Philosophie

Philosphies du multiculturalisme

Couverture ouvrage

Paul MAY
Presses de Sciences Po , 320 pages

De quoi le multiculturalisme est-il la reconnaissance ?
[mercredi 27 juin 2018]


La multiplication des critiques intellectuelles et politiques du multiculturalisme invite faire le point sur les arguments en sa (d)faveur : c'est dsormais chose faite.

Paul May a été le lauréat 2015 du prix Vincent-Lemieux de l'Association canadienne de science politique, pour un travail intitulé Droits individuels et redéfinition de la laïcité: le cas des tribunaux d'arbitrage religieux en Ontario, qui s’inscrit dans une démarche à la fois philosophique et sociologique. Dans Philosophies du multiculturalisme, l'auteur reprend et expose les principales références philosophiques qui ont structuré sa réflexion. L'ouvrage est composé de sept parties : une longue introduction cherche à situer le débat sur le multiculturalisme, à la fois dans le temps et en termes de problématique. Paul May présente ensuite quatre auteurs correspondant à quatre positions représentatives dans le débat scientifique et public, dans la mesure où il accorde une grande importance à l'inscription sociale des débats théoriques, avant d'en venir aux critiques du multiculturalisme et à une courte conclusion interrogeant l'avenir du multiculturalisme.

 

Histoire et définition du multiculturalisme

Qu'est-ce que le multiculturalisme ? Paul May propose trois définitions. L'une, sociologique, désigne « l'hétérogénéité ethnique, culturelle et religieuse d'un pays »  qui résulte notamment de l'immigration postcoloniale. La seconde, plus philosophique et normative, cherche à valoriser cette diversité dans une perspective de justice sociale (Taylor, Young, Tariq Modood), dans une logique d'approfondissement de l'idéal démocratique. La troisième concerne plutôt le domaine institutionnel, recouvrant les programmes qui découlent de l'idée multiculturaliste de la justice sociale. Pour clarifier cette constellation de mesures, Paul May met en avant la typologie proposée par Will Kymlicka et Keith Banting, qui comprend huit catégories de programmes  : 1- l'affirmation du caractère multiculturel du pays par le biais de la Constitution, Parlement ou loi 2- par les programmes scolaires 3- par les médias 4- les exemptions vestimentaires dans les entreprises 5- la double citoyenneté 6- le financement d'associations et groupes visant à protéger un héritage culturel 7- le financement public d'une éducation bilingue pour les enfants issus de l'immigration ou minorités nationales 8- et enfin une politique de discrimination positive.

L'auteur propose également une définition provisoire du concept de « culture », comme « ensemble de signes, de valeurs et de croyances, de conventions sociales et de traditions communes partagées par un groupe donné » . Il retrace brièvement la généalogie du débat, de l'avènement de la modernité abolissant l'Ancien Régime à la montée de la problématique de la reconnaissance, dans les années 1970 (seconde vague féministe, minorités), à partir de Herder et de Hegel. Il insiste sur un « point capital » : « le multiculturalisme est d'inspiration universaliste »  car sa base est individualiste. L'enjeu est le droit à l'authenticité, le respect des croyances personnelles et l'égalité des individus, rejoignant en cela des éléments tels que la tolérance présents chez Locke ou Mill. Sa cible principale est l'affirmation d'un État libéral neutre, qui s'avère en réalité avantager de manière disproportionnée certains individus, en raison de particularismes qui n'ont pas de supériorité morale évidente.

 

Des courants du multiculturalisme

Les quatre philosophes choisis (Bhikhu Parekh, Charles Taylor, Will Kymlicka et James Tully) correspondent à quatre modèles de reconnaissance : l'inspiration postcoloniale (Parekh et Tully), l'importance de l'ancrage communautaire de l'individu (Taylor) et, selon l'expression de May, le « libéral-communautarien » (Kymlicka). Quatre auteurs critiques sont également mobilisés : Brian Barry, Susan Okin, Samuel Huntington et Todd Gitlin. Ces huit auteurs ont également en commun d'avoir été impliqués dans des procédures d'expertise visant à élaborer des politiques publiques, ce qui atteste de la dimension socialement représentative de leur argumentation.

Bhikhu Parekh se concentre sur la critique de l'ethnocentrisme, mobilisant notamment Fanon et Gandhi . L'enjeu est celui du pluralisme mais aussi du type de réponse spécifique qui est apportée aux grandes questions politiques, suivant les sociétés. Parekh s'en prend au « monisme moral » entendu comme « l'idée qu'une seule façon de vivre est pleinement humaine, vraie, ou la meilleure, et que toutes les autres sont défectueuses dans la mesure où elles sont inférieures à la véritable façon de bien vivre » . Il prend l'exemple de l'utilitarisme, des formes spécifiquement occidentales de progrès ou encore de la conception qu'Isaiah Berlin propose de la liberté. Ces conceptions sont susceptibles d'un usage impérialiste, s'imposant par la force aux autres formes de vie, réputées moins « bien », inférieures et donc colonisables, dans le cadre d'une mission civilisatrice apportant une forme supérieure de Bien . Il oppose un pluralisme de conceptions non hiérarchisables a priori . A partir des religions hindoue, sikh et musulmane Parekh montre que la conception standard du sécularisme comporte une dépendance forte aux particularismes du christianisme. Il propose un « universalisme pluraliste » dont la clé de voûte est le dialogue et l'intersubjectivité qui permettent une autocritique, allant plus loin qu'une simple tolérance . Ce dialogue s'appuie sur des « valeurs publiques opérationnelles »  faites d'un mélange d'histoire, de valeurs, de conceptions du monde et de culture civique. La critique vise Rawls et Kymlicka, notamment. May estime que l'ensemble reste un peu limité, en termes de recommandations concrètes ; de plus Parekh a pris certaines positions ambiguës et proches du conservatisme, s'enthousiasmant par exemple pour la déclaration de Lee Kuan Yew sur les valeurs asiatiques .

Les positions de Charles Taylor sont bien connues. On sait peut-être moins qu'il a commencé sa carrière par une critique féroce du behaviorisme, dès 1964 , s'en prenant à l'idée d'un langage neutre, simple instrument de connaissance . Il insiste au contraire sur la dimension interprétative et significative. Il s'intéresse ensuite à l'histoire du sujet moderne, avec l'idée de Lumières bicéphales, d'un côté les réductionnistes (Locke Hume Bentham Hobbes) et de l'autre un courant fondé sur l'authenticité (Montesquieu Byron Rousseau). D'où un « libéralisme 1 » indifférent à la diversité axiologique et un « libéralisme 2 » mâtiné de culturalisme et de particularisme. Il rejoint les penseurs du républicanisme civique . Pour lui toute conception du juste repose sur une vision du bien ; en restant muet sur ce fait, le libéralisme favorise implicitement la culture majoritaire. La diversité religieuse est un aspect de cette diversité morale. Taylor rejoint Rawls dans l'idée de consensus par recoupement, évitant les excès antimodernes et conservateurs de McIntyre. Paul Pay souligne toutefois quelques angles morts dans la pensée de Charles Taylor : que faire quand les communautés illibérales tirent profit des droits culturels ? Comment passer de la reconnaissance des minorités à un discours national consensuel ? Enfin la reconnaissance répond-elle ou creuse-t-elle le « malaise dans la modernité » que Taylor identifie et qu'il ancre dans le refus libéral d'accepter son propre particularisme ?

Au regard des deux premiers auteurs examinés Will Kymlicka occupe une position intermédiaire qui souligne les risques d'un excès de droits accordés aux groupes. Kymlicka constate que la plupart des groupes acceptent les principes libéraux ; ils veulent seulement que l’État soit réellement neutre. Pour lui la liberté libérale n'est pas atomiste mais délibérative. L'individu précède ses valeurs et c'est là une différence ontologique essentielle avec le communautarisme. Kymlicka propose une solution au problème de l'unité dans la diversité avec le concept de « culture sociétale » qu'il définit comme une « culture concentrée sur un territoire donné centrée plutôt sur un langage commun utilisé par un éventail d'institutions, que sur des croyances religieuses communes, des coutumes familiales ou des modes de vie personnels » . Pour lui, la cohésion résulte plutôt des politiques menées par l’État. Il met deux conditions à la reconnaissance et à l'octroi de droits aux groupes : tout d'abord, les revendications ne doivent pas empiéter sur les libertés fondamentales (par ex demande d'une interdiction de mariage hors groupe) : ce sont les « restrictions internes », ensuite, des « protections externes » contre l'influence disproportionnée d'autres groupes, majoritaires. De là trois types de droits distincts : ceux des minorités nationales, les « droits polyethniques » (immigration) et les régimes spéciaux de représentation ou discrimination positive destinés à compenser la faiblesse numérique ou politique d'un groupe discriminé . Taylor objecte que la conception de Kymlicka de la culture demeure superficielle.

Le spécialiste du droit constitutionnel James Tully revient sur la dimension postcoloniale, absente chez Kymlicka, et cela au prisme des Premières Nations. Sa position est la plus éloignée du libéralisme, d'après Paul May. Il récuse tout modèle à s'appliquer d'en haut, et souligne combien le libéralisme a été complice de la dépossession des indigènes, au travers notamment de sa conception productive de la propriété. Il met en avant le droit coutumier  et suggère l'idée de constitutions négociées  ou démocratiques  qui ne soient pas des « camisoles de force » mais autant « d'arbres vivants ». May interroge : le constitutionnalisme moderne est-il intrinsèquement impérialiste ? Tully n'est-il pas finalement essentialiste et anti-universaliste ? Il prend l'exemple de procès gagnés par certains individus contre leur communauté, touchant le respect des droits de l'être humain . Il estime que Tully affirme plus qu'il ne prouve que le dialogue critique est possible à instaurer .

 

Critiques et limites

Les quatre critiques du multiculturalisme sont Brian Barry (critique égalitariste), Susan Okin (féminisme universaliste), Huntington (critique conservatrice) et Todd Gitlin (critique progressiste), que Paul May considère à nouveau comme représentatifs . Barry estime que les revendications identitaires sont conservatrices et provoquées par le néolibéralisme, qui plonge les individus dans la précarité. Fondamentalement le multiculturalisme détourne de l'égalité , même s'il est juste d'intégrer certains aspects de la reconnaissance tels que la discrimination positive. Pour Barry la culture n'est ni le problème ni la solution , étant privée. May estime que Barry est souvent trop rapide dans ses critiques.

Prolongeant Barry, Todd Gitlin estime que les questions culturelles ont pris trop de place par rapport aux enjeux économiques, conduisant à la fragmentation du camp progressiste  ; leur émergence est également un phénomène plus universitaire que politique. Mais il ne se concentre que sur la redistribution des richesses et tend à caricaturer ses adversaires .

De son côté Susan Okin met en garde contre l'essentialisation, alors que les traditions sont inventées ; elle souligne également que l'immense majorité des cultures traditionnelles sont patriarcales , d'ailleurs, empiriquement, de très nombreuses requêtes de groupes aspirant à bénéficier de politiques multiculturelles visent des restrictions envers les femmes.

Samuel Huntington quant à lui voit la civilisation anglo-saxonne menacée par des hordes de migrants . Il perçoit le multiculturalisme comme une menace, un risque de « déconstruction de l'Amérique » . Il s'en prend aux multiculturalistes mais également aux milieux d'affaires qui sont aussi porteurs de valeurs multiculturelle. Parmi les critiques qui peuvent lui être opposées, sa vision simpliste des « civilisations », son analyse caricaturale de l'immigration et du multiculturalisme et sa vision orientaliste de l'islam.

 

Une synthèse qui fera date

Philosphies du multiculturalisme est une démonstration assez complète, facile à lire et qui fait bien le tour de la question. Le choix d'auteurs est d'autant plus pertinent que Paul May a accordé une place aux critiques, ce qui permet au lecteur de se faire une idée assez solide des enjeux, là où la plupart des ouvrages prennent parti dans un sens ou dans un autre, et imposent donc une bibliographie au lecteur candide. On regrettera peut-être la sous-thématisation du conservatisme. Ni McIntyre ni Huntington ne sont de grands théoriciens de ce courant. D'autres auteurs auraient pu être choisis tels De Maistre ou Carl Schmitt. Ce dernier définit en effet la démocratie comme la force du peuple homogène (demos-cratos). La pensée conservatrice n'admet ni le débat ni les divisions internes, que le libéralisme revendique au moins sur le plan formel ; c'est donc l'adversaire numéro un du multiculturalisme. Cette observation légitime toutefois le choix de May d'inclure Huntington alors que cet auteur est sans grande épaisseur théorique : il sent bien que sa position est importante dans le débat.

L'on peut également émettre une critique sur l'idée de « priorité ontologique ». Taylor s'intéresse à l'ontologie morale des sociétés, tandis que Kymlicka analyse comment les individus peuvent faire valoir leurs droits : ces deux ontologies sont plus complémentaires que hiérarchisables suivant un ordre de priorité. Aucune société n'existe sans ontologie morale et ensemble de repères partagés, qui ne sont pas simplement superficiels comme chez Kymlicka. Mais dans un régime démocratique cette ontologie vit politiquement au travers des droits des individus. Les deux ontologies sont donc présentes chez les individus et leur priorité varie suivant le type de débat ou d'engagement, culturel ou politique.

Une dernière critique visera le côté très (trop ?) philosophique de cet ouvrage, venant d'un auteur aussi sociologue. Paul May évoque Quentin Skinner mais ses critiques à l'endroit d'auteurs tels que Tully ou Parekh sont parfois un peu abstraites. Par exemple, il ne souligne pas assez que les droits et la justice dépendent, pour leur application, d'institutions qui doivent avoir la confiance des populations, dans leur capacité à rendre le service attendu. Dans ce contexte le passé colonial et violent des institutions libérales n'est pas un détail que l'on pourrait négliger pour insister sur telle ou telle insuffisance des droits coutumiers, et cela d'autant plus que les inégalités de traitement perdurent aujourd'hui. Mais ce sont des critiques de détail, visant à compléter plus qu'à affaiblir cet excellent ouvrage.

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