Philosophie

Temps de la nature, nature du temps. Etudes philosophiques sur le temps dans les sciences naturelles

Couverture ouvrage

Philippe Huneman Christophe BOUTON
CNRS , 350 pages

Les différents visages du temps
[mardi 08 janvier 2019]


Contre la simplificatice opposition entre temps de l'me et temps de l'horloge, un point sur les diffrentes prises en compte du temps dans les sciences actuelles.

Dans la série des grands événements qui scandent la vie des idées, figure la rencontre entre Einstein et Bergson à la Société française de philosophie le 6 avril 1922. Deux sommités du XXe siècle s’y affrontèrent sur la question du temps : le « génial auteur de la théorie de la relativité restreinte et généralisée », selon les mots de Xavier Léon président de la Société, et le maître incontesté de la philosophie française au sommet de sa gloire. Le duel entre ces deux vedettes se solde par la victoire écrasante du physicien sur le philosophe . Bergson, qui a construit son œuvre autour d’une critique de la spatialisation du temps dans la physique classique et développé une conception de la durée du monde enracinée dans la biologie de l’évolution, s’efforce de répondre aux défis de la théorie de la relativité dans Durée et simultanéité. Lui qui a montré que tout vivant est le fruit d’une histoire, qu’il garde la mémoire du passé tout en changeant et en engendrant du nouveau, défend face à Einstein l’idée d’un temps universel, commun aux consciences et aux choses. Il n’élève aucune objection contre la conception relativiste mais ajoute : « une fois admise la théorie de la relativité en tant que théorie physique, tout n’est pas fini » . Il conclut sur une note concordiste : « je crois que la théorie de la relativité n’a rien d’incompatible avec les idées du sens commun. »  Einstein répond que le temps commun aux consciences et aux choses ainsi que la simultanéité des événements « ne sont que des constructions mentales, des êtres logiques. Il n’y a donc pas un temps des philosophes ; il n’y a qu’un temps psychologique différent du temps du physicien. »  Bref, Einstein dénie aux philosophes le droit de parler du temps.

 

Du temps des physiciens

Cette réponse brutale marque la fin du dialogue entre savants et philosophes. Les physiciens ont conquis le monopole du discours sur la nature du temps. Eux seuls sont légitimes à dire le temps réel, qu’ils posent comme unique, universel, le temps vécu étant renvoyé dans l’ordre du subjectif, imaginaire, ou en tout cas, non-réel. Bergson, soupçonné de n’avoir rien compris à la théorie de la relativité et de dénier aux physiciens la capacité d’appréhender le réel, est tenu pour un esprit antiscience. Aux philosophes du XXe siècle désireux de parler du temps il ne reste plus alors que deux voies : ou bien se placer sur le terrain des physiciens pour analyser, décortiquer les paradoxes multiples que soulèvent le temps de la théorie de la relativité et de la physique quantique, condition pour rétablir le dialogue ; ou bien réfléchir sur le fossé largement ouvert entre le temps subjectif et le temps objectif, entre le « temps de l’âme » et le « temps du monde », comme le fit Paul Ricoeur .

Un siècle environ après le duel entre Einstein et Bergson, l’ouvrage Temps de la nature, nature du temps donne le signal d’un tournant historique. Il donne les moyens de rouvrir le débat fermé par Einstein grâce à l’association d’un philosophe spécialiste du temps, Christophe Bouton, et d’un philosophe de la biologie, spécialiste de l’évolution, Philippe Huneman. Car cet ouvrage ne propose pas une métaphysique du temps en emboitant le pas des physiciens, mais plutôt redonne la parole aux sciences du vivant, afin de montrer que les sciences de la nature imposent plusieurs conceptions du temps. Ce livre prend pour acquis, sans le dire explicitement, que la physique n’est pas seule légitime à dire le temps. Il rassemble des scientifiques et des philosophes, de plusieurs nationalités, pour mettre en évidence que le concept de « temps naturel » est pluriel, irréductiblement divers.

Il ne s’agit pas pour autant de réduire la physique au silence, de la priver d’un discours légitime sur la question du temps. On est loin de la violence du débat de 1922 créée par l’ambiance de joute entre deux champions supposés détenteurs de la clé du temps. On est plutôt dans un climat pacifique où chacun déploie ses richesses comme ses problèmes sur la question du temps. La philosophie de la physique occupe une bonne place dans l’ouvrage et revisite les thèmes classiques tels que le paradoxe des jumeaux, celui du grand père ou la confrontation entre le temps de la relativité et la mesure en physique quantique. Christophe Bouton y ajoute une analyse fine et critique de la notion d’univers-bloc, issue de la théorie de la relativité restreinte.

Mais ces thèmes classiques en philosophie de la physique sont mis en perspective de deux manières. D’abord, ils sont précédés de chapitres (par Jean Seidengart et Jenann Ismael) qui rappellent le contraste fort, l’incompatibilité entre le temps abstrait de la physique et le temps vécu, soulignant au passage que le premier présuppose d’adopter une vue surplombante, un point de vue de nul temps (from nowhen) alors que le temps vécu est toujours un engagement entre le monde et la conscience.

Ensuite, les physiciens qui contribuent à ce livre adoptent une approche pragmatique, opérationnelle en considérant les utilisations du temps en physique. En tant que physicienne, Annick Lesne rapporte la question du temps à celle de sa mesure. Elle déclare fermement qu’elle ne s’intéresse pas à la nature du temps mais au modèle pour le représenter et au choix d’une variable appropriée, présupposant ainsi qu’il n’y a pas une seule figure du temps. Elle souligne que le choix d’un modèle dépend à la fois de l’échelle d’observation et de l’échelle du système étudié. Elle propose même d’introduire plusieurs échelles et plusieurs variables temporelles considérées comme indépendantes. Etienne Klein insiste sur le contraste entre deux figures métaphoriques du temps utilisées par les physiciens : dans « le cours du temps », la variable temps ne dépend pas du sens d’écoulement du temps, les équations sont invariantes si l’on renverse le cours; dans la « flèche du temps », en revanche, il y a une asymétrie entre l’avant et l’après, une irréversibilité. Suivant le contexte, suivant l’échelle des phénomènes les physiciens ont recours à l’une ou à l’autre de ces deux figures qui n’ont en commun que le postulat d’une succession ordonnée d’événements. Donc dans le champ même de la physique, ce livre ouvre une fenêtre sur le pluralisme, en montrant que le temps convoqué ou impliqué dans l’interprétation des phénomènes n’est pas unique.

 

Aux temps dans les autres sciences

Mais l’apport le plus original de ce recueil est de poursuivre le travail de diversification en  ouvrant largement la porte à d’autres sciences de la nature. Géologie,  paléontologie, paléobiologie, génétique des populations, biologie de l’évolution et biologie du développement, sont convoquées pour mettre en scène d’autres mesures et d’autres figures du temps. Pour aborder la question du temps il est en effet indispensable de prendre en compte une distinction introduite par William Whewell en 1840, et rappelée par Armand de Ricqlès dans ce volume, entre deux types de sciences. D’un côté les sciences nomologiques qui visent à formuler des lois générales des phénomènes ; de l’autre, des sciences dites « paléoétiologiques » concernées par des événements qui n’arrivent qu’une fois. Dans les premières, l’objet est sinon intemporel du moins indifférent au temps ; dans les secondes, l’objet est porteur d’une histoire qui détermine sa nature. D’où des méthodes tout en contrastes. Déjà en 1913, Bergson, soulignait que l’investigation des phénomènes qui ne sont ni reproductibles ni mesurables appelle des méthodes bien différentes de celles des mathématiques et de la physique, des méthodes plutôt historiques ou judiciaires . Or le « paradigme indiciaire »  propre à la méthode historique est aussi à l’œuvre dans les sciences de la nature.

En effet, au cours des derniers siècles, l’approche historique de la nature n’a cessé de gagner du terrain quand la Terre, la vie, puis l’univers, sont apparus comme les produits d’une histoire, d’une très longue histoire. Cette historicisation des phénomènes naturels entraîne premièrement une démultiplication des figures du temps : comme le souligne Pascal Tassy tandis que la géologie adopte le schéma classique d’un temps linéaire qui s’écoule dans une seule direction, la biologie de l’évolution impose un temps buissonnant ramifié avec de multiples embranchements qui évoluent en parallèle. Elle induit aussi un déplacement des questions.  Comment fixer la chronologie des événements qui jalonnent l’histoire de la Terre et celle de la vie ? Le recours aux fossiles conduit à une question plus difficile : comment interpréter l’absence de traces fossiles? C’est la question que discute John Huss avant de remettre en question la métaphore classique du livre de la nature dont ne resteraient que quelques fragments. Dès lors, la nature du temps importe moins que sa profondeur (de quelques milliers à quelques milliards d’années), moins que ses rythmes, ou tempos.

Tout en soulignant la spécificité du temps dans ce paradigme indiciaire, ce livre souligne que les sciences qui ont historicisé leur objet ne renoncent pas pour autant à l’approche nomologique, à la recherche de lois ou d’invariants. Par exemple, en génétique des populations, Jean Gayon et Mael Montevil montrent que la vision de l’évolution comme unique et irréversible ne satisfait pas les théoriciens qui cherchent à mettre à jour des exemples significatifs de répétition, d’invariance, et de réversibilité. La géologie et la paléontologie ne renoncent pas davantage à la spatialisation du temps comme le rappelle John Huss. En considérant les roches « comme des archives étalées dans l’espace de processus qui se sont déroulés dans le temps »  la paléontologie propose un voyage dans le temps en suivant la loi de Sténon selon laquelle les couches les plus récentes se trouvent toujours au-dessus des plus anciennes. En biologie, une question centrale reste en débat depuis la théorie des équilibres ponctués de Niles Elredge et Stephen Jay Gould: quel rôle faut-il accorder aux événements contingents (et d’ailleurs que faut-il entendre par contingence ?) et à quelle échelle ont-ils un pouvoir explicatif ? Philippe Huneman soutient que l’on ne peut pas extrapoler les lois du processus directionnel de la sélection naturelle orientée vers la fitness qui opèrent à l’échelle de la micro-évolution : il faut recourir à la contingence (ou à une figure de « hasard sauvage »)  pour rendre compte des grandes extinctions de la vie sur la planète. On ne saurait donc se contenter d’opposer le temps biologique au temps physique car la biologie elle-même oblige à postuler plusieurs temporalités. Malgré les efforts du courant Evo-Devo pour coupler la biologie du développement (individuel) avec celle de l’évolution (des espèces) sur la base d’une approche moléculaire du vivant, les processus développementaux, soutient Antonine Nicoglou, ont leur propre durée et leurs propres rythmes.

Ainsi se dégage la perspective, sans doute un peu dérangeante, d’une hétérochronie dans la nature. En proposant une vision résolument pluraliste du temps dans les sciences de la nature, ce livre démontre clairement que la physique ne détient pas la clé du temps. Même si la physique quantique constitue désormais la référence ultime pour définir l’unité de mesure du temps, le standard universel des poids et mesures doit prendre en compte les contraintes issues des diverses sciences.

Si cet ouvrage collectif marque un tournant important dans la philosophie des sciences, il laisse ouverte une question : s’agit-il d’un pluralisme épistémologique ou d’un pluralisme ontologique ? Le message en faveur du pluralisme épistémologique est manifeste : les disciplines scientifiques ont développé des outils propres pour mesurer le temps et ces diverses méthodes ne sont pas forcément congruentes. De plus, suivant son rapport au temps, chaque discipline adopte des manières de faire preuve, de produire des explications causales. Faut-il en conclure qu’il y a autant de temps de la nature que de sciences de la nature ? Etant donné que l’ambition des éditeurs est de « contribuer à une métaphysique des sciences » - plutôt qu’à une métaphysique du temps - on est tenté d’en tirer la conclusion qu’aucune science ne peut prétendre détenir la clé du temps vrai, du temps réel. C’est ce qu’expriment fermement David Braddon-Mitchell et Kristie Miller dans la conclusion de leur chapitre. Mais alors, au lieu de redouter comme ils semblent le faire, de donner l’impression d’une « galerie postmoderne » qui rassemble des objets hétéroclites, ne faut-il pas s’interroger désormais sur les perspectives nouvelles qu’ouvre cette hétérochronie? Il est temps d’apprendre à penser un monde où coexistent des êtres avec leur temporalité propre. En poursuivant le tour d’horizon proposé dans ce volume avec les sciences du climat ou du Système Terre, on pourrait mettre à jour le rôle des synchronies et déphasages entre les multiples cycles à l’œuvre dans la nature. Et demander alors si la question du temps ne relèverait pas d’un art de la composition au sens musical du terme.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr