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Politique

Le paradoxe du marcronisme

Couverture ouvrage

Luc Rouban
Presses de Sciences Po , 192 pages

Entretien avec Luc Rouban à propos du « Paradoxe du macronisme »
[samedi 15 septembre 2018]


Une dconstruction du rcit dominant autour de la Rpublique en Marche et de l'lection d'Emmanuel Macron.

Luc Rouban est politologue, directeur de recherches au CNRS et rattaché au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Il vient de publier Le paradoxe du marcronisme dans lequel il s'attache à décrypter ce qu'est réellement ce mouvement. Il a accepté de répondre à quelques questions pour présenter son livre.

 

Nonfiction : Vous venez de publier un ouvrage où vous expliquez, en mobilisant les outils de l’analyse électorale, ce qu’est le macronisme ou, tout au moins, ce qu’il n’est pas. Ainsi, ce serait une erreur, expliquez-vous, d’y voir un mouvement qui aurait réussi à rassembler les socio-libéraux en dépassant le clivage gauche-droite. Pourriez-vous expliciter ce point pour nos lecteurs ?

Luc Rouban : Oui, l’analyse électorale permet de montrer que le macronisme n’est pas le fruit d’une grande convergence de l’électorat vers un centre libéral, pro-européen et favorable à la mondialisation. C’est en cela que j’ai voulu déconstruire le récit que les partisans de LREM mais aussi bon nombre de commentateurs ont très vite voulu donner de l’élection de 2017. Ma démarche est celle du politiste mais aussi de l’historien du contemporain. Le grand discours sur le « renouveau » qui aurait bouleversé le paysage politique français du fait de la « disruption » macronienne est faux à plus d’un titre. Lorsqu’on étudie la séquence électorale en détail, ce que permettait de faire l’enquête électorale française du Cevipof qui portait sur 25 000 enquêtés suivis entre 2015 et 2017, on voit bien que le choix du vote pour Emmanuel Macron est largement un choix par défaut. Soit parce que les électeurs craignaient la victoire de Marine Le Pen soit, surtout à gauche, parce qu’ils ne voulaient pas d’un second tour qui aurait opposé François Fillon à celle-ci. C’est bien dans l’électorat d’Emmanuel Macron du premier tour que l’on trouve le plus d’électeurs incertains de leur choix et indécis. 

En fait, le macronisme repose idéologiquement sur le croisement de deux libéralismes : le libéralisme économique et le libéralisme culturel, c’est-à-dire le libéralisme sociétal que l’on exprime sur des questions comme l’immigration, l’homosexualité, la conception de l’éducation, etc. Cette convergence répond à la définition du social-libéralisme qui correspond en gros à l’horizon politique des Démocrates aux États-Unis. Le macronisme, en ce sens, n’est pas le centrisme exprimé, par exemple, par l’UDI dont les électeurs sont moins libéraux tant sur le plan économique que sur le plan sociétal. Globalement, l’espace du social-libéralisme est très faible en France et correspond au plus à 6 % de l’électorat. C’est pourquoi le macronisme reste très vulnérable sur le plan électoral. Il ne doit son émergence qu’à l’effet désastreux des primaires de la droite et de la gauche qui ont produit des candidats assez radicaux ne représentant pas le centre de gravité de la gauche et de la droite, sans compter que Benoît Hamon se retrouvait en concurrence directe avec Jean-Luc Mélenchon. Et il ne doit son positionnement « et de droite et de gauche » qu’à ses réformes portant sur le droit du travail bien que nombre d’électeurs de gauche se sentent désormais déçus et n’y voient que du néolibéralisme sans compensation sociale pour se rapprocher de la « flexisécurité » à la scandinave.

Sur le terrain des valeurs, et notamment du rapport à l’immigration, aux migrants et à l’Islam, le clivage gauche-droite est toujours très fort. Tout comme le clivage gauche-droite en matière économique. En Europe, les Français sont sans doute parmi les moins libéraux : ils aiment toujours le service public et ne cherchent pas en majorité à voir diminuer de manière sensible le nombre des fonctionnaires.

 

A vous lire, on comprend que ce serait sans doute également une erreur d’y voir un rempart efficace contre le populisme. Là encore pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Tout d’abord, paradoxalement, parce que le macronisme des origines est populiste. Il suffit de lire ce qu’écrit Emmanuel Macron ou ce qu’il dit lors de la campagne. Il s’agit bien de faire sauter le « système » et de s’en prendre aux « statuts » protecteurs de l’oligarchie. La suite a montré qu’au pouvoir le macronisme entendait respecter certains statuts plus que d’autres et notamment celui des hauts fonctionnaires. Ensuite, parce que le macronisme s’inscrit dans une logique sociale qui ignore les catégories populaires et modestes. Or c’est bien d’elles qu’émane une demande populiste qui, comme je le montre dans l’ouvrage, est plurielle. On ne peut à ce titre, comme le font les militants de LREM, opposer simplement les patriotes aux nationalistes ou les progressistes aux populistes. L’affaire est bien plus complexe car on ne doit pas assimiler les électeurs de Jean-Luc Mélenchon à ceux de Marine Le Pen ou même à ceux des petits candidats qui ont également défendu des thèses critiques à l’encontre de l’Union européenne. Parler de populisme conduit à ce titre à bloquer le débat social et politique en cherchant à échapper à des questions essentielles : l’Europe fait-elle se qu’elle devrait faire face aux migrants ? Ne devrait-elle pas être autre chose qu’un appareil commercial ? Comment résister à la mondialisation lorsque les PME françaises sont confrontées à des mesures de dumping social à l’étranger ou à des normes de protection de la santé qu’ignorent leurs concurrents ? Pourquoi les élites françaises sont-elles aussi peu diversifiées ? Mais derrière les populismes, il n’y a pas que des questions socio-économiques. Les populismes traduisent aussi une attente forte de démocratie directe et d’horizontalité qui avait fortement émergé avant l’élection de 2017.

 

Son succès électoral tient pour beaucoup, expliquez-vous, à la situation de fragmentation et de superposition des clivages qui fait que l’électorat est ballotté entre des offres politiques dans lesquelles il ne se retrouve que difficilement. Le vote devient subjectif et la communication politique prend une importance décisive. Qu’est-ce que cela augure pour le futur ? 

L’heure est aujourd’hui aux explications simplistes. Le monde politique opposerait les partisans de la société ouverte à ceux de la société fermée - alors qu’il existe plusieurs types d’ouverture et de fermeture - ou organiserait la fracture entre ceux qui sont de nulle part (les bourgeois jet-setteurs) et ceux de quelque part (les retraités pauvres attachés à leur terroir) - alors que les immigrés sont souvent de « nulle part » et votent majoritairement à gauche... En fait, les clivages se sont multipliés et la hiérarchie des variables jouant sur le vote change d’un électorat à l’autre : la religion, le patrimoine, la génération, notamment se combinent chaque fois de manière différente pour expliquer le vote. Il en résulte que les attentes politiques ne trouvent pas sur le marché politique le bon compromis qui les satisferait, ce qui pousse les électeurs soit à ne plus voter soit à voter par défaut. Le problème est donc double : d’une part, le paysage politique devient de plus en plus illisible pour les partis politiques et leurs candidats qui restent souvent accrochés à des représentations désuètes ou à des mots d’ordre devenus inopérants. D’autre part, le vote, en devenant plus « privatif », devient également plus subjectif et vulnérable aux campagnes de communication. Ce n’est pas un hasard si les agences de communication ont proliféré ces dernières années dans le monde politique au détriment de l’action politique ordinaire avec les militants. Ce qui est privatif est aussi affectif et conduit à terme à renforcer et la personnalisation du pouvoir et le populisme.

 

Le vote en faveur du Front national au second tour semble pouvoir être corrélé avec une appréciation négative des électeurs concernant leur trajectoire sociale. A contrario, le vote en faveur de Macron le serait avec une appréciation plutôt positive de celle-ci. Qu'en pensez-vous ?

L’analyse montre en effet que le vote de classe a largement disparu : les choix électoraux ne dépendent plus de manière assez mécanique de la situation socioprofessionnelle de l’électeur. Les ouvriers votent de plus en plus pour le Front national et les cadres votent assez souvent pour la gauche socialiste, le statut social des uns et des autres s’étant diversifié depuis trois décennies. Ce vote de classe a été remplacé, comme je le montre, par un vote de classement, les électeurs se décidant en fonction de la perception qu’ils ont de leur trajectoire sociale passée ou à venir, en y intégrant celle de leurs enfants. Le registre sur lequel s’exprime la fracture sociale s’est déplacé. En ce sens, le macronisme a insisté à juste titre sur la question centrale de la mobilité sociale en France, proposant de sortir du carcan des structures et des normes qui enserrent le pays, créent des plafonds de verre professionnels et empêchent la fluidité des carrières. Le problème central du macronisme est désormais de démontrer qu’il est capable de modifier ce système. Mais une telle modification implique non pas de moderniser les entreprises ou les administrations à la marge par des outils numériques ou de simplifier les formalités que doivent remplir les entrepreneurs mais de toucher aux institutions qui produisent ce clivage : concours de la fonction publique calqués sur les épreuves académiques et bloquant l’accès ou la carrière de tous ceux qui ne passent pas par les grandes écoles, politiques des banques qui préfèrent spéculer sur les marchés financiers plutôt que de prêter aux entreprises, confusion structurelle des élites du public et du privé au sommet de l’État où l’on ne sait plus qui travaille pour qui et pour quoi. Sera-t-il capable de mener un tel programme, celui-là même qu’une grande partie de ses électeurs attendait ?

 

Vous insistez par ailleurs sur la verticalité du macronisme, en montrant que cela correspond plutôt à une demande de l’électorat de droite et des classes supérieures. Là encore, que peut-on en conclure selon vous ?

Que le macronisme est très vite sorti de son projet fondateur de participation et de modernité horizontale pour jouer la carte du pouvoir vertical et de la hiérarchie. Mais d’une hiérarchie moderne, managériale, organisant la coupure entre un pouvoir très concentré dans les entourages élyséens ou primo-ministériels en haut et les acteurs chargés « en bas » de la mise en œuvre des politiques publiques quitte à leur laisser une marge de manœuvre opérationnelle. Le macronisme, c’est le modèle « corporate » des grandes entreprises appliqué au politique. Le problème est que le monde politique est plus complexe que celui des affaires. Il en résulte deux conséquences négatives. L’affaire Benalla vient en illustrer la première : on est dans l’entre-soi et les relations interpersonnelles avec tout ce que cela peut susciter de suspicions mais aussi de dérèglements potentiels de l’État de droit. La seconde n’a pas tardé non plus : la révolte institutionnelle du local qui se traduit par les démissions en cascades des maires de petites communes qui ne veulent plus être instrumentalisés et perdre toute autonomie réelle de décision.

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