L’histoire rocambolesque de Giannino di Guccio, marchand siennois du milieu du xive siècle qui se prenait pour l’héritier caché des rois de France.

Le petit roi Jean Ier « le Posthume », mort quatre jours après sa naissance, aurait en fait été échangé au berceau avec un autre nourrisson. Il vécut ainsi caché sans le savoir à Sienne sous les traits du marchand Giannino di Guccio. Cette légende, partiellement reprise par l’écrivain Maurice Druon dans sa saga des Rois maudits, est peu connue du grand public. Pourtant elle est révélatrice de nombreux aspects politiques et culturels de l’Occident médiéval du xive siècle. Elle est aussi un terrain d’étude fécond pour la recherche historique : comprendre les ressorts de l’imposture implique en effet une critique précise des sources afin de démêler le vrai du faux. Elle interroge également les limites qui séparent la réalité et la fiction, montrant que l’une et l’autre, loin d’être dissociées, se nourrissent mutuellement.

L’historien italien Tommasi di Carpegno Falconieri s’est donc attaqué à ce dossier pour y discerner la part de fiction. Son livre se découpe en deux parties. Dans les cinq premiers chapitres, l’auteur ordonne et contextualise les faits tels qu’ils sont rapportés dans les différentes sources afin de reconstituer l’entreprise folle de Giannino, par laquelle il s’est efforcé de faire valoir ses prétentions à la couronne de France. Puis dans le sixième et dernier chapitre, Tommasi di Carpegno Falconieri questionne la véracité de ces faits, il interroge les mécanismes littéraires à l’œuvre dans la documentation et propose des outils critiques pour que chacun tire ses propres conclusions sur l’identité exacte de Giannino.

 

Cola di Rienzo : l’inventeur de la légende ?

Le livre commence comme un roman. En septembre 1354, Giannino di Guccio, marchand de Sienne de 38 ans, est convoqué par le sénateur romain Cola di Rienzo qui doit lui faire une révélation. Giannino serait le dernier héritier de la dynastie capétienne, et donc le prétendant légitime à la couronne de France. Il a été interverti à la naissance avec le corps d’un autre nourrisson mort-né, devenu à tort Jean Ier le Posthume qui ne vécut que quatre jours. Cola prétend tenir cette épiphanie d’un ermite du nom d’Antoine qui la tiendrait lui-même d’une lettre transmise par un confrère, Jordàn, confident de la nourrice des deux bébés échangés au berceau. La rencontre entre Giannino et Cola est rédigée dans un style vif, avec des passages au style direct qui laissent s’exprimer les deux personnages. L’historien joue ainsi avec l’écriture historique et s’efface derrière ses protagonistes 

L’historien Tommasi di Carpegno Falconieri revient néanmoins sur le devant de la scène pour analyser la figure de Cola di Rienzo. Fils d’un aubergiste et d’une lavandière, il avait pris le pouvoir à Rome et gouverné la ville de mai à décembre 1347. Il fut ensuite chassé, mais il se réfugia dans les montagnes, fréquentant les Fraticelles franciscains qui s’y cachaient. À leur contact, Cola se serait persuadé qu’il était l’instrument choisi par l’Esprit Saint pour sauver le monde et le conduire vers un nouvel âge de pureté et de perfection. Entré dans les bonnes grâces d’Innocent IV, il put revenir à Rome où il devint régent au nom du pape avec le titre de sénateur. Sa pratique politique reposait sur un art de la parole, des révélations spectaculaires et de la scénographie. Giannino devenait alors l’instrument d’un renouveau politique fantasmé par Cola.

Les visions de grandeur de Cola et sa quête de l’homme providentiel prennent place dans un xive siècle marqué par le sentiment de basculement du monde et d’aspiration à un nouvel ordre face au chaos. C’est le temps de la Peste Noire et de la crise de la Chrétienté, puisque Jérusalem est aux musulmans, tandis que le pape a quitté la Rome éternelle pour Avignon. Enfin, en France, la dynastie d’Hugues Capet s’est éteinte et les nouveaux rois de France, les Capétiens-Valois, s’abîment contre l’Angleterre dans la Guerre de Cent Ans, partie d’un déficit de légitimité de Philippe VI de France face à Édouard III d’Angleterre.

En prétendant être Jean Ier de France, dernier des Capétiens, Giannino di Guccio se plaçait au-dessus de Philippe et Édouard, rivaux dans l’ordre de succession. Il était donc pour Cola l’instrument de la paix dans la Chrétienté, pour l’avènement d’un ordre nouveau du monde. Les deux hommes se seraient ainsi mis en route pour Rome afin que Giannino puisse accomplir son destin. Néanmoins, sur place, Cola meurt dans les luttes de factions et le marchand-roi doit désormais se débrouiller seul.

 

L’épopée d’un Don Quichotte

Au moment de son aventure, Giannino est un puissant bourgeois de Sienne. Devenu camerlingue de la Bicherna vers 1355, autrement dit le magistrat le plus important de la ville, il entreprend alors de faire valoir ce qu’il estime être sa véritable identité royale, ainsi que ses ambitions sur la couronne. Le contexte politique lui est particulièrement favorable : après la défaite française de Poitiers le 19 septembre 1356, le roi Jean II le Bon a été capturé par les Anglais. Giannino met alors sur pied un véritable atelier de productions de faux documents destinés à le légitimer. On y trouve plusieurs missives attribuées à divers puissants d’Europe, dont le roi de Hongrie, qui reconnaissent la royauté de Giannino. Surtout, on relève une lettre de Cola pour laquelle Giannino a collecté de nombreuses informations sur la cour de France afin de produire une version plus vraisemblable de l’échange des nouveau-nés.

Il n’en reste pas moins que de l’abondance de l’argent investi et les faux réalisés ne suffisaient pas : il fallait à Giannino une véritable armée. Le livre nous raconte comment il chercha à obtenir l’appui réel du roi Louis Ier de Hongrie, dont il disait être le cousin. Cette entreprise se résout dans un grand moment de ridicule pour Giannino : alors qu’il loge à Buda dans l’attente de rencontrer Louis, un savetier de Bohème se fait lui aussi passer pour le roi de Hongrie – preuve que les usurpations politiques sont dans l’air du temps. Il est mutilé pour son forfait et cet événement ne manque pas d’éveiller la vigilance du roi Louis, qui enquête alors en secret sur Giannino et se montre finalement tout à fait incrédule face aux prétentions du pseudo-roi. Pire encore pour Giannnino, il se fait approcher par un frère mineur qui se prétend évêque et abuse ainsi de sa confiance en feignant de jouer les intermédiaires avec les plus grands souverains d’Europe contre une rétribution pour sa part bien réelle.

C’est aussi de signes et de vêtements dont il est question dans ce livre, car un roi doit se présenter comme tel par son costume. Au moment de lancer une campagne dans le sud de la France où il espère entamer la reconquête de son royaume, Giannino ordonne la confection de bannières royales et d’un pavillon bleu, semé de lys et d’étoiles d’or. De même, il se fait tailler trois vêtements à mettre sur son armure et forger une épée avec son baudrier constellé de perles. Enfin, il se fait fabriquer une couronne avec la fleur de lys ainsi que des pierres précieuses. Ces objets revêtent une grande importance. Dans une situation où les preuves d’ascendance royale manquent pour Giannino, il s’agit d’accumuler le plus d’objets symboliques témoignant de son rang royal. À ce sujet, le livre cite le long inventaire que dresse Giannino dans les dernières années de sa vie où l’on retrouve plusieurs de ces objets prestigieux.

Cependant, les efforts déployés par Giannino pour se tailler un costume et une réputation de roi se heurtent à la méfiance des autres souverains et aux pesanteurs hiérarchiques. Si le Moyen Âge peut avoir ses outsiders politiques, il ne semble pas fructueux, pour ces derniers, de se revendiquer d’un statut politique qui est une véritable chasse gardée : ici la royauté française. Par ce crime de lèse-majesté, Giannino s’expose à devenir la cible de toutes les attaques, de même que ses adversaires n’hésitent pas à se servir de lui et de ses rêves de grandeur. Finalement, la lettre du pape de 1361 qui signe la condamnation de Giannino est sans appel : celui qui se fait passer pour le roi de France est possédé d’une « folie d’un genre nouveau », convaincu d’une « fable extraordinaire, inventée […] grâce à une suggestion de l’esprit malin ». Rapidement les accusations se multiplient : sodomie, falsification et hérésie. Celui qui voulait devenir roi est alors transformé en monstre et perd même l’appui du peuple.

 

Giannino a-t-il existé ?

Les cinq premiers chapitres, très narratifs, sont parcourus de questions lancinantes. Cola et Giannino se sont-ils vraiment rencontrés ? Giannino est-il vraiment l’héritier caché des Capétiens et a-t-il lui-même cru à cette histoire ? Enfin, Giannino a-t-il existé ? Ces interrogations sèment d’autant plus le trouble que le cinquième chapitre s’achève en prenant soin de souligner que l’Istoria del re Giannino di Francia, notre principale source pour connaître les événements, est attribuée à Giannino lui-même. Il l’aurait écrite au cours de ses différentes captivités après l’échec de sa campagne en France. Dès lors, quelle place accorder à ce témoignage, et comment ne pas penser que cette histoire a été inventée de toutes pièces par un auteur de fiction qui aurait créé jusqu’au personnage même de Giannino ?

Le sixième chapitre entreprend de répondre à ces différentes questions et propose par-là même une réflexion particulièrement stimulante sur le statut des sources historiques. Plusieurs documents indépendants de l’Istoria contribuent ainsi à confirmer que Giannino a bien existé et qu’il est l’auteur de l’Istoria, texte authentique d’un bourgeois du xive siècle dont l’écriture n’est pas celle d’une œuvre littéraire. En revanche, l’échange des nouveau-nés et les origines royales de Giannino sont beaucoup plus discutables. Pour le marchand qui se rêvait roi, il était dès lors fondamental de faire valoir ses origines fantasmées par tous les moyens possibles. C’est à ce titre que Giannino aurait inventé sa rencontre avec Cola di Rienzo. Mais pour l’historien, les deux hommes ne se sont jamais rencontrés : l’invention de cette rencontre était un moyen pour Giannino d’accréditer la prétendue lettre des ermites Jordàn et Antoine qui font état de son sang royal.

À partir de là, Carpegna Falconieri se demande comment la légende d’un héritier caché a pu se former. Or, il s’avère que dès le milieu du xive siècle, le récit de l’échange des deux enfants circulait dans un royaume de France où, faute d’héritiers après la mort prématurée de Jean Ier le Posthume puis de ses oncles, la succession dynastique était passée à la branche cadette des Capétiens : les Valois. Cette rupture dans la dynastie représentait un facteur de trouble politique, propice à la formation de légendes. D’ailleurs, l’échange des enfants est un motif littéraire déjà présent dans la littérature, depuis l’Antiquité, et donc dans les imaginaires médiévaux – comme dans le récit que le chroniqueur Giovanni Villani fait des affaires dynastiques de la cour de Souabe en 1255.

Le livre se conclut sur les inspirations et modèles de l’histoire de Giannino, l’héritier caché. C’est l’occasion pour l’auteur de convoquer des exemples historiques issus des sources les plus élémentaires de la culture occidentale : ainsi de Zeus, le roi de l’Olympe caché à Cronos, ou encore Jésus, roi des Juifs caché à sa naissance parce qu’il représentait un danger pour ceux qui sont au pouvoir – Hérode et l’Empereur romain. Une place est également faite aux réécritures plus contemporaines de ce motif littéraire. On trouvera ainsi l’Aragorn du Seigneur des Anneaux, roi déguisé en rôdeur, attendant les temps de crise pour se révéler et rétablir la paix.

Derrière les séductions et l’apparente simplicité d’une biographie haute en couleur, le livre de Tommaso di Carpegna Falconieri constitue une lecture riche d’enseignements, en plus d’être passionnante. On voyage avec Giannino au gré des enjeux diplomatiques occidentaux du xive siècle, où la petite histoire du marchand-roi rencontre la grande des rois et des reines. Plus encore, le personnage principal se trouve au croisement de plusieurs champs d’étude historiques, que ce soit à travers les expérimentations politiques de Cola, les réseaux que se constitue Giannino à travers l’Europe ou encore les objets symboliques dont il se pare pour s’afficher en roi. Enfin, l’écriture historique choisie par l’auteur place son lectorat dans une démarche active de réflexion et de critique face à l’histoire qui lui est racontée où la réalité et la fiction s’entremêlent en permanence#nf#