<p>Cet ouvrage retrace l'histoire du site d'Angkor depuis la colonisation fran&ccedil;aise jusqu'&agrave; son classement au patrimoine de l'humanit&eacute;.</p>

1860, Henri Mouhot "découvre" Angkor. 1908, il y a juste cent ans, la création de la Conservation des monuments d'Angkor marque l'installation permanente sur le site de l'École française d'Extrême-Orient (EFEO). 1992, après la tragédie Khmère Rouge et vingt ans d'isolement international du Cambodge, l'UNESCO inscrit Angkor au patrimoine mondial de l'humanité. Autour de ces dates, Hugues Tertrais a dirigé un ouvrage collectif à la croisée de l'archéologie, de l'histoire contemporaine et de l'urbanisme.


Études angkoriennes, une affaire française

Les articles de Christophe Pottier et Pascal Royère présentent le travail archéologique conduit sous l'autorité de l'École française d'Extrême-Orient (EFEO), créée en 1900, qui monopolise pendant des décennies les études angkoriennes.

L'époque pionnière de la fin du XIXe siècle voit des broussards, généralement militaires, constituer les premiers plans et inventaires systématiques des monuments. La fin des années 1920 et les années 1930 offrent des avancées importantes en matière de restauration des sites et des publications majeures telles que "Le Bayon d'Angkor et l'évolution de l'art khmer" de Philippe Stern qui établit la chronologie presque définitive des monuments d'Angkor.

L'indépendance du Cambodge en 1953 n'apporte pas de changements fondamentaux, l'EFEO gardant la direction scientifique de site. Les années 1960 sont, selon Christophe Pottier, "l'âge d'or" de l'archéologie angkorienne. L'EFEO dispose alors de moyens pour à la fois entretenir les sites, développer de nouvelles fouilles en ayant recours à de nouvelles techniques (fouilles stratigraphiques, télédetection), lancer de nouveaux domaines de recherche – sur la céramique notamment. Le modèle global de la "cité hydraulique", présenté par Bernard Philippe Groslier, nait également de cette période. La guerre et la dictature de Pol Pot stoppent tout cela et plongent le Cambodge dans vingt ans d'isolement.

En 1992 le classement d'Angkor au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO lance le sauvetage d'un site fortement dégradé. Le chantier prioritaire est la restauration des monuments. L'EFEO se réinstalle sur place dans le cadre, cette fois, d'une collaboration internationale.


Angkor, un enjeu politique pour le pouvoir colonial

Au XIXe siècle, une concurrence s'établit entre les grandes puissances européennes autour de sites archéologiques "de prestige". En Asie, elle s'exprime à Angkor sous contrôle français, alors que les Britanniques se trouvent à Pagan (Birmanie) et les Hollandais à Borobudur (Java).

Les articles de Bruno Dagens et Amaury Lorin montrent clairement le lien étroit entre Angkor et l'histoire coloniale de l'Indochine. La (re)découverte d'Angkor par le voyageur français Henri Mouhot en 1860 fait l'objet en France de ce que nous qualifierions aujourd'hui de "campagne de communication" de la part du lobby colonial. Il faut en effet convaincre l'opinion française du bien-fondé de la colonisation de l'Indochine. En 1862, la France signe avec l'empire d'Annam le traité conduisant à la création de la Cochinchine française puis conclut en 1863 l'accord de protectorat sur le Cambodge.

Quelques décennies plus tard, Paul Doumer, futur président de la République et gouverneur général de l'Indochine entre 1897 et 1902, décide la création  de plusieurs institutions à caractère scientifique, dont l'Ecole française d'Extrême-Orient.
 
Une citation   de Louis Salaün, son chef de cabinet adjoint, montre à la fois l'influence du positivisme au tournant du siècle et le rôle attendu de l'EFEO au sein de l'administration coloniale. "Le travail de l'École intéresse directement notre politique indochinoise (...) L'exercice du pouvoir protecteur en Indo-Chine(...) risquerait de tomber dans les fautes ordinaires aux pouvoirs absolus s'il n'était continuellement et prudemment guidé par le seul guide qui soit sûr, la connaissance scientifique du pays et des hommes dont il a la charge. L'École est donc, par la force des choses, un collaborateur immédiat du gouvernement".


Angkor, objet culturel entre mythe et mémoire

Les articles de Jacques Dumarçay et Panivong Norindr illustrent, à travers respectivement la littérature et le cinéma, la matière dont se forgent les représentations d'Angkor au cours de la période. Les productions destinées au grand public se focalisent sur quelques images exotiques : les temples enchâssés dans la jungle, le roi lépreux et les danseuses royales.

Dans un face à face Loti-Malraux, Jacques Dumarçay offre une grande place à Pierre Loti, auteur de Un pèlerin d'Angkor (1913), qui retrace son voyage en 1901. La place consacrée à Malraux est bien plus courte et pleine de sous-entendus. L’article omet le lourd passif entre l'EFEO et Malraux. En effet, ce dernier prélève pendant son voyage quelques sculptures sur le temple de Benteay-Srei à quelques dizaines de kilomètres. Informée, l'EFEO constate l'infraction à Phnom Penh et fait condamner Malraux. Lors du procès d'appel en 1925 l'affaire prendra une dimension nationale. Son roman La voie royale (1930) en dit effectivement plus sur l'EFEO que sur Angkor.

Les reconstitutions grandeur nature des statues et monuments khmers font partie des principales attractions des expositions universelles et coloniales qui se tiennent en France entre 1878 et 1937 et entretiennent l'image qu'ont les Français des colonies d'Indochine. Si le sujet est rapidement évoqué dans l’article de Bruno Dagens, on peut toutefois regretter qu'il n'ait pas fait l'objet d'un article spécifique. La constitution des collections d’art khmer dans les musées français est par contre évoquée par Thierry Zéphyr : depuis la création du musée d'art indochinois au Trocadéro en 1882 jusqu’à la fusion en 1927 avec les collections du musée Guimet.

Sous un angle cambodgien, Panivong Norindr évoque la passion du roi Norodom Sihanouk pour le cinéma. Elle conduit le souverain khmer à réaliser et produire plusieurs longs métrages non commerciaux mais présentés lors de festivals internationaux. Angkor y est généralement le décor d'un Cambodge romantique et idéalisé. Il faut ensuite attendre le début des années 1990 et le travail du cinéaste Rithy Panh voir avoir une nouvelle vision d'Angkor et du Cambodge à travers notamment Les gens d'Angkor qui met l'accent non sur les pierres mais sur les gens qui travaillent quotidiennement sur le site.


Angkor aujourd'hui: concilier protection du patrimoine et développement économique

L'inscription d'Angkor au patrimoine mondial de l'humanité, en 1992, initie une nouvelle phase de l'existence du site archéologique. Cette partie contemporaine de l'ouvrage décrit le programme de restauration lancé en 1995 et dresse un bilan, douze ans après. Plusieurs des auteurs de cette partie du livre ont participé sur le terrain à la conception et la mise en œuvre du programme international.

La coordination de l'aide et la mise en cohérence des différents projets sont confiées en 1995 à l'Autorité de protection du site et l'aménagement  de la région d'Angkor (APSARA). Son activité s'étend à l'ensemble de la région de Siem Reap et couvre non seulement des compétences archéologiques mais aussi des aspects environnementaux, démographiques et économiques.

A la base du travail de l'APSARA se trouve la division de la région de Siem Reap en différentes zones, établies par une étude internationale menée en 1992-1993 : le ZEMP (zoning and environnemental management plan for Angkor the Area). Cette division promulguée par décret royal en 1994 définit 5 types de zones faisant l'objet de niveaux de protection différents : zone 1: site monumental, zone 2 : réserve archéologique protégée, zone 3 : paysages culturels protégés, zone 4 : point d'intérêt archéologique, anthropologique ou historique, zone 5 : périmètre de développement socio-économique et culturel. L'ambition du projet était de mettre en oeuvre un véritable plan de développement durable à l’échelle régionale alliant la protection des sites et de l’environnement tout en favorisant le développement économique de la région.

Une douzaine d’années après la création de l'APSARA, Inès Gaulis, dans un article très détaillé, constate les résultats mitigés du plan de zonage. Source de développement touristique, le renouveau d'Angkor a provoqué une croissance démographique importante et un développement urbain non contrôlé de l'agglomération de Siem Reap. Inès Gaulis constate que l'attention portée aux zones 1 et 2 a évité les développements anarchiques mais les autres zones n’ont pas connues les mêmes résultats. Le caractère de "ville jardin" qui caractérisait Siem Reap il y a une quinzaine d'années a profondément souffert du développement économique. Egalement caractéristique de l'échec de l'encadrement du développement urbain est l'installation des hôtels le long des deux routes principales, hors de « la zone hôtelière » prévue à cet effet dans le ZEMP et qui reste désespérément vide.

Aujourd'hui, alors que la restauration de sites majeurs comme le Baphuon entre dans sa dernière phase, le développement urbain représente l'un des principaux risques qui pèsent sur la sauvegarde des sites archéologiques de la région.


Finalement, cet ouvrage offre une approche pluridisciplinaire intéressante sur plus de cent ans de recherches et de restauration de l'un des sites archéologiques les plus connus au monde en s'appuyant sur les sources et l’expertise de l'EFEO. Il présente les "ruines Angkor" comme un lieu de mémoire de l'identité khmère mais surtout de la France coloniale.

Témoignage de l'important travail conduit par l'EFEO depuis le XIXe siècle, le livre ne se risque toutefois pas dans une analyse critique du rôle de l'EFEO à Angkor pendant la période coloniale. C'est pourquoi il est intéressant de le confronter à d'autres sources – par exemple L'école française d'Extrême-Orient ou l'institution des marges (1898-1956) de Pierre Singravélou , qui offre un regard nouveau sur l'histoire de cette institution.


* Pour aller plus loin :

 - Filmographie de Norodom Sihanouk et extraits.

 - Disponibles sur le site Gallica de la BNF :
       - Les premières photographies d'Angkor, au Cambodge, en 1867
       - Lunet de la Jonquière, Étienne. Inventaire descriptif des monuments du Cambodge (1902).


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