Philosophie

Du Dieu des chrétiens. Et d'un ou deux autres.

Couverture ouvrage

Rmi Brague
Flammarion , 256 pages

Philosopher sur Dieu
[vendredi 18 avril 2008]
En décidant d’aborder la question de Dieu en philosophe, Rémi Brague renoue avec l’antique tradition de sa discipline.

Depuis Platon jusqu’à la scolastique, il était entendu que la théologie faisait partie de la philosophie. Elle consistait dans l’étude rationnelle du premier principe, couramment appelé Dieu. Les hommes de foi avaient pour eux l’exégèse et l’apologétique. Mais à partir du second versant du Moyen Âge, l’apologétique se fit moins nécessaire dans un monde largement christianisé, et l’exégèse commença à stagner, parvenue à une certaine maturité et non encore relancée par les progrès de l’historiographie et de la philologie du XIXe siècle. Les hommes de foi se saisirent peu à peu de la théologie pour systématiser les connaissances acquises par la révélation, tandis que les philosophes se concentrèrent davantage sur l’homme et la connaissance. Depuis lors, Dieu est devenu l’affaire des théologiens, et le reste des êtres celle des philosophes puis des scientifiques.

Les philosophes n’ont pas cessé de chercher à maintenir la position architectonique de leur discipline par rapport aux sciences, mais ils ont généralement continué à délaisser le cas de Dieu. En décidant d’aborder la question de Dieu en philosophe, Rémi Brague renoue ainsi avec l’antique tradition de sa discipline.


Que dire de Dieu ?

Pourquoi ce livre, au-delà du plaisir d’un essai bien tourné écrit par un esprit brillant ? À force d’avoir abandonné la question de Dieu aux théologiens, la plupart des intellectuels en ont développé une notion vague, souvent caricaturale. De leur côté, nombre de croyants n’en savent pas beaucoup plus et vivent sur les restes d’un catéchisme simplifié reçu à la fin de l’enfance. Au final, les conceptions de Dieu qui ont cours – et qui alimentent les débats sur les religions et la laïcité – sont approximatives, sinon fantaisistes, et en fait rarement questionnées.

Or l’idée de Dieu est très loin d’être la même pour tout le monde. Seul le mot "dieu" réunit le panthéon des grandes religions antiques, la Trinité d’amour des Chrétiens, le premier moteur d’Aristote, l’inconnaissable Allah des musulmans, l’horloger de Voltaire, les idoles des uns et les esprits des autres, le Ciel des uns et le Soleil des autres, les idées pures des uns et les animaux des autres… Assimiler toutes ces définitions est faire injustice à ceux qui les élaborèrent. Dieu n’est pas un nom univoque. Le syncrétisme qui réduit toutes ces notions à une unique déité vague, à un divin confus, non seulement ne suscite la foi sincère de personne, mais surtout ne dit finalement rien de Dieu. Que dire donc de Dieu ? C’est l’objet de ce livre.


La diversité des monothéismes

Rémi Brague commence par déconstruire quelques idées partout reçues. Elles se résument en trois lieux communs : "les trois monothéismes", "les trois religions d’Abraham" et "les trois religions du livre"  . Pour la première, il lui est aisé de faire valoir qu’il n’y a pas que trois monothéismes. Mais il va plus loin et soulève un point crucial – une vraie question de théologie rationnelle – auquel il consacre tout son troisième chapitre : il ne s’agit pas du nombre de dieux (un seul Dieu) mais de la "concentration du divin"   et du "mode d’unité qui relie le divin à soi-même"  . Là, les traditions religieuses divergent fortement entre le Dieu des musulmans, monolithique et impénétrable, et le Dieu des chrétiens qui se révèle trois en lui-même et dont l’unité est l’amour.

Pour la deuxième expression, les écarts immenses qui séparent l’Abraham de la Genèse de celui du Coran indiquent que l’identité du nom ne doit pas faire illusion sur la réalité de la prétendue racine commune.

L’analyse que fait Rémi Brague de la troisième expression est particulièrement intéressante, en ce qu’elle fait ressortir comment chacune des trois grandes religions a un rapport spécifique au livre. Il résume son argument dans une formule lapidaire – "la religion d’Israël est une histoire qui aboutit à un livre, le christianisme est une histoire racontée dans un livre, l’Islam est un livre qui aboutit à une histoire"   – mais le détail de son exposé mérite qu’on le lise.


Connaître Dieu

L’autre chapitre important de ce livre est le deuxième, consacré à la connaissance de Dieu. Même si cela est évident, il est nécessaire de rappeler à ce propos que le verbe "connaître" a plusieurs sens selon l’objet auquel il s’applique – et c’est ce que fait Rémi Brague. Ce qui se joue ici est la critique naïve – mais que l’on retrouve pourtant chez de grands esprits – que l’on n’a pas vu Dieu ou qu’il n’a pas été démontré. D’où une réflexion sur la connaissance du singulier (par opposition aux lois générales) et sur la différence entre expérience et expérimentation . Mais surtout, Rémi Brague pose le vrai problème : chercher au bon endroit ! "C’est la nature de l’objet à connaître qui me dicte la façon d’y avoir accès"  . S’ensuit un exposé sur la foi comme mode de connaissance approprié pour l’objet paradoxal qu’est Dieu. "Dieu est caché aux façons de connaître qui pourtant fonctionnent très bien là où, justement, il ne s’agit pas de Dieu, mais d’autre chose : de couleurs, d’équations ou d’hommes. La foi connaît Dieu en tant que caché. Mais à la foi, il se montre vraiment"  . Pour être précis, la foi n’est pas une simple croyance, c’est un mode de connaissance spécifique, qui engage la raison et la volonté, dans une expérience d’amour.

Les autres chapitres de l’ouvrage détaillent certains aspects du Dieu des chrétiens – le plus original, ou le moins connu, étant que, contrairement à l’opinion commune, il ne nous demande rien. À l’opposé des dieux du paganisme – qui "reçoivent leur vie de ceux qui les font dieux"  , et ce jusqu’au sacrifice – le Dieu des chrétiens n’exige rien de ses créatures. "Il attend de nous que nous acceptions ce qu’il nous donne, que nous le laissions opérer en nous le don de la vie éternelle" (p. 215).


Au final, la lecture de cet essai permet de relativiser certaines notions grossières que l’on peut avoir de Dieu, et de saisir quelques-unes des spécificités du christianisme par rapport aux autres religions.
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