Plus connue pour son festival de photographie ou pour les éditions Actes Sud, Arles accueille aussi une autre éditrice déterminée dont la maison (Les Arêtes) fait entendre la voix des poètes en exil.

Le 18 septembre, Arles a lancé une première édition de l’Été indien. L’an dernier, à pareille époque, sur le chemin de Marseille à Paris, je m’arrête à Arles. À la descente du train, je me laisse embarquer au 23, rue des Carmes par une amie. La librairie-galerie, ouverte sur la rue, est installée dans une ancienne chapelle du XVIIe siècle, à quelques pas de la place de la République qui concentre deux mille ans d’histoire. Ce soir, la responsable du lieu, Sandrine Pot, organise un hommage à une poète syrienne. « Pourquoi Fadwa Souleimane ? Si j’ai voulu ouvrir ces rencontres avec cet hommage, c’est pour deux raisons. La première est celle de l’actualité, de la poésie en prise avec l’actualité, la deuxième, celle des voix de femmes. Pour cet hommage, trois poètes femmes vont lui prêter leur voix. […] Trois poètes qui ont déjà présenté ici un de leurs recueils. »

 

Une femme peut en cacher plusieurs

« Quand j’ai fait l’annonce de cette soirée, des personnes bien intentionnées m’ont prévenue que je faisais fausse route. Et d’un : Fadwa Souleimane était une icône fabriquée par les Occidentaux, une mauvaise actrice et une plus mauvaise poète encore, et de deux la poésie ce n’était pas ça. Pas ça, quoi ?! En effet Fadwa Souleimane n’était pas poète, mais comédienne. C’est pendant son exil en France qu’elle a commencé à écrire pour reprendre visage. Deux recueils publiés et traduits en français. Le premier a encore des traces d’un certain lyrisme, le second, est plus rêche, plus dur, il se termine par un pamphlet contre Bachar al-Assad

« Ossip Mandelstam   , qui se voulait “le contemporain de personne”, finit, par la force de l’histoire, par écrire des poèmes-pamphlets, dans une prose violente, dont un sur Staline qui lui coûtera la vie…L’ode à Staline est-il encore un poème ? Que Fadwa Souleimane soit ou non une image fabriquée par les Occidentaux, et dans quel but, je n’en sais rien […] mais quant à savoir si elle est poète ou non, j’aimerais qu’on nous laisse à chacun le choix d’en décider… »

Devant un public attentif, les trois poètes françaises sollicitées par Sandrine Pot lisent les poèmes de Fadwa Souleimane qu’elles ont librement sélectionnés dans l’ordre qui leur plaît. Marie Huot   a notamment aimé, dans le recueil À la pleine lune, le poème « La rive du fleuve », écrit à Paris en septembre 2012 :

 

« un homme chasse les oiseaux qui ont mangé les vers

et se met à contempler la beauté de la rive du fleuve

rive qui reste silencieuse »

 

Dominique Maurizi   , elle, a gardé en mémoire le premier poème qui ouvre le recueil, « À toi/qui m'as tuée en ce temps-là », qui date de septembre 2013 :

 

« Vois ce pardon dans mes yeux

Et filons

La lumière perce devant nous »

 

Quant à Jacqueline Merville   , elle m’écrit après la soirée : « cette écriture me semble essentielle pour ne pas oublier et aussi combattre les tyrans. »

 

L’ombre présente de Fadwa Souleimane

Après ces lectures à haute voix, Sandrine Pot projette sur le mur du fond de la librairie, le court-métrage Message to, réalisé par le chorégraphe Rami Hassoun, de Lyon, avec la participation de Fadwa Souleimane, sur un texte que cette dernière reprend au printemps 2017 dans le recueil intitulé Dans l’obscurité éblouissante. Dans l’assistance, une jeune femme, venue de Sète, qui a rencontré longuement Fadwa Souleimane au Festival Voix vives, trois semaines avant sa mort en août, est émue. Fadwa Souleimane avait aimé Sète. Elle s’était sentie bien dans ce port donnant sur la Méditerranée. L’ancienne actrice, muée en révolutionnaire, condamnée à l’exil, devenue poète pour nous raconter la Syrie, ce pays qui ne veut pas mourir, aurait aimé ce lieu et cette soirée, j’en suis certaine, moi qui l’ai suivie pendant cinq ans dans Paris   . Le souvenir de sa voix m’a amenée ici. Et les poèmes lus par ces trois poètes, en cette soirée d’automne, perpétuent sa présence, au-delà du sentiment de la perte qui l’habitait et qui nous habite désormais quand nous l’évoquons.

Dans À la pleine lune, le seul poème qui ait un titre, « EXIL », prend un sens encore plus vif depuis sa disparition.

 

« j’ai rassemblé mes morceaux

et les ai confiés à mon reflet

mais dans le reflet je n’ai pas vu de reflet

j’ai ramassé ma voix […]

en quête de ce qui n’est plus

en arrivant sur le trottoir des réfugiés

elle s’est évaporée »

 

À l’Archa des Carmes, les rencontres et les expositions mettent d’abord en valeur les auteurs et les artistes de la maison d’édition créée par Sandrine Pot – Les Arêtes – mais puisent aussi dans le vivier de la ville. Ainsi Claude Dandrea, traducteur des sonnets de Shakespeare comme de La Divine Comédie de Dante, qui s’est lancé dans des romans historiques édités ailleurs, a été invité à une Carte blanche en 2015 et à une rencontre autour du poète John Keats en 2017.

 

De la librairie L’Archa aux éditions Les Arêtes

Ce lieu ouvert sur le large, « qui échappe au temps marchand », et celle qui l’anime avec rigueur et générosité ont sûrement une histoire singulière. Quelques jours plus tard, j’apprends des bribes de cette histoire. Sandrine Pot a fait un passage éclair aux Beaux-Arts de Bordeaux dans les années 80. Le goût des mots, de la lecture, des livres, lui est venu tôt. Enfant, elle a « lu » avant d’apprendre à lire. Et le penchant pour la poésie ? Elle me renvoie, énigmatique, au tableau d’Eugène Delacroix visible dans la pénombre de l’église Saint Sulpice à Paris, La lutte avec l’ange, et au livre éponyme que lui a consacré Jean-Paul Kaufmann   . En 2004, elle est à La Rochelle où elle fonde la maison d’édition Les Arêtes « pour matérialiser le poème ». Je comprends mieux l’allusion à la peinture de Delacroix. Le texte qui présente l’ambition de sa maison précise : « à la fois nom et signe graphique, recherche constante d’une correspondance entre les moyens de l’expression plastique et ceux de l’expression poétique dans les profondeurs ou aux extrémités, longues et fines, Les Arêtes forment et le squelette du livre et son tranchant visible. »

En 2010, elle part au Brésil, « pour mettre l’océan entre moi et moi », me confie-t-elle. Elle découvre là-bas des femmes artistes comme Astrid Cabral, Lélia Coehlo Frota, Béa Jomelli-Robert et la tradition des Cordel qui pratiquent un art populaire poétique. La beauté et la violence de ces œuvres nourrira sa démarche et irriguera longtemps sa programmation, comme je vais bientôt m’en apercevoir. Revenue en France, elle rencontre un homme avec qui elle vit une histoire d’amour. Cette histoire l’amène à Arles. « Et cet homme me trouve ce lieu. Je n’ai pas voulu le garder pour moi toute seule. Le désir de partager, de transmettre explique l’aventure des trois dernières années. » Trois ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu pour Claudie Durand, l’adjointe à la culture d’Hervé Schiaretti, le maire d’Arles, pour franchir le seuil de la librairie dédiée à la poésie, aux beaux livres et aux livres d’artistes.

« La vocation de L’Archa des Carmes est bien celle d’une librairie, insiste Sandrine Pot, même si elle est spécialisée, où chacun doit se sentir libre d’entrer. De plus j'ai pu constater, depuis l'ouverture, que pour le non amateur de poésie, seuls des poètes connus pouvaient les amener à lire de nouveaux auteurs. Constituer un fonds de poésie est devenu pour moi une priorité. Fonds qui cherchera à balayer aussi bien chez les classiques que les contemporains. En cherchant à constituer un fonds original et unique de poésie, qui sera mis en valeur par la spécificité du lieu, nous répondons à la réalité culturelle, économique de la poésie. En effet, le dépôt et l’achat n’obligent pas à une rentabilité immédiate, ni à des traites à 60 jours, que la poésie ne peut absolument pas satisfaire. »

Dans ces conditions, est-ce envisageable de se « développer » ? Nous en avions peu parlé lors de notre première rencontre, l’automne dernier. À l’approche du Festival Arles « se livre » en février 2018, elle me répond sans ambages : « c'est une nécessité vitale. Pour me payer et pas seulement parvenir à payer le loyer du local, embaucher un stagiaire ou un bras droit (je n'ai pas assez de bras et de têtes, mon travail d’éditrice en souffre). Pas forcément pour augmenter le nombre de titres publiés à l'année mais avoir plus de moyens pour la diffusion. Pour toucher un public plus large »...

 

Voyage dans le catalogue des éditions Les Arêtes

Pour l’heure, le catalogue des Arêtes comprend 88 titres de 50 auteurs et de 40 illustrateurs différents. Sa consultation en ligne demande une certaine disponibilité d’esprit car le site est assez mal commode. Mais l’effort est récompensé car on pénètre dans l’imaginaire de l’éditrice. Sandrine Pot tisse en effet sa toile autour du projet qu’elle a défini au départ en créant des collections aux noms parfois simplissimes, parfois suspendus au bord du gouffre, d’autres fois encore étranges et mystérieux. Au nombre de treize.

La collection la plus ancienne s’intitule « Page » et propose un poète et un plasticien sur une feuille pliée dans un étui (5 €). Cette femme, qui déteste visiblement le formatage du langage, a inventé un format original qui résiste au temps : « Une feuille libre de poésie (un poème/une peinture) que l'on pouvait recevoir par la poste et glisser dans sa poche, dans toutes les poches, même informes ou trouées, ou plates comme des limandes ou volantes, des poches qui pour certaines n'avaient jamais contenues de tels objets, la poésie c'est quoi ? ça sert à quoi ? », écrit-elle après coup. J’y trouve les auteures latino-américaines dont Sandrine Pot m’a parlé d’entrée de jeu, qui constituent le fonds de catalogue des débuts : Astrid Cabral, Lélia Coehlo Frota, Béa Jomelli-Robert, omniprésente… Malheureusement plusieurs titres de cette première collection sont épuisés. Est-ce irrémédiable ? Ou une nouvelle édition est-elle envisageable dans un souci patrimonial ?

À l’autre extrême de l’offre, pour les bibliophiles amateurs de livres rares, en l’occurrence d’objets uniques, « Chenillle du mûrier » présente Le Corps durant de Sandrine Pot, manuscrit avec des peintures d’Anne Pellotier (400 €) ; Le Bateau ivre, d’Arthur Rimbaud, peintures et calligraphie de Julia Holler, au format 40 cm x 58 cm (2 000 €).

Entre ces deux extrêmes, l’éclectisme est la loi. La collection « Cordels de » mérite une explication, affichée en bonne place : « Le cordel d'aujourd'hui comme celui d'hier témoigne de la capacité de création, d'inventivité, du goût du jeu, de la dérision, mais aussi du beau des individus. [Avec] une naïveté absente des ouvrages classiques. C'est un mode d'expression populaire, typiquement brésilien, qu'à cela ne tienne... Nous n'avons pas cherché à restituer l'esprit traditionnel du cordel, non, il y a des choses qui ne s'inventent pas, nous nous sommes inspirés de lui ». « Pour nos premiers cordels, poursuit-elle, ce n’est pas à un poète que nous nous sommes adressés mais à un illustrateur habitué des Arêtes : Fred Sochard. Un illustrateur, amateur de poésie et amoureux de la typographie, des jeux combinant le texte et l’image. » (3 €). Tentative réussie qui renoue, de l’aveu de Sandrine Pot, avec l’esprit de « Page ».

Changement de registre et de ton. La collection « Au bord du livre » abrite Et s’il ne parlait pas d’Amandine Marembert, 2013 (12 €), ouvrage récompensé par le prix Jean Follain en 2014. L’auteure, mère d’un petit garçon autiste, explore de manière poétique la parole silencieuse de son fils. Travail qu’elle poursuit en 2016 dans le recueil Né sans un cri, « composé de vignettes qui vont par paire, comme deux visions qui s'interrogent, se complètent, s'affrontent, l'une extérieure, l'autre intérieure, dans un face à face bien défini par un espace blanc, une plage de silence. » (17 €). Le bord du livre est alors aussi le bord de l’expérience humaine.

Je croise un Grec, Constantin Kaïteris, auteur de Trois Villes des commencements (2015) dans la collection « Feuilles » puis je tombe de nouveau sur une Brésilienne, Maria Carpi, auteure de Le héros malgré lui, 2016 (17 €) dans la collection « Les fruits étranges » : « Le héros abandonné est un paradoxe. L'héroïsme exige reconnaissance et, avec lui, valorisation. Carpi creuse dans l'odyssée interne de l'affection, cette amère odyssée sans retour, et par un tel voyage fait de contemplation rare […] arrive à la marge : unique endroit habitable », souligne l’éditrice.

Franchir les frontières est une activité qui plaît à Sandrine Pot, « que ce soient celles des cartes, des idées, des religions... Le syncrétisme brésilien, par exemple, est porteur, pour moi, d'une énergie dont notre civilisation occidentale de plus en plus coupée de la nature, s'est amputée. Si je suis profondément attachée au texte, à sa qualité, j'aime sa capacité à ouvrir. Les liens que je tisse avec les uns et les autres sont essentiels. Si vous voulez un livre et rien d'autre, dis-je à ceux et celles qui me sollicitent, rien de plus facile aujourd'hui. Internet pullule d'offres défiant toute concurrence. Reste à savoir ce qu'est un livre ».

 

POUR ALLER PLUS LOIN

La librairie galerie L’Archa, 23, rue des Carmes, en images

Et le programme du mois de septembre sur la page Facebook de l’Archa des Carmes (onglet Événement)

Les manifestations du Collège international des traducteurs littéraires (CITL), présent à Arles depuis plus de trente ans

Les Rencontres internationales de la photographie, lancées en 1969

Actes Sud, maison d’édition, fondée en 1978 par Hubert Nyssen puis dirigée par Françoise Nyssen, devenue ministre de la Culture en 2017, et la librairie Actes Sud, place Nina Berberova, sur les berges du Rhône

La fondation Vincent Van Gogh, créée en 2010

Les projets de la fondation Luma, créée par Maja Hoffmann, investissent Arles

Le musée des Beaux-Arts ou musée Réattu fête ses 150 ans