Bande dessinée

El Boxeador

Couverture ouvrage

Manolo Carot Ruben Del Rincon
Editions Du Long Bec , 208 pages

El Boxeador, uppercut graphique venu de l’Espagne
[dimanche 11 novembre 2018]
Chronique d’un duel, où le véritable combat qui se joue sur le ring est bien plus personnel qu’il n’y paraît… Direct du droit, crochet du gauche et uppercut graphique.

Le premier duelliste, Manolo Carot, dit Man, est un auteur espagnol qui commence à travailler dans l’illustration et dans la bande dessinée érotique chez Kiss Comic. Plusieurs œuvres ont été traduites à l’international (Universitarias, Huesos y tornillos) et il a également sorti chez Dargaud En sautant dans le vide (2008-2009), Mia (2008) et Le Client (2013). Le second duelliste, et même duettiste, Rubén del Rincón, est lui aussi espagnol. Il dessine surtout pour le marché français : avec Jean-David Morvan, Jolin la teigne (2005, 2006) chez Vents d’Ouest, Les trois mousquetaires (Delcourt, 2007-2010) et Insoumises (2016) aux Éditions du Long Bec. Il collabore à la revue Spirou.

L’œuvre que nous avons entre les mains est un travail commun, réalisé à quatre mains, pensé à la manière d’un combat où les deux dessinateurs s’affrontent, incarnant leur héros de papier respectif. Les règles de cette opposition artistique sont simples : l’absence de documentation, chacun étant libre de choisir son style graphique, et de grandes lignes pour le scénario, mais principalement l’improvisation. De cette rencontre musclée naît un objet singulier qui constitue sans conteste une des bonnes surprises de l’année 2018 et qui ornera de belle façon les bibliothèques.

Du fait de son hybridité, où le texte et l’image font partie de son langage, la bande dessinée accorde une importance centrale à la couverture. Elle vante sa valeur, cherche à éveiller l’intérêt et nous invite à la lecture. Pierre-Fresnault-Deruelle nous rappelle la dimension cruciale de ce seuil : « la couverture d’un album a cela de commun avec une affiche de cinéma qu’elle est à la fois une annonce (évidemment lacunaire) et un programme » . Effectivement, quelle annonce, quel programme !

 

La diagonale du ring

Un format à l’italienne, qui se lit à l’horizontale, et une double couverture inversée : dans l’angle inférieur gauche, Rafa « Warmachine », l’instinct pur et animal, dessiné par Rubén del Rincón ; dans l’angle supérieur droit, Hector « The perfection », l’athlète et l’esthète, sous les traits de Manolo Carot. La diagonale du ring que le lecteur parcourt dans le sens choisi : il commence par l’histoire de l’un des deux boxeurs (103 pages chacun) et doit retourner l’album une fois au milieu pour poursuivre la lecture avec le second récit qui mène lui aussi à l’apothéose magistrale de la rencontre entre deux arts : le noble et le Neuvième. Le titre au singulier est un trompe-l’œil littéraire puisque le lecteur a l’illusion de tenir entre les mains la biographie d’un boxeur, en réalité il contient l’essence de la narration : il ne peut rester qu’un boxeur à l’issue de ce combat. Laurent, du DeLorean Boxing Club, est le trait d’union entre ses deux histoires personnelles, l’entraîneur qu’ils partageront à quelques années d’intervalle, personnage central dans le monde du pugilat tel Mickey Goldmill, mythique entraîneur de Rocky.

Rafa, fils d’un toréador, est issu des bas-fonds de la société. Guidé par la passion paternelle pour la boxe, il cherche à vivre de ce sport pour exister, mais son animalité et son imprudence sont autant de forces que de faiblesses pour affronter le succès et les coups bas de la vie. Hector est son opposé. Originaire des quartiers aisés, né avec une cuillère en argent dans la bouche, son père lui a tracé un chemin vers la gloire. Sa rencontre avec la boxe et son besoin de défis grippent la mécanique et révèlent une existence différente pour Hector l’esthète. Pourtant, la nécessité viscérale d’exiger et de trouver la place qu’ils méritent dans la société est leur moteur commun. Au fil de la narration, une constellation de personnages secondaires vient étoffer le récit, certains contribuent à la confrontation finale entre ces vies parallèles : Grebb, le second entraîneur, gueule cassée du noble art au langage fleuri ; Vicky, la jeune fille amoureuse de l’inaccessible boxeur et Yassif, le bafoué ayant soif de vengeance

 

Au-delà de la boxe, la vérité est ailleurs

Construits selon une structure antithétique claire – tout les oppose – Hector et Rafa se ressemblent davantage qu’ils ne le pensent. Ils ont tous les deux une profondeur indéniable, malmenés par la société et le monde qui les entoure, même si cela ne se vit pas de la même façon. Au-delà de la boxe, de cette ode au sport, qui constitue toutefois le fil conducteur du livre, la vérité est bel et bien ailleurs. Ce récit à quatre mains est une réflexion sur soi, sur les motivations qui poussent tout un chacun à se surpasser et dépasser les limites de son environnement et de son déterminisme, pour se révéler à soi et aux autres. Il est question de l’altérité et des préjugés, mais aussi de la relation filiale et de la nécessité de rechercher la gloire pour survivre et honorer la mémoire du père dans un cas, de vivre et de s’affranchir de la tutelle paternelle dans l’autre. Une bande dessinée dont l’épaisseur se situe tant au niveau des thèmes sociétaux abordés qu’à l’échelle du graphisme et du travail sur le découpage de la planche.

 

Mise en page et palette chromatique

Le cœur du récit, une double-planche sur laquelle se rencontrent les deux titans, constitue bien évidemment l’apothéose graphique de cet album et absorbe le lecteur dans le récit, mais nous n’avons aucunement l’intention de vous en révéler la consistance, simplement celle de créer le désir. Pour en arriver à ce point, les dessinateurs utilisent les spécificités de la bande dessinée avec aisance, fluidité, et ce roman graphique ne se présente pas comme un concours de styles, mais comme un objet culturel où la planche, la case et la bulle sont pensées dans l’intérêt de l’histoire. Le graphisme de chaque auteur s’assimile au personnage auquel ils donnent vie : le trait plus onirique, plus esthétique de Manolo Carot pour incarner l’esthète Hector, alors que Rubén del Rincón adopte un trait plus réaliste, plus saccadé avec un découpage très irrégulier et varié, pour rendre en chair de papier l’existence de Rafa. Ces deux styles s’unissent dans la palette chromatique qui apparaît simpliste et limitée, autour du noir et blanc et du rouge, mais qui renforce en réalité le dynamisme et l’impact des scènes dessinées. La force, la furie et la passion sur la route qui mène à la ceinture de champion du monde !

En somme, une envolée graphique où le corps à corps dépasse la boxe, s’affranchit des esthétiques pour livrer une réflexion sur l’ambition, les contrastes et les aspirations de chacun.

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