Une agréable promenade sociologique au sein de la grande bourgeoisie, dont le rapport à l’espace instruit sur l’organisation de la société.

Jeunes retraités du CNRS, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot nous invitent dans leur dernier ouvrage à approfondir notre connaissance des milieux aristocrates et grand-bourgeois, au milieu desquels ils enquêtent depuis une vingtaine d’années. Les Ghettos du Gotha, s’il s’adresse à un public large (peu de références académiques et de notes de bas de page, style parfois proche de l’écriture journalistique), n’en demeure pas moins une passionnante plongée dans un univers sociologique confiné, par définition étranger à nombre de lecteurs, en partie aussi du fait que la discrétion dont savent faire preuve ses membres est l’une des conditions de sa reproduction.

Agréable promenade à travers certains des plus beaux espaces du pays (châteaux en Normandie ou dans l’Oise, terrain de golf où pratiquent les plus grandes fortunes, cercles et clubs parmi les plus sélectifs, beaux quartiers parisiens…), s’autorisant à l’occasion à flirter avec des considérations mondaines, l’ouvrage propose cependant une réflexion sociologique stimulante sur la reproduction des inégalités sociales. Certainement plus descriptif et moins pointu dans sa présentation que Dans les beaux quartiers (1989) -premier ouvrage issu des pérégrinations du couple de chercheurs dans la haute société-, Les Ghettos du Gotha constitue néanmoins un aboutissement plutôt réussi d’un long travail de recherche dans des milieux sociaux peu observés, voire sciemment délaissés, par les chercheurs en sciences sociales.

S’intéressant aux formes de mobilisation pour la défense de l’espace des catégories les plus favorisées de la société, l’ouvrage possède en lui-même une double dimension militante : le dernier livre des Pinçon/Pinçon-Charlot constitue de fait simultanément un plaidoyer pour une sociologie "transparente" qui, bien que respectueuse des enquêtés, se refuse à occulter l’étude des "dominants" (clé de compréhension incontournable du fonctionnement de la société), et une dénonciation vigoureuse de la reproduction sociale (et spatiale) des inégalités. L’ouvrage décevra peut-être les spécialistes de la question qui pourront ressentir une sensation d’inachèvement, mais sa diffusion auprès d’un public plus large ne peut qu’être vivement encouragée.


La perpétuelle perpétuation d’un groupe social fermé

L’étude des pratiques de sociabilité des membres des milieux aristocrates et grands-bourgeois révèle l’existence d’un grand nombre de lieux et d’institutions dont la finalité, souvent dissimulée par d’autres activités à l’existence bien réelle, telles la pratique d’un sport ou d’un jeu, est la sauvegarde et le maintien du groupe social relativement fermé que forment les membres des cercles, clubs et associations où celles-ci se pratiquent.

La cooptation des pairs constitue un processus fondamental du fonctionnement des classes supérieures. Tout comme la réussite au concours d’entrée des grandes écoles, sur les bancs desquelles nombre de fils et filles de bonne famille parfont leur (déjà presque parfaite) éducation, l’appartenance à un cercle, un club, ou un rallye, n’est pas sujette à discussion : "on en est ou n’en est pas". "Technique collective de présentation", "le rallye supplée parfaitement à la technique surannée de la présentation. Il en préserve les avantages, ceux d’unions socialement assorties, il en supprime les inconvénients de mariages préfabriqués dans lesquels les coups de cœur n’ont pas leur place" . Pas (ou très peu) de place pour le hasard et les mésalliances, place au contraire à l’entre-soi, "plaisir sans cesse renouvelé, celui d’être avec ses semblables et de ne pas craindre leur regard" .

Les nombreuses institutions de cooptation qui définissent les limites de l’univers grand-bourgeois viennent redoubler les effets induits par la ségrégation spatiale à l’œuvre dans les choix résidentiels de ses membres. La recherche des semblables, si elle peut conduire selon les auteurs à l’apparition de véritables "ghettos pour riches", se fait donc "sur un mode volontaire et maîtrisé" , et ce pour le plus grand profit de ceux qui ont les moyens d’y résider : "on est plus riche parmi les riches : le cumul des richesses, à travers la mise en commun des valeurs d’usage dont chacun dispose, est favorisé par la proximité dans l’espace" . Pour reprendre les termes du débat politique actuel sur l’immigration, l’agrégation choisie des riches pourrait être opposée à l’agrégation subie par les plus modestes. Moyen agréable de faire circuler l’information, l’appartenance commune à des cercles mondains constitue également une fenêtre d’opportunité pour se rendre des services mutuels, souvent de manière indirecte : il serait fort vulgaire de mesurer ce que l’on donne et ce que l’on reçoit, dans un monde où la solidarité de classe est une règle de vie implicite de la condition commune.

Les appartenances à diverses institutions mondaines peuvent être multiples, et sont recensées sur la notice dont chacun dispose dans le Bottin Mondain : la multiplication des lieux de sociabilité constitue un moyen d’élargir ses réseaux mondains et d’accroître par là-même sa capacité d’action en cas de besoin : "Le militantisme mondain s’ancre dans les lieux fermés. Il relève de la gestion des relations sociales" . Les auteurs insistent sur le fait qu’ "il ne s’agit pas de familles sur le déclin, contrairement à ce que pensent nombre (de) collègues sociologues et journalistes"  : en constante consolidation démographique , ces familles disposent de nombreux relais dans l’appareil d’Etat, la consanguinité d’une partie importante des effectifs des plus grandes écoles et les rencontres qu’on y effectue étant à l’origine d’une collusion de fait entre les élites, qui permet une "préservation systématique des conditions de vie de ses semblables de la part des décideurs proches ou appartenant à cette société" .

La discrétion de la grande bourgeoisie, l’ancienneté de son militantisme (certaines associations remontent au début du XX° siècle) et sa représentation permanente au plus haut niveau de l’Etat se redoublent donc par des réseaux actifs de sociabilité dont l’activité se déroule à "guichets fermés" . En dépit de son hétérogénéité, elle apparaît alors comme la dernière véritable classe sociale au sens marxien du terme, classe à la fois en soi (objectivement) et pour soi (consciente de ses intérêts communs).


La dernière des classes sociales, en soi et pour soi

Les auteurs font de fait remarquer que bien que "le sens du collectif (soit) spontanément attribué aux classes populaires ou moyennes, de nos jours, s’il y a une classe consciente d’elle-même et attentive à défendre solidairement ses conditions de vie, c’est bien la grande bourgeoisie" . Opposer l’individualisme et le libéralisme des dominants à la propension à l’organisation collective des dominés serait commettre un contre-sens sociologique : derrière des discours souvent emphatiques sur la mobilité et le mérite individuel, ce sont bel et bien les familles les plus fortunées qui font preuve des dispositions à l’action collective les plus récurrentes et surtout les plus efficaces, la sociabilité mondaine pouvant être assimilée à "une forme euphémisée et déniée de la mobilisation de classe" . Bien que contre-intuitif pour certains, il est nécessaire de faire le constat que l’organisation de la reproduction de la bourgeoisie repose sur un collectivisme informel, qui ne se dit pas, dont l’efficacité est pourtant redoutable. La courtoisie structurale aux milieux les plus favorisés (et sans doute les mieux organisés) de la société rend potentiellement mobilisables "la multiplicité des pouvoirs partiels qui, assemblés, font le pouvoir" . C’est donc dans l’interrelation "latente ou active" de ses différentes composantes que repose la force de la grande bourgeoisie, davantage que dans le positionnement objectivement similaire de ses membres dans l’espace social, ce qui en fait aujourd’hui "la réalisation la plus achevée de la notion de classe sociale" .

La communauté d’intérêts objective de la grande bourgeoisie est particulièrement observable dans l’espace urbain : même les plus puissants peuvent avoir des difficultés à "contrôler les forces qui travaillent la ville"  et ils ont besoin pour cela de se mobiliser collectivement, les associations et autres comités de défense venant dès lors se superposer aux réseaux traditionnels de sociabilité mondaine. L’espace est un bien rare et précieux, et disposer d’associations puissantes, dotées de compétences juridiques remarquables et sachant frapper aux bonnes portes (et connaître ceux qui se trouvent derrière, directement ou indirectement) consolide l’asymétrie des rapports de force déjà prégnante dans l’espace urbain du fait du "tri sélectif" (Y. Grafmeyer) dont la ville est le théâtre, orchestré en grande partie par les mécanismes de marché. Cette mobilisation de défense de l’espace peut parfois révéler les contradictions internes aux catégories supérieures, une sorte de schizophrénie sociale pouvant opposer l’heureux propriétaire d’un bien immobilier exceptionnel menacé par les projets d’une ou plusieurs entreprises dont il est actionnaire ou administrateur, ou avec lesquelles il collabore dans le cadre de ses activités professionnelles.

Voie d’entrée privilégiée dans l’étude de la conflictualité des rapports sociaux et de leur évolution, l’espace peut-être considéré comme une cristallisation (certes imparfaite) de ceux-ci. Il nous révèle la subtilité des rapports de force entre groupes sociaux : bien qu’il convienne de "rompre avec une représentation monolithique des hautes classes" , le rapport à l’argent faisant notamment office de marqueur au sein de la haute société, la correspondance récurrente entre les intérêts de ses membres et ce que l’on a coutume de nommer l’ "intérêt général" vient nous rappeler que la société démocratique contemporaine, qui se veut égalitaire, demeure profondément marquée par l’héritage de la vision du monde et des pratiques de ceux qui en ont été les artisans les plus fortunés et les plus puissants. "La grande bourgeoisie maîtrise la culture dominante, aime les produits du terroir et les paysages bucoliques, recherche le calme, le luxe et la discrétion, cultive la courtoisie comme mode de relation aux autres, respecte les héritages du passé et les monuments historiques. Le mode de vie grand-bourgeois est porteur de valeurs universelles et donc de l’intérêt général. La haute société est en position de défendre, en s’appuyant sur l’esthétique et le droit, des valeurs partagées en défendant les siennes" .


Une réflexion inachevée ?

Ces considérations stimulantes laissent cependant parfois une sensation d’inachevé. On aurait ainsi apprécié que la réflexion sur la correspondance entre les intérêts bourgeois et l’intérêt général soit davantage poussée, le lecteur devant ici se contenter de prendre pour un fait brut cette coïncidence objective, se demandant à l’occasion si les auteurs ne laissent pas transparaître un brin d’ironie. Alors que la position des Pinçon/Pinçon-Charlot concernant la ségrégation spatiale et la reproduction s’avère dans l’ensemble critique, on est surpris que la concomitance des intérêts bourgeois et de l’intérêt général les laissent ainsi de marbre, les auteurs laissant par ailleurs comprendre qu’un bien public comme le Bois de Boulogne est loin de profiter à tous les franciliens dans la même mesure.

On regrettera par ailleurs l’absence de définition claire de l’objet étudié : la "grande bourgeoisie", l’"aristocratie de l’argent", les "dominants", la "bourgeoisie", les "grandes familles", n’ont certes "pas besoin de statisticiens ou de sociologues pour définir les frontières de leur groupe" car "elles font elle-même le travail" . On retiendra alors que la population étudiée correspond à des individus à la condition économique marquée par son exceptionnalité statistique, mais faisant surtout et avant tout partie de réseaux dont l’entrée est dans l’immense majorité des cas sujette à une cooptation perpétuellement réactivée. La richesse ne suffit donc pas à définir la grande bourgeoisie ; il semble cependant dommage de ne pas tenter d’en proposer une définition plus aboutie et de s’en remettre uniquement au bon goût dont ses membres savent faire preuve quand ils accueillent de nouveaux venus dans leur réseaux.

On peut enfin se demander si une étude attentive des "ratés" occasionnels de la reproduction (certains des membres des milieux les plus favorisés pouvant également connaître des expériences de déclassement social) n’aurait pas contribué à enrichir l’analyse, tout en nuançant l’impression d’impuissance que le lecteur peut éprouver face à une hérédité sociale qui paraît parfois inexorable.


La double démarche militante des auteurs

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont raison de pointer du doigt le faible nombre de travaux sociologiques réalisés sur les catégories supérieures, alors même que les pratiques de celles-ci exercent une influence considérable sur l’ensemble de la société. Pouvant éventuellement s’expliquer par la timidité sociale de certains chercheurs, plus vraisemblablement par la difficulté d’obtenir des crédits de recherche sur ces thèmes, cette relative faiblesse des investigations sociologiques au sommet de la société ne contribue assurément pas à la mise en question des privilèges et des mécanismes de fonctionnement de la reproduction sociale. Si "une sociologie critique peut devenir une arme pour la défense de positions dominantes dont elle dévoile le fonctionnement" , cela n’enlève rien à la "valeur subversive du savoir" que les auteurs ont pour ambition de transmettre à la suite de leur longue plongée dans l’univers grand-bourgeois. Leur démarche s’inscrit donc dans une perspective explicite de dévoilement des inégalités colossales qui traversent le monde social et, surtout, de leur reproduction. La récompense du mérite n’est en effet pas dénoncée en tant que telle, mais uniquement lorsque celui-ci, "perverti par le poids des origines, se retrouve compagnon de route de l’hérédité" .

Outre la dimension politique du livre, illustrée par exemple par la dénonciation des nombreux obstacles qui se dressent sur la route vers une plus grande mixité sociale esquissée par la loi SRU et l’ "apartheid inversé"  qui en découle, Les Ghettos du Gotha, et en particulier son annexe méthodologique, se présente comme un plaidoyer pour une sociologie tendant vers la "transparence" . Les Pinçon/Pinçon-Charlot y exposent notamment une esquisse d’auto-analyse au lecteur afin qu’il saisisse mieux leur rapport au milieu étudié, et encouragent le chercheur débutant à ne pas s’autocensurer dans le choix de ses objets d’étude.

Quand ils écrivent vouloir "faire sortir" leur travail du "ghetto intellectuel" , on croit saisir que les grands-bourgeois ne sont pas les seuls à cultiver l’entre-soi. Et on comprend bien mieux le choix d’un style moins formel pour un dernier (?) livre sur les gens "de la haute", dont on ne peut que souhaiter une diffusion à un large public ; cela d’autant plus à une époque où la connotation que prend le mot "banlieues" tend à nous faire oublier le communautarisme social qui se développe discrètement dans les espaces les plus favorisés et dont l’archétype est le "21e arrondissement" qu’est devenu Neuilly.