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Histoire

Le Feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ?

Couverture ouvrage

Gerd Krumeich Antoine Prost (préface)
Belin , 334 pages

L’engrenage collectif de l’entrée dans la Grande Guerre
[jeudi 30 août 2018]


Répondant à l’historien Christophe Clark, l’allemand Gerd Krumeich revient sur les responsabilités respectives des grandes puissances dans le déclenchement de 14-18.

Le livre publié par Gerd Krumeich en 2014 annonce clairement son but dès le titre : Le feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ? Il s'agit pour l'historien allemand, spécialiste de la Grande Guerre reconnu mondialement d'essayer de comprendre et d'expliquer les causes de ce conflit. Publié en 2018 en poche par les éditions Belin, ce livre court et précis est une bonne entrée pour les lecteurs qui veulent contextualiser les débuts de la guerre, ainsi que les enjeux de celle-ci pour chacun des belligérants. Il permet de faire une synthèse claire sur les enjeux géostratégiques des différentes puissances en Europe et de reprendre la chronologie et les acteurs de l'escalade diplomatique qui a conduit à la Première Guerre mondiale durant l'été 1914.

Krumeich n'est pas le premier à travailler sur ce thème depuis les années 2010, il y a eu notamment l'australien Christopher Clarke qui, en 2013 dans Les Somnambules  a creusé un sillon semblable. Le feu aux poudres participe donc au débat historiographique sur les débuts de la Première Guerre mondiale à l’occasion de son centenaire. Krumeich voit dans la montée des impérialismes européens depuis la fin du XIXème siècle l'origine de celle-ci. Cette thèse n'est pas nouvelle, Krumeich le reconnaît lui-même et place d'ailleurs son travail dans la lignée de grands historiens des relations internationales comme Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle ou de la Grande Guerre comme Jean-Jacques Becker ou Antoine Prost, qui assure d'ailleurs une préface courte mais nerveuse à cette édition de poche et repose clairement les idées-forces défendues ici par l’historien allemand.

Krumeich cherche en effet à comprendre de façon globale les problèmes de responsabilités dans le déclenchement du conflit. Plus que d'incriminer tel pays ou tel personnage, son raisonnement ne peut se comprendre qu'en ayant une vision claire de la géopolitique en 1914. C'est ce qu'il s'attache à présenter dans son livre. Ce faisant, il montre bien que la Grande Guerre n'est pas arrivée à cause d'un seul pays, mais bel et bien à cause des deux systèmes d'alliances dans lesquels les belligérants se sont retrouvés piégés et obligés de soutenir leurs alliés de peur de les perdre. 14-18 est donc avant tout une guerre qui a débuté parce que les grandes puissances européennes avaient peur de leurs adversaires et voulaient les isoler. Krumeich montre clairement que cette guerre n'est pas due, comme certains le pensaient depuis 1914, à la volonté hégémonique de l'Allemagne voire de la Russie.

 

Une présentation claire de chaque camp avant 1914

Le feu aux poudres présente clairement les grands personnages et surtout les grandes idées géostratégiques de chaque camp qui le conduisent à émettre l'hypothèse que si la Première Guerre mondiale a eu lieu à partir de l'été 1914, c'est parce que chez chaque belligérant a eu une « peur panique » de l'avenir qui l'a conduit à prendre les devants et à déclencher (ou en tout cas ne rien faire pour l'empêcher) le conflit. Krumeich démontre très bien que la Grande Guerre n'a pas pour origine une volonté de suprématie internationale d'un des belligérants mais plutôt que chacun a cru bon de faire la guerre pour limiter la puissance de l'autre camp.

Pour Krumeich, il est clair que les deux alliances face à face sont responsables de l'escalade de la violence. D'un côté, dans la Triple entente, les Français, avec le président Poincaré en tête, ont tout fait pour stabiliser l'alliance russe (avec la bénédiction anglaise qui voyait dans l'Allemagne un concurrent maritime désormais sérieux pour la Royal Navy), jugée vitale en cas de conflit. Face à eux, les Allemands soutenus par les Austro-Hongrois, ont eux eu peur d'être encerclés par la Triple entente et ont tout tenté pour casser celle-ci. La poudrière des Balkans, théâtre de l'étincelle qui a engendré la guerre (l'assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914) est scrupuleusement présentée car elle est un enjeu géopolitique majeur du début du conflit.

Gerd Krumeich décrit de face claire ce jeu diplomatique entre les futurs belligérants qui jouent à un « poker menteur » qui va finalement entraîner plus de 70 millions d'hommes dans un conflit dont près de 10 millions de reviendront pas. Krumeich décortique l'état d'esprit de chacun et arrive à la conclusion que l'Allemagne n'est pas, comme a voulu le démontrer le traité de Versailles en 1919, la seule responsable de la guerre, sans la dédouaner totalement non plus. Il arrive à une conclusion nuancée qui démontre finalement que la plupart des belligérants, par peur que l'ennemi continue par la suite de se renforcer, n'ont finalement rien fait pour s'opposer au déclenchement du conflit. Cette théorie vient relancer le débat sur les causes de la guerre que l'historien Christopher Clark avait remis au goût du jour dans son ouvrage Les Somnambules.

 

Une réponse aux Somnambules de Christopher Clark

Le feu aux poudres est un livre écrit dans sa version initiale au début du Centenaire, pour étudier les causes du déclenchement de la guerre. Il s'agissait alors pour l'historien allemand de répondre aux idées de Christopher Clark qui a, pour sa part, sous-estimé les responsabilités de l'Allemagne, prise selon lui par l'agressivité de la France et de la Russie à l'égard du Reich. Krumeich montre bien les responsabilités certaines de la France et de ses dirigeants, attachés à l'alliance Russe, qui n'ont rien fait pour empêcher le conflit après la mobilisation dans l'Empire des Tsars. Mais il montre aussi que l'hypothèse de Christopher Clark qui fait de tous les dirigeants des « somnambules » qui n'ont rien fait pour empêcher la guerre n'est pas valable.

Son principal argument est que l'Europe est noyautée par deux alliances que chaque pays juge défensives (Triple Alliance : Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie et Triple Entente : France, Russie et Royaume-Uni). Dans l'esprit de tous, l'ennemi se préparant à faire la guerre, il fallait prendre les devants. Ainsi, lorsque les Russes ont déclaré la mobilisation, les Allemands y ont vu un acte de guerre, ce qu'elle n'était sûrement pas dans l'esprit de Nicolas II qui voulait préparer son pays à une attaque allemande et austro-hongroise. La peur chez Guillaume II et les dirigeants du Reich d'être encerclés depuis la mise en place de l'alliance franco-russe a fait le reste. De même, Poincaré en France, par souci de maintenir l'alliance avec les Russes n'a pas cherché à trouver des solutions diplomatiques à cette crise comme ce fut le cas dans les précédentes (Tanger en 1905 ou Agadir en 1911).

Krumeich démontre clairement qu'il n'y a pas de « méchants » et de « gentils », que l'Allemagne n'est certes pas la seule responsable de la guerre comme l'ont écrit les vainqueurs dans l'article 231 du traité de Versailles (28 juin 1919), que la France n'a pas été une simple victime de la Weltpolitik de Guillaume II. La dernière phrase de Gerd Krumeich dans sa préface à l'édition de poche résume bien sa théorie : « Cet engrenage dévastateur des sensibilités “défensives” chez toutes les grandes puissances, c'est ce qui m'a intéressé et qui forme la base du récit de la catastrophe diplomatique de 1914, que je soumets à nouveau à la critique des lecteurs ». Volonté d'échanger, de relancer le débat historique avec les interprétations de Christopher Clark, Le feu aux poudres est un ouvrage stimulant aussi bien sur le fond que sur la forme.

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5 commentaires

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luc nemeth

30/08/18 13:40
c'est toujours une bonne chose que de voir rappelé le partage à divers degrés de la responsabilité des belligérants, notamment dans un pays comme la France où les milieux savants ont longtemps été gangrenés par le "patriotisme" et la théorie de la "guerre du juste droit" mais, à moins que ce livre (que je n'ai pas encore lu) ne revienne sur ce point je continuerai de déplorer le quasi-monopole de l'approche stratégique et ce au détriment de ce qu'a rappelé Arno J. Mayer, qui sur ce point hélas ne semble guère avoir été entendu, au moins de ce côté-ci de l'Atlantique : l'Europe à la veille de la première guerre mondiale était encore dirigée par des forces fondamentalement nostalgiques de l'Ancien Régime, apeurées qui plus est par la montée en puissance exponentielle du mouvement ouvrier et au total, convaincues, que... "une bonne guerre leur fera du bien"
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François Carmignola

01/09/18 21:04
Et naturellement aucune allusion que cette guerre a durée en fait trente ans, que ses conséquences ont durées jusqu'en 1989, en fait plus longtemps, et que toutes les générations d'allemands, de russes, de communistes, de pacifistes et de nazis du XXème siècle ont des choses à se faire pardonner...

Que l'on doive admettre, mais on le voit bien au commentaire précédent que c'est possible, que l'aveuglement et le foutage de gueule rétrospectif n'aie pas de fin, ne laisse pas de surprendre. C'est la vie.
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François Carmignola

01/09/18 21:06
a duré... a duré... ont duré, ont duré... dur... dur...
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luc n.

04/09/18 12:58
contrairement à ce qu'a pu énoncer ci-dessus François Carmignola le 01/09/18 à 21:04 les conséquences de cette guerre auront duré bien plus longtemps que... 1989 ! Elle constitue encore en effet "la mère de toutes les batailles", tant elle aura posé le principe de l'obéissance aux ordres. Brassens, sur ce point, ne s'y était pas trompé qui chantait "ben mon colon celle que je préfère c'est la guerre de 14-18" (les nostalgiques de celle-ci étaient en revanche plus réservés on le sait, quant à celle de 39-45). Et le commentaire de François Carmignola à lui seul (je ne peux que lui renvoyer l'ascenseur) est là pour nous le rappeler

PS. sur un point -et sur un seul point- je suis d'accord avec cet internaute : l'aveuglement et le foutage de gueule rétrospectif n'ont que bien trop duré ! Je ne pense pas toutefois y avoir contribué par mon commentaire, avec lequel il est en droit d'être en total désaccord mais qui à la différence du sien ne se réduisait pas à un acte de foi
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en retard

12/11/18 19:56
@ Luc Nemetz
L'ouvrage de Arno J Mayer (que j'ai lu) est effectivement intéressant mais il ne se résume pas à "Une bonne guerre leur fera du bien". Il explique (de façon marxiste) comment les élites aristocratiques, persistance de l'Ancien Régime, ont exalté les valeurs guerrières (dont ils étaient la "meilleure" incarnation) en réaction aux revendications démocratiques sinon socialistes. Cela explique de façon très large le nationalisme et le "militarisme" de ces sociétés. Cela s'applique néanmoins moins bien à un pays comme la France et surtout la Grande-Bretagne dont l'armée était une armée de métier ! Mais c'est une cause "générale" qui n'explique pas le déclenchement de la première guerre mondiale. Pour expliquer ce déclenchement, il faut bien admettre que de "petites" causes peuvent avoir de "grands effets" quand ces causes sont effectivement quelques dirigeants qui ont effectivement le pouvoir de déclarer la guerre (ce n'est pas la classe, au sens marxiste du terme, qui ont décidé collectivement (comme dans l'Athènes antique) de la guerre. Si le déclenchement de la première guerre mondiale résulte de la décision individuelle de quelques dirigeants, une perspective inspirée de la sociologie interactionniste d'un Goffman comme celle de Gerd Krumeich (que je n'ai pas lu !) me semble particulièrement pertinente. Les dirigeants ont été sans doute (?) pris dans un système d'interactions (Triple Alliance, Triple Entente) qu'ils ne maîtrisaient pas (ou partiellement).
Comme on est dans l'explication supposée des causes, il faut cependant reconnaître qu'on est dans l'interprétation des comportements humains, interprétation qui peut seulement se réclamer d'une plus ou moins grande vraisemblance (en fonction des arguments avancés).
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