101 livres de sciences sociales présentés par les meilleurs spécialistes de ces disciplines complétés par une réflexion sur l’influence de ces recherches au-delà de leur champ disciplinaire.

Le pari n’était pas gagné d’avance mais le livre dirigé par le sociologue Cyril Lemieux parvient à captiver son lecteur. Pour les sciences sociales présente de manière succincte, 101 ouvrages de sciences sociales parus entre 1947 et 2016. Cette série propose à sa manière une histoire des sciences de l’homme et des débats qui les ont marquées depuis l’après-guerre. Cette succession de descriptions de livres pourrait paraître a priori rébarbative, mais la juxtaposition, la mise en dialogue, de livres émanant de diverses disciplines et portant sur les sujets les plus variés, s’avère en réalité passionnante.

Le tout est porté par une idée simple : les sciences sociales sont davantage qu’un agrégat de chapelles isolées et constituent un champ diversifié mais unifié de débats, autour d’enjeux fondamentaux concernant la vie des hommes en société. On retrouve là certaines convictions qui habitent les recherches de Cyril Lemieux, singulièrement dans Le devoir et la grâce  qui plaidait pour une forme d’universalisme méthodologique en sciences sociales et qui mobilisait de nombreuses recherches issues de différentes disciplines. Pour diriger ce livre, Lemieux s’est associé une équipe de quatre chercheurs : Laurent Berger, Marielle Macé, Gildas Salmon et Cécile Vidal, eux-mêmes spécialistes de différentes sciences sociales : l’anthropologie, les études littéraires et l’histoire. Les notices sont, quant à elles, rédigées par un très grand nombre de spécialistes reconnus (Loïc Blondiaux, Romain Bertrand, Jocelyne Dakhlia, Roger Chartier, Serge Paugam, Bruno Latour, Francesca Trivellato pour ne citer que quelques noms).

 

Une histoire des sciences humaines et sociales par les livres

Les titres figurant dans le recueil ont été choisis pour leur impact en dehors de leur strict champ de spécialité. Qui pourrait en effet contester que Les structures élémentaires de la parenté, La mise en scène de la vie quotidienne ou La Méditerranée à l’époque de Philippe II eurent un écho bien au-delà des cercles respectifs des anthropologues, des sociologues ou des historiens ? Au fil de la lecture, on ressent cette influence au détour d’une page, on s’aperçoit de l’empreinte, même indirecte, qu’un ouvrage a pu avoir sur notre propre travail alors même qu’on ne l’a pas lu. A côté des grandes œuvres dont le nom nous est familier, nous croisons des livres dont on n’a guère entendu parler, mais qui retiennent l’attention par les perspectives qu’ils ouvrent et les questions qu’ils soulèvent. Cette multiplicité des points de vue, des méthodes et des problématiques offre un panorama foisonnant de la variété des postures intellectuelles à différentes époques et en différents lieux. Elle nourrit la curiosité et donne envie de se plonger dans la lecture d’ouvrages dont on découvre ou redécouvre la force heuristique.

Chaque notice est orientée vers la présentation d’un livre, lequel est placé dans le contexte intellectuel qui l’a vu naître, et décrit son impact sur la configuration scientifique de son époque. Le choix du classement chronologique permet de franchir les limites du rattachement à un courant de pensée ou à une discipline particulière et facilite le dialogue des œuvres, par l’effet de la succession aléatoire des ouvrages. A travers la lecture des notices dans leur ordre d’apparition se dessine en filigrane une histoire des sciences sociales. On la voit emprunter des chemins détournés et connaître des faux départs. A d’autre moment le champ des sciences sociales apparaît submergé par de nouvelles vagues intellectuelles qui parviennent à transcender les divisions disciplinaires. On sent par exemple monter au fil des pages le paradigme structuraliste, bien que l’on se rende compte, tout autant, qu’il n’eut rien d’exclusif. On voit aussi surgir des livres précurseurs dont les idées l’emporteront seulement de nombreuses années après leur parution, comme ce fut le cas avec le constructivisme social annoncé par Berger et Luckmann dès 1966. Des thèmes apparaissent (le genre à la fin des années 1980), des manières d’écrire suscitent le débat, de grandes questions se mettent en place progressivement. On voit naître par touches successives la volonté de redonner des capacités d’action aux dominés (l’agency) avec les travaux de Richard Hoggart (1957), E. P.Thompson (1963), puis Michel de Certeau (1980) ou Ranajit Guha (1983) et bien d’autres ensuite. On sent, enfin, au cours des deux dernières décennies, monter les thématiques liées à l’environnement et à la mondialisation. La période récente est, quant à elle, marquée par le réinvestissement des questions économiques par les sciences sociales, ce dont témoigne parmi d’autres le livre événement de Thomas Piketty .

 

Postérité et subjectivité assumée

Les contributeurs au recueil sont tous d’excellents spécialistes des auteurs qu’ils évoquent. La plupart des notices parviennent ainsi à dépasser la seule description des ouvrages, en évoquant leur postérité et leur actualité. Certains livres apparaissent en effet datés sur leurs aspects documentaires mais gardent la fraicheur d’une approche novatrice, d’autres pèchent par leurs outrances théoriques mais restent importants pour les nouveaux chemins de recherche qu’ils ont su, en leur temps, défricher.

Les directeurs de cette publication précisent en introduction qu’ils ne souhaitaient en aucune sorte dresser ici un panthéon. Ils assument leur part d’arbitraire et le fait qu’un tout autre livre, tout aussi légitime, eut pu voir le jour. La sélection est forcément subjective : de grands auteurs sont oubliés, d’autres sont évoqués pour l’une de leurs œuvres, préférée à une autre, laquelle aurait tout autant trouvé sa place dans ce recueil. On notera que les ouvrages d’auteurs français sont surreprésentés par-rapport à d’autre traditions nationales et que par exemple aucun auteur hispanophone ne figure dans le recueil. Qu’à cela ne tienne, la relative subjectivité de cette mise en discussion de 101 œuvres de sciences sociales est assumée et ne retire rien à son intérêt. Il s’agit d’un parcours parmi d’autres possibles mais qui a le mérite d’exister.

Le livre intéressera les amateurs de sciences sociales, mais aussi les enseignants soucieux d’encourager leurs étudiants à développer leur imagination scientifique par la lecture d’ouvrages ne relevant pas uniquement des domaines qu’ils enseignent. La fréquentation de l’esprit critique et créatif des historiens, sociologues, anthropologues et philosophes fait partie de la discussion qui se noue lorsque l’on entend enquêter sur la vie commune des hommes en société, d’aujourd’hui ou d’hier, d’ici ou d’ailleurs#nf#