue dans les airs mais s’enracine dans une critique du temps présent (d’où l’articulation critico-utopique) : elle est l’épée instituante qui parvient à fendre le lac gelé de l’institué.

C’est par l’exploration de ces deux foyers – utopie et démocratie – que s’opère un renversement de perspective, de la tradition philosophique de l’ordre (les théories du bon gouvernement ou de la justice) vers une philosophie du lien. Avec Arendt, Clastres ou Leroux, Abensour soutient que le propre des êtres humains est de se lier et de se diviser tout en cherchant à bâtir et augmenter un monde commun, hanté par le spectre totalitaire et colonisé par l’hydre capitaliste. Si cette philosophie déploie une critique de la politique, ce n’est pas pour en finir avec la politique mais pour en affronter les apories. En compagnie d’Abensour, cet ouvrage met en œuvre une intelligence des choses politiques qui n’esquive pas les questions épineuses rencontrées en chemin. Comment se lier dans la division ? Comment instituer une cité sur la brèche de la division originaire, pour reprendre le vocabulaire machiavélien de Claude Lefort ?

Les fils qui tissent la trame de cet ouvrage dense se croisent dans l’attention constante prêtée aux choses politiques pour les tirer de l’oubli. On passe de la question massive du gouvernement des hommes à celle de l’action, du pouvoir comme l’éternité d’un rapport asymétrique de commandement/obéissance au pouvoir d’agir-à-plusieurs. C’est en ce sens que la position du révoltiste dans le champ intellectuel peut se comprendre comme celle d’un « anti-Thermidorien »  à contre-courant de l’historiographie révisionniste d’une Révolution pré-totalitaire. Critiquer la domination sans perdre de vue la question de l’émancipation : telle est la boussole d’une pratique philosophique qui se tient à distance des visions unilatérales, des tendances symétriques à se laisser aveugler soit par la pénombre de l’oppression (le social comme objet du pouvoir) soit par l’éclat des brèches émancipatrices (le biais iréniste qui tend à concevoir la politique à l’abri de la domination). Cette pensée parfois sinueuse prend consistance dans l’épaisseur du politique au milieu des zones grises où domination et émancipation s’enchevêtrent si bien que « la liberté n’est pas l’inverse de la domination, mais une conduite contre la domination » .

Le rôle de passeur joué par Miguel Abensour depuis les années 1960 est mis en exergue tout au long du livre tant il s’est fait l’écho d’auteurs hétérodoxes, presque interdits, les faisant jouer contre eux-mêmes dans une lecture « critico-salvatrice » . C’est ainsi que Patrice Vermeren examine le rapprochement avec Saint-Just, présenté comme « l’Anti-Rousseau »  au motif qu’il refuse d’instituer une coupure entre état de nature et vie sociale pour ne pas endommager le lien ombilical entre vie civilisée et sauvage. L’histoire de la philosophie mise au jour par Abensour répond à un sens du contraste qui se taille dans ces « Contre » : Levinas est lu comme un « Contre-Hobbes » qui rejette le pessimisme anthropologique lupinien pour se tourner vers l’autrement qu’être et l’appel du prochain. De même qu’il convient de distinguer Marx du marxisme, Abensour invite à différencier le blanquisme (le projet révolutionnaire d’une avant-garde armée et d’une dictature autoritaire) de l’oeuvre d’Auguste Blanqui. Ces lectures hérétiques sont mises en discussion, preuve en est que la « radicalité utopique libertaire »  a de beaux jours devant elle. Face au péril de la répétition à l’infini de l’univers et de la catastrophe, Gilles Labelle et Michaël Lowy insistent sur le rôle décisif d’Abensour qui a relayé ces voix d’airain trop souvent étouffées alors qu’elles troublent la quiétude de l’ordre établi.

L’influence d’Adorno et plus généralement des « pensées de l’exil » qui ont fait du lieu de nulle part leur séjour  est exposée par Géraldine Muhlmann et Gilles Moutot tout en relevant qu’ils portent eux-mêmes l’empreinte d’une philosophie insurgeante, attentive aux déraillements de la raison et à la dialectique de l’émancipation. L’héroïsme constitue un autre axe transversal que l’ouvrage parcourt sous de multiples facettes : en quoi la convocation récurrente de la figure du héros chez Abensour expose-t-elle au risque d’un aristocratisme révolutionnaire ou de l’épuisement dans le temps de la brèche ? Ne conduit-elle pas, comme le fait remarquer Labelle  dans l’impasse des minorités agissantes et des sociétés secrètes ? Nicolas Poirier fait ainsi dialoguer Abensour avec Adorno, Arendt et Canetti pointant la contradiction entre le principe aristocratique de l’excellence et le principe démocratique de l’anonymat. Le propre du héros ne serait-il pas finalement non pas de mourir ou de survivre sur le champ de bataille mais de se singulariser en laissant s’exprimer la pluralité (Arendt) ou la multiplicité (Canetti) qui caractérisent la condition humaine ? En ce sens, le totalitarisme tend à empêcher toute singularisation, toute « séparation liante » par la construction d’espaces destinés à contenir et à faire taire des masses ; ce qu’Abensour met en regard avec la compacité de l’architecture totalitaire. C’est précisément la dimension de la Loi, des lignes de partage qui organisent le juste et le légitime dans tout collectif humain qui est abîmée, pervertie (Martin Leibovici) tandis que la démocratie la maintient vivante en admettant l’irréductibilité du conflit. Si l’influence de Claude Lefort semble décisive sur ce point (la Loi, la normativité comme enjeu des luttes qui divisent la cité), elle contraste avec la critique des lois oppressives de Saint-Just, complices de la machine à gouvernement. L’art de la lecture ne relève donc pas d’une exégèse consensuelle et cloisonnée chez Abensour : il provoque des rencontres et des tensions ; c’est ainsi que l’insurgeance qui prolonge la démocratie « sauvage » de Lefort, redéploie une philosophie du lien non-hiérarchique (Jordi Riba) à proximité de Levinas et d’Arendt.

Il ressort de ce parcours éclectique la vive impression que l’oeuvre de Miguel Abensour se présente comme un tourbillon d’influences qui continuent de rencontrer un écho considérable sur la scène de la philosophie politique d’expression française. Mais cet ouvrage ne se contente pas d’explorer les sources qui irriguent une œuvre sinueuse : il met aussi en évidence les ressources dont elle dispose.

 

Les ressources d’une philosophie critico-utopique : après, avec, contre Miguel Abensour

Loin d’une histoire des idées poussiéreuse, l’ouvrage fourmille de perspectives multiples qui sont autant de signes d’une pensée bien vivante, bien que sa genèse conceptuelle porte de toute évidence la trace de l’histoire politique française du XIXème siècle. C’est ainsi que Sophie Wahnich met l’hypothèse insurgeante à l’épreuve des institutions émergent de la Révolution « contre la capture par un Etat de l’agir et de la décision politique » . Sont examinées les conditions de possibilité d’institutions insurgeantes qui baignent dans une « raison sensible » et traduisent des émotions populaires entre 1789 et 1792 : les assemblées délibératives comme les districts jusqu’en mai 1790, des sociétés fraternelles ou politiques qui échangent avec l’Assemblée par voie d’adresses ou de pétitions, l’institution de l’insurrection dans la Constitution de 1793. « La démocratie insurgeante suppose alors la fabrique de citoyens insurgeants, ces veilleurs sensibles à l’oppression pour eux comme pour les autres » . Wahnich rappelle également qu’une des premières institutions de l’insurgeance reste « l’armée révoltée »  en référence aux gardes françaises, point de bascule qui résonne avec les processus révolutionnaires enclenchés en Tunisie, en Egypte ou en Syrie.

Dans le refus de clôre- l’énigme du politique, la philosophie de tournure interrogative de Miguel Abensour laisse entrevoir de vastes chantiers. Comment se fait-il que la majorité des dominés, pour qui l’état d’exception (selon l’expression de Walter Benjamin) est la règle, ne se révolte-elle pas, en écho à l’historien Barrington Moore ? Marie Goupy interroge d’ailleurs la pertinence des usages variables de l’état d’exception (par en haut / par en bas) en insistant sur le caractère décisif de l’analyse des « pratiques du conflit qui s’opposent à l’ensemble des processus d’objectivation conduisant à l’aliénation de l’homme » . Martin Breaugh, auteur de L’expérience plébéienne , prolonge la thématique de l’insurgeance démocratique en soulignant les difficultés à disjoindre l’activité politique et l’emprise des chefs, à imaginer et pratiquer une politique acéphale . Au fond, l’originalité d’Abensour tient au déplacement qui consiste à penser la politique à partir du désordre. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel désordre : Antoine Chollet dresse une typologie des désordres (carnaval, interrègne, désordre pur, chaos naturel, contestation de surface) montrant la spécificité du « désordre fraternel » sous-tendu par une philosophie du lien.

Mais la profonde audace d’Abensour reste d’avoir repéré la consistance symbolique, la fertilité imaginative de cette politique a priori négative. Comme une invitation à emprunter les sentiers utopiques défrichés dans la plaine aride d’une philosophie malade du réalisme et qui voue de plus en plus un culte à la réalité et à son double : le réalisme. Reprendre les chemins de nulle part comme le propose Etienne Tassin, jouant sur la dissonance du mot à caractère utopique « nowhere » (No-where, nulle part, et Now-here, ici et maintenant). Il conjugue ainsi l’utopie au présent refusant de fossiliser l’histoire pour l’appréhender comme un « réservoir d’avenirs inouïs qu’il appartient au présent d’aller repêcher dans le passé » . Finalement, le défi de la conversion utopique (comme une conversion du regard qui redistribue les coordonnées du visible et du pensable) serait surtout de percevoir ces constellations de possibles dont les forces sont déjà agissantes, de chercher les lignes de fuite et les tangentes au There Is No Alternative de la modernité capitaliste. There Are Many Alternatives!

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