Société

Médiarchie

Couverture ouvrage

Yves Citton
Seuil , 416 pages

Zombifier pour mieux se dé-sidérer
[jeudi 20 dcembre 2018]


La plupart des mdialits actuelles sapparente des ploutidoscopes (machines sous) visant nous sidrer pour mieux nous orienter et utiliser. Quelles solutions pour sen affranchir ?

Yves Citton est un chercheur suisse protéiforme aux multiples centres d’intérêts. Il a produit de nombreux travaux sur l’histoire du discours économique, la théorie littéraire, l’imaginaire spinoziste des Lumières ou même le Jazz… Ses différentes études visent à cerner l’imaginaire de la modernité occidentale en reliant œuvres littéraires du XVIIIème siècle et philosophie politique contemporaine. Ceci l’amène à s’inspirer d’auteurs relativement peu connus comme Charles-François Tiphaigne de la Roche (1722-1774) ou Léger Marie Deschamps (1716-1774), dont les écrits furent précurseurs dans la compréhension des craintes refoulées de nos sociétés contemporaines. La carrière académique de Y. Citton l’a conduit à enseigner aux universités de Pittsburgh et Yale puis à celle de Genève où il a initialement reçu sa formation. Présentement, il est conseiller pédagogique du programme Indisciplinary Studies à l’Institut d'études politiques de Paris et enseigne la littérature française à l’université Stendhal - Grenoble III et à Paris VIII Vincennes - Saint-Denis. Il collabore aussi régulièrement aux revues 18ème Siècle et Multitudes et anime des émissions aux contenus éclectiques sur radio Campus Grenoble (free jazz, indie rock, critiques littéraires).

Son ouvrage Médiarchie a été publié au Seuil en septembre 2017. En s’inspirant des Media Studies anglo-saxonnes mais aussi d’études sur la sociologie des réseaux, les algorithmes, les infrastructures communicationnelles, les actions médiactivistes et médiartivistes voire sur la… démonologie, Yves Citton génère un travail impressionnant par sa diversité s’assignant pour objectif une meilleure compréhension de l’influence des multiples média(s) sur notre perception du monde. Son discours vise à les « zombifier » afin de mieux s’en affranchir. L’ouvrage s’ouvre sur une affirmation : nos sociétés ne sont plus des démocraties mais s’apparentent à des « médiarchies », propos immédiatement justifié par le constat que les média(s) composent les soubassements de nos régimes politiques dits « démocratiques ». Nos sociétés sont médiarchiques car l’attention au réel de leurs habitants passe par des appareillages techniques contrôlés par des firmes tentaculaires. Afin de mieux comprendre la médiarchie, Yves Citton la divise en quatre grandes familles (qualifiées de « médialités »), chacune donnant lieu dans son ouvrage à une partie distincte : (1) Le medium / les media (adjectif : médial), soient tous les procédés permettant d’émettre une pensée. (2) Le média / les médias (adjectif : médiatique) permettant la diffusion à un public. (3) Un médium / les médiums (adjectif : médiumnique), soit l’ensemble des inquiétudes humaines face à l’impression magique dégagée par les médialités. (4) Les méta-média digitaux de la culture numérique présente.

 

Une déclinaison d’envoutements

Dans la première partie de l’ouvrage, les media (écriture, téléphone, télévision) sont décrits comme de véritables média-prothèses (Marshall McLuhan) sublimant nos capacités sensorielles. Ils nous permettent de plier le temps, la géographie ou même notre agentivité en nous incitant à l’action. Yves Citton insiste sur l’opacité du monde médiarchique dans lequel nous baignons car ses media constituent à la fois des intermédiaires mais aussi un milieu conditionnant nos interactions. En s’appuyant sur les travaux de Lev Manovich, l’auteur relève la logique contradictoire de ces media-prothèses nous faisant passer de l’immersion (medium transparent) à l’émersion (support matériel), situation qualifiée de métaréalisme. Les cultures numériques présentes renforcent cette situation en nous bringuebalant de spectateur sidéré à utilisateur actif avec, à la clef, le développement d’une posture bimodale balançant entre engagement et ironie, enthousiasme et autocritique avec des conséquences pour notre rapport au politique ou même à l’art.

A propos des médias diffusant auprès du public, objets de sa seconde partie, Yves Citton se montre particulièrement mordant en avançant que leur objectif vise davantage à sidérer qu’à mobiliser. Il évoque des envoûtements médiatiques s’activant sur des sujets secondaires plutôt que sur des besoins réels. Pour Yves Citton, loin d’éclairer sur des processus ou sur des structures, les médias ne cessent d’appeler à des jugements moraux. En insistant sur la dénonciation des personnes et beaucoup moins sur les situations sociales de domination, l’actuel hashtag « Balance ton porc » semble aller en son sens. Reprenant les travaux de Vilèm Flesser, l’auteur affirme que les médias diffusent des modélisations du monde plutôt que des représentations de celui-ci. Une dimension financière est également donnée au propos en relevant que le public global constitue la valeur d’usage de la médiarchie, l’audience mesurée en constituant la valeur d’échange. L’attention de chacun se voit transformée en marchandise. Pour l’auteur, les médias ne créent nullement des programmes pour nous enrichir mais se donnent d’abord l’objectif de générer une attention pour leurs annonceurs. En découle un débat public gravement biaisé par la nécessité de satisfaire ces derniers.

La troisième partie de l’ouvrage intitulée « Médium » est de loin la plus inattendue. S’y rencontre un propos à la limite de l’ésotérisme avec des termes comme morts-vivants, zombies ou encore electronic voice phenomena. L’auteur y parle du vampirisme des média ne cessant d’amener en nos foyers des non-invités (avec toutes les craintes en rapport). Il est vrai que les machines médiales de dernières générations affichent un fonctionnement de plus en plus mystérieux et impénétrable. De façon un peu anxiogène, Yves Citton révèle aussi la volonté de Thomas Edison (1847-1931) d’inventer un nécrophone censé permettre de communiquer avec les défunts, moyen médiumnique technique visant à pallier aux défaillances des médiums humains. En fait, dans cette partie de l’ouvrage, afin d’exorciser nos craintes actuelles, l’auteur rappelle quelques superstitions d’autrefois nées de l’apparition de médialités successives. S’appuyant sur les travaux de Jeffrey Sconce, l’auteur note que chaque génération médiarchique a généré ses inquiétudes (ou espérances). L’époque des radio-amateurs (1880-1920) fut ainsi l’âge d’or de la croyance en la télépathie. Quant aux somnambules médiatiques présents privés de tout libre arbitre, l’auteur en révèle l’anticipation dans un livre de Tiphaigne de la Roche (1722-1774), Giganphie.

L’ultime partie de l’ouvrage évoque les nouveaux média digitaux et leurs conséquences techniques : robots algorithmes (bots) auto-apprenants faisant des diagnostics médicaux, rédigeant des articles, optimisant les horaires de travail et digitalisation générant une désintermédiation producteurs / consommateurs. De ceci découlent des dangers de relégation sociale pour certains groupes professionnels (journalistes, avocats, médecins) mais aussi la ruine des libraires et disquaires voire des professeurs d’université avec les MOOCS (formation en ligne) ou la fragilisation des salariés en butte avec une hyperproductivité algorithmée. Yves Citton pointe aussi les GAFAM, géants du net dont la richesse est issue d’un accaparement de nos productions et données personnelles. Il insiste aussi sur les catégorisations générées par les données statistiques venues du Big Data. Dans un effort extrême d’optimisation, les outils médiatiques en tireraient des programmations renforçant les tendances relevées entrant ainsi dans des prophéties auto-réalisatrices. Les programmes produits répondraient à une demande issue de catégorisations statistiques au point qu’une conséquence fabriquerait une cause. En fait, les média anciens (livres…) visaient à stimuler notre attention alors que ceux digitaux s’ingénient à la court-circuiter car celle-ci retarderait des processus à optimiser. L’auteur termine par le paradoxe des nouveaux média décrits comme immatériels voire libertaires alors qu’ils sont écologiquement hyper-pollueurs et très centralisés avec les logiques de Cloud.

 

Sidérés de tous les pays, unissez-vous !

L’ouvrage s’avère donc particulièrement riche au regard des travaux et exemples retenus et sait se montrer passionnant voire parfois déroutant. Le raisonnement est bien construit et tout à fait accessible du fait des qualités pédagogiques de l’auteur toujours soucieux d’expliquer les termes techniques. Le constat souvent critique voire implacable sur les médialités ainsi que les solutions avancées par M. Yves Citton relèvent en bonne partie d’une orientation pour le moins marxisante. En attestent raisonnements mais aussi certains propos ne laissant planer aucune ambiguïté. Ainsi, afin d’endiguer un populisme de droite dénoncé, l’auteur insiste sur une nécessaire modification de l’écosystème médiatique. Selon lui, tout agenda progressiste doit mettre à son sommet la réforme de ses structures. Yves Citton considère qu’il n’est pas possible de laisser les médialités aux lois du marché au regard de la façon dont elles structurent notre vision du monde. Il critique aussi le conditionnement de nos achats par des avatars sonores ou visuels. L’auteur pose ensuite la question de la plus-value en dénonçant un vol du temps libre gagné par les luttes sociales, larcin opéré par des « industries de conscience » n’ayant de cesse de produire des consommateurs pour les multiples marchandises mises sur le marché. L’univers médiatique est décrit comme générant un travailleur à domicile non rémunéré dont l’attention est monnayée au profit des publicitaires. L’auteur évoque la nécessité d’une nouvelle lutte des classes dont l’enjeu serait de récupérer les œuvres individuelles captées par les GAFAM réalisant une plus-value à partir de nos créations. Yves Citton appelle à une nouvelle classe révolutionnaire, consciente de son exploitation et invite à entrer dans une logique de hacking généralisé afin de récupérer nos biens captés par les méta-média digitaux. S’inspirant du manifeste hacker de Ken McKenzie Wark ou des écrits des opéraïstes italiens, l’auteur lance un surprenant : « Hackers de tous les pays, unissez-vous ! » afin de zombifier un capitalisme se concentrant sur la finance et l’information. La digitalisation est d’ailleurs décrite comme générant une fragmentation – recombinaison des tâches induisant une précarisation des modes de vie et de nos subjectivisations. L’auteur note que ne cessent de se multiplier des travaux digitaux de micro-tâches particulièrement mal rémunérés.

Confronté à sa critique radicale, Yves Citton propose de nombreuses solutions afin de s’affranchir de l’influence des médialités. Celles-ci se déclinent en mesures économiques, pédagogiques, juridiques voire même parfois à la limite de la légalité. En premier, développer des dispositifs d’accompagnement serait nécessaire afin d’éviter que d’aucuns ne sombrent dans un monde virtuel. Egalement, apprendre à trouver et à trier des contenus déjà existants permettrait de se déshabituer des médias dominants dont le seul but consiste à nous sidérer au profit d’un impérialisme publicitaire. Une décolonisation du monde médiatique peut s’opérer au moyen d’une taxation forte de la publicité. Les revenus en découlant seraient ensuite reversés aux ménages sous forme de chèques-médias avec lesquels chacun serait libre de soutenir le média correspondant le mieux à ses aspirations. L’auteur y voit l’un des outils permettant de donner un sens progressiste à l’information afin de créer « un peuple qui manque » selon l’expression de Gilles Deleuze. Dans son esprit, cette élaboration deviendrait possible par le fait que les coupes agentielles au sein de médias devenus indépendants ne subiraient plus l’influence du monde publicitaire. Yves Citton souhaite aussi une rotation des postes de pouvoirs en leur sein. L’auteur dénonce aussi la « fausse » neutralité des médias dominants. Afin de ne plus tromper le public, il appelle à développer sans complexe des supports informationnels clairement politiquement engagés, à charge pour ceux-ci de donner plus souvent la parole aux acteurs de terrain. L’imagination au pouvoir doit être encouragée, le mieux étant peut-être d’inventer un medium créant instantanément un public à l’exemple des socio-peintures à la Banksy.

Les méta-média digitaux suscitent un large intérêt chez l’auteur qui appelle à transformer le big data en un bien commun, reprenant ainsi les travaux d’Evgueny Morozov. A partir du moment où ses données émanent de nos interactions, elles ne devraient pas se voir appropriées par les GAFAM. Il s’agit de refuser la constitution de nouvelles enclosures à partir de productions collectives. L’auteur appelle même à zombifier les bots et autres algorithmes en y introduisant des mutants incontrôlables. Il suggère, par exemple, de manipuler des formats images avec des outils normalement prévus pour le texte. Il s’agirait aussi de mieux comprendre le fonctionnement des hardwares et autres softwares afin d’en altérer les écritures. L’auteur se délecte de l’action d’artistes allemands qui, avec leur projet Ghost writers, ont perturbé le fonctionnement d’Amazon en y faisant apparaître des ouvrages aux noms d’auteurs et aux contenus d’autant plus énigmatiques que sans logiques car issus d’un logiciel récupérant des commentaires parus sur You Tube. Yves Citton ne cache pas non plus une certaine admiration pour Edward Snowden qui n’a pas hésité à utiliser ses talents d’informaticien et de cryptologue pour voler les voleurs d’informations (en l’occurrence la National Security Agency étasunienne et son programme de surveillance de masse). Enfin, l’un des moyens de lutte contre la marchandisation serait de promouvoir une musique électronique dite Drum and bass à basses fréquences. Ce choix de l’infrason permettrait de lutter contre l’influence des sonorités ultrasons privilégiées par les publicitaires n’ayant de cesse de nous zombifier en consommateurs toujours plus avides.

Au-delà de son indéniable érudition, l’intérêt de l’ouvrage d’Yves Citton passe par sa volonté de proposer des solutions face à son constat d’une démocratie sous influence. En ce sens, il va au-delà du célèbre Les nouveaux chiens de garde  de Serge Halimi qui, en son temps (1997, 2005), avait lui aussi dénoncé la collusion des pouvoirs médiatiques et économiques, mais dans un registre plus polémique que scientifique. La qualité du travail d’Yves Citton est de nous présenter de multiples médialités en nous révélant les enjeux démocratiques sous-jacents. Souhaitons à son ouvrage le même succès qu’à celui de Serge Halimi qui, en deux éditions, fut écoulé à 250 000 exemplaires…

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