Théâtre

En Route-Kaddish

Couverture ouvrage

David Geselson (auteur, MeS)

Dijon 2018 – « En route-Kaddish »
[dimanche 03 juin 2018]


Théâtre en Mai reçoit le premier texte de David Geselson, écrit et créé en 2014. Une délicate autofiction qu'on emporte avec soi, comme le souvenir d'un roman.

En Route-Kaddish est un spectacle d'une composition impeccable. Il commence de la manière la plus simple du monde. David Geselson, l'auteur, reçoit le public dans la salle. Il brise la glace au moyen de quelques mots gentils. Il tient un mug à la main, comme s'il s'était servi un thé en attendant.

Dans le fond côté jardin, un bureau, du style des années pré-numériques, avec de quoi écrire et de quoi ranger les papiers, les stylos et les livres, un téléphone à touches – le bureau d'un professeur des années soixante-dix. Un homme est assis à ce bureau. Derrière lui, un piano avec des piles de livres et le mur de la pièce, figuré par cinq  écrans roulants, avec carter et piètements métalliques. À sa droite, un peu dissimulé, un lit d'une personne, en réserve.

 

 

David, avec le plus grand naturel, est passé à la narration de son histoire. Il vous parle de son grand-père Yehouda Ben Porat, né en Lituanie en 1914, et du premier amour de celui-ci, un bel amour passion, avec séparation en Lituanie, puis retrouvailles en Palestine. Un couple légendaire du Kibboutz, qui va pourtant finir brisé. C'est d'une autre femme, rencontrée plus tard, que naîtra la mère de David. 

On se croirait à la maison : cet ami, un beau jour, vous dévoile la légende familiale qu'on se raconte chez lui. Il fait mieux. D'une manière très touchante, il va chercher sur le bureau des photos. Les unes sont des photocopies un peu fatiguées, mais les autres sont des tirages anciens, authentiques, et il les fait circuler dans le public, en priant gentiment de les lui rendre, car il y tient.

Puis ce père s'anime. Plutôt qu'une autofiction, il s'agit d'une "hétérofiction" : c'est l'histoire de l'autre que nous raconte David Geselson. L'autre est ce grand-père dont il reconstruit la jeunesse par comédien interposé. Elios Noël incarne ce jeune homme qui décide de quitter la Lituanie en 1934, plutôt que de continuer une instruction religieuse qui doit faire de lui un rabbin. On le voit devant son propre père, tenter de cacher, puis de justifier ou de faire comprendre sa décision de partir, de quitter la dévotion et le rituel, pour passer à l'action : construire un pays.

Le documentaire s'invite juste ce qu'il faut dans l'économie dramaturgique du spectacle : Yehouda par amour et surtout par désir se retrouve avec une pianiste de salle de cinéma, derrière l'écran. Il lève le nez de ses seins quand les actualités lui font découvrir l'idéal du Kibboutz, cette utopie du retour en Palestine sur un mode communautaire et communiste. 

 

 

Et ainsi de suite s'harmonisent et se répondent, dans une narration sans longueur ni ennui, les moments d'autofiction centrés sur le récit des souvenirs directs de l'auteur, les moments d'hétérofictions centrés sur le récit biographique du grand-père aimé, et enfin les moments documentaires articulés aux deux autres. 

Ainsi, par exemple, s'entrelacent le voyage de l'auteur au Japon, à la suite d'une rupture amoureuse, le don d'un ami qu'il y rencontre et qui le renvoie aux cadeaux rituels que son grand-père lui faisait autrefois, le "rateau" qu'il se prend de la part d'une bar-maid japonaise qu'il croyait déjà voir dans son lit, le zapping sur lequel il se rabat dans sa chambre d'hôtel, faisant défiler les chaînes jusqu'à tomber sur un documentaire concernant l'ambassadeur nippon en Lituanie, lequel, en 1941, sauva de nombreux juifs en leur accordant des visas pour son pays.

Ces trois pôles, autobiographique, biographique et documentaire, donnent lieu à des séquences de variations narratives très réussies. Chaque scène, quel que soit son registre, coule de source et amène la suivante sans rupture, comme lorsque, dans les orchestres symphoniques, les violons laissent la primauté aux cuivres, et que les timbres s'affrontent sans détruire l'harmonie.

Toutefois le soupçon court, comme un fil rouge, depuis le début du spectacle, de la gravité et du tragique de l'interrogation éthique. Parmi ses manifestations, la projection d'un extrait d'entretien : un vieil homme, qui fut l'ami de son grand-père, tente avec quelque embarras de rapporter et d'expliquer que Yehouda ne pouvait comprendre ni même évoquer certaines questions. Son engagement, enraciné dans l'espoir de refonder un pays dans la vertu, celle du travail, de l'effort, de la volonté, de la communauté, le conduisait, semble-t-il, à être sourd aux critiques inévitables et justifiées qui se multiplièrent à mesure que l'entreprise sioniste s'apparentait à une entreprise coloniale.

La position du grand-père voyait son idéalisme renforcé par l'expérience du Kibboutz, qui fournit à l'utopie la caution problématique du réel et même celle de l'Histoire. Mais cette position, après la création d'un Etat territorial dont les limites s'élargissaient régulièrement, revenait à entériner le déni de droits et même d'existence au peuple qui se trouvait là, le peuple palestinien, même si cette dénégation n'est pas formulée, et peut-être pas formulable par Yehouda, qui ne peut pas se considérer lui-même comme illégitime, et pour cause.

Cette situation inextricable, dont l'appréhension est sensible et intuitive plutôt que théorique ou explicitée par le spectacle, sépare les deux hommes dans l'espace (Moyen-Orient / Occident) et dans le temps (XXème  / XXIème siècle).

 

 

Au terme du parcours, les écrans roulants à carter et piétements métalliques sont tous rangés en ligne en avant-scène. Les deux hommes – le grand-père et le petit-fils – en viennent aux mots dans cette sorte de couloir. Qu'est devenu ce village arabe palestinien voisin du Kibboutz, sur l'emplacement duquel pousse à présent une bananeraie ? Quand Yehouda est arrivé, c'était, là où les Juifs s'installèrent, le désert. Un désert qu'il mirent en valeur grâce à leur travail – irrigation, culture. Mais que sont devenus les Arabes voisins ? Et à Tel Aviv ? « Tu connais quelque chose à Tel Aviv ? » Les deux hommes se renvoient à la figure les rues de la capitale, selon qu'elles étaient autrefois des déserts ou des villages arabes. Dialogue de sourds, entre une génération de soldats-laboureurs, enracinés dans leurs convictions, refondateurs du peuple israélien, et celle du petit-fils, qui vit en France, qui ne peut pas abandonner ses doutes, ni passer sur ses propres scrupules. Alors le vieillard, dans l'apparence de jeune homme que lui donne le comédien qui l'incarne, accablé, se contente de dire le raisonnable : il te revient de faire ce que tu peux de ce legs, et ce que bon te semble.

On comprend alors que le spectacle s'est finement recentré sur son véritable sujet. Ce qui est en jeu en effet n'est pas tant le destin du grand-père que le questionnement non-formulé du petit-fils : pourquoi ai-je construit ma vie hors d'Israël ?  Et l'on regarde l'auteur ensuite, non plus comme un auteur, encore moins comme un comédien, mais comme un homme, dont l'équation psychologique et morale s'est un peu dévoilée, s'est faite comprendre et respecter. La boucle de l'autofiction est bouclée. L'intériorité d'un homme qui se construit sur l'assomption de l'exil, et qui se dévoile avec tant de délicatesse, ne peut manquer d'être reçue avec émotion. 

 

En Route-Kaddish, écrit par David Geselson, mis en scène et interprété par David Geselson et Élios Noël. Compagnie Lieux-Dits. Spectacle créé le 14 décembre 2014.

David Geselson présente aussi à Théâtre en Mai Doreen, autour de Lettre à D., d'André Gorz, création 2016.

Crédits photographiques : Charlotte Corman

Le site du festival Théâtre en Mai, direction Benoît Lambert, CDN Théâtre Dijon Bourgogne.

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