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Société

Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social

Couverture ouvrage

Michel Lallement Isabelle Berrebi-Hoffmann Marie-Christine Bureau
Seuil , 352 pages

Entretien à propos de « Makers », les laborantins du changement social
[mardi 29 mai 2018]


Les fablabs et autres hackerspaces retiennent de plus en plus lattention : seraient-ils des laboratoires du changement social ?

Lieux de rencontre et de collaboration ou ateliers ouverts à tous, les hackerspaces et les fablabs font de plus en plus parler d’eux. Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau et Michel Lallement publient une enquête à leur sujet qui cherche à en sonder les caractéristiques, mais aussi le potentiel de transformation des rapports de travail et de l’ensemble des rapports sociaux qu’ils pourraient représenter. Ils ont accepté de répondre, collectivement, à nos questions, à l’occasion de la sortie du livre.

 

Nonfiction : Vous venez de publier Makers, qui restitue une enquête de terrain sur les « makerspaces » pour utiliser le terme générique que vous avez choisi. L’ouvrage porte sur les dynamiques sociales et la culture du monde maker en France, même si vous examinez également les liens que celui-ci entretient avec d’autres pays. Vous avez fait paraître d’autres publications sur le sujet ces dernières années. Est-ce que vous pourriez alors situer cet ouvrage parmi celles-ci ?

Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau, Michel Lallement : Nous avons entamé collectivement un programme de recherche sur le mouvement Maker à partir du début des années 2010, au moment où l’on commençait encore à peine à voir émerger en France les lieux, les makerspaces, où nous avons enquêté. Nous avons uni nos compétences respectives et croisé nos pôles d’intérêt pour regarder comment, depuis lors, ce mouvement s’est structuré, s’est diversifié, etc. Nous avons dirigé ensemble un numéro spécial de la revue Recherches sociologiques et anthropologiques pour livrer nos premiers résultats et entamer la discussion avec plusieurs de nos collègues spécialisés sur des thèmes proches. Sur la période, l’un d’entre nous a pu bénéficier d’une année de délégation pour réaliser une enquête ciblée d’un an sur les hackerspaces de la côte ouest des États-Unis. L’ouvrage  qui en a résulté n’est qu’une pièce du programme de recherche, à côté des nombreuses investigations que nous avons pu mener ensemble et dont Makers restitue les résultats. En plus des enquêtes qui nourrissent abondamment notre travail, Makers présente cette originalité d’offrir une vision sociologique du monde maker en proposant des mises en perspective historiques et comparatives sur le plan international.

 

Même s’ils sont désormais relativement médiatisés, les caractéristiques et modes de fonctionnement des makerspaces demeurent mal connus du grand public et a fortiori la diversité qu’ils présentent. Vous choisissez d’en rendre compte comme un « monde social » à part entière, en adoptant une méthode qui vise à considérer à la fois les problèmes que ce monde entend prendre en charge, les acteurs, les ressources et les formes de socialité qui le caractérisent, et en montrant en quoi ces espaces peuvent se différencier au-delà d’un certain air de famille. Est-ce que vous pourriez tout d’abord expliquer ce choix de méthode ?

Faire le choix de regarder les makers comme un monde social, c’est faire fondamentalement deux choix de méthodes. Le premier consiste à partager du temps avec les makers eux-mêmes pour pouvoir montrer comment, au-delà des activités communes qu’ils effectuent dans les makerspaces (bricolages technologiques, programmation, biohacking, formation, etc.), se construit une culture commune, se bricolent des organisations originales du point de vue des gouvernances, etc.

Le second choix invite à renoncer à l’idée que le monde maker serait homogène et doté de frontières imperméables. Tel que nous avons pu l’observer, le monde maker est en mouvement constant. Nous avons ainsi noté une pluralité d’identités, évolutives dans le temps, que nous avons réussi à typer à l’aide d’une base de données originale que nous avons nous-mêmes constituée. Nous avons également enquêté aux marges immédiates du monde maker (dans l’éducation populaire, dans les co-working spaces, dans des ateliers d’art...) pour observer les métissages qui s’opèrent à la frontière et font de ce fait évoluer le monde des makers.

 

Le monde des makers est traversé de tensions multiples, montrez-vous, que l’on retrouve tout au long du livre à travers les différentes explorations auxquelles vous vous êtes livrées. Quelles sont alors les plus marquantes selon vous ?

Les tensions sont en effet multiples. De façon schématique, on peut en distinguer trois, particulièrement structurantes.

La première concerne le moteur de l’engagement dans l’activité maker : elle oppose la passion de la technique, le plaisir de défis à relever et le culte de la virtuosité, à la recherche militante d’un monde meilleur et de rapports humains basés sur la coopération.

La deuxième, déjà présente dans la communauté du logiciel libre, voit s’affronter deux visions politiques très différentes entre : d’un côté, une conception libertarienne qui défend avant tout la liberté de circulation de l’information et s’accommode fort bien d’un monde capitaliste en tenant à distance toute forme de régulation étatique, et de l’autre, une philosophie proche de l’écologie politique qui vise la reconquête par les citoyens des moyens de fabriquer ce qui est nécessaire à leur quotidien.

La troisième porte sur le rapport à l’environnement institutionnel : si nul n’existe en dehors de toute institution, les façons de composer avec celles-ci sont innombrables et génèrent d’infinies distinctions voire des accusations de compromission, en particulier avec les grandes organisations, qu’elles soient lucratives ou étatiques.

 

En même temps, vous expliquez que ce monde présente une homogénéité, une cohérence, qui tient, d’une part, à sa capacité à dépasser certaines contradictions et, d’autre part, à l’existence d’une culture commune du faire, que l’on retrouve à la fois dans les discours et les rituels qui le caractérisent. Au-delà du fait que ces éléments plaident, sur un plan méthodologique, pour une représentation unifiée, en quoi cette unité est-elle importante ou significative selon vous ?

Il nous semble important de prendre au sérieux le discours des makers sur eux-mêmes et sur la société. A travers les discours et les rituels, on perçoit en effet un cœur de valeurs qui donne du sens et de la cohérence au mouvement, en dépit des différences et des tensions qui le traversent. Outre la priorité donnée au Faire, l’importance accordée au partage des savoirs, le refus des hiérarchies, la valorisation des objets et de la belle œuvre, les capacités à délibérer collectivement, etc., permettent de définir les contours d’un monde social dont, à défaut de comprendre les ressorts culturels, on ne comprendrait pas l’originalité et la capacité à faire levier en faveur de nouvelles pratiques sociales.

Une des conséquences importantes de cette culture est de remettre en cause toute une série d’oppositions fondatrices dont nous avons hérité de la société industrielle (travail versus loisir, production versus consommation, public versus privé, etc.) et dont l’on voit d’ores et déjà qu’elles sont de moins en moins pertinentes dans notre monde contemporain.

 

Le fonctionnement en réseaux a largement contribué à l’installation des premiers makerspaces, et il reste une composante importante dans le cadre d’une possible expansion, mais qui ne semble pas avoir trouvé pour l’instant les formes véritablement adéquates pour soutenir ce développement. Est-ce que vous partagez cette analyse ?

Le monde des makers évolue très vite, et à différents niveaux. Plutôt que de dire que le mouvement n’a pas trouvé de formes de stabilisation adéquates, il nous semble important de considérer l’articulation entre échelles d’action : le local où l’on observe différents types de connexions entre les makerspaces et les écosystèmes (collectivités locales, zones industrielles, espaces éducatifs, entreprises, etc.) où ils s’insèrent ; le régional et le national où se confortent aujourd’hui des réseaux, parfois en concurrence les uns avec les autres, de makers ; le transnational enfin où le mouvement a maintenant atteint sa vitesse de croisière grâce à des organisations plus ou moins fortement instituées (depuis les réseaux et les événements proprement hackers comme Hackers on the Planet Earth, jusqu’à la Fab Foundation côté fab labs.).

 

Vous décrivez à la fin du livre des expériences de création d’espaces de plus grande taille, plus complexes et plus diversifiés, que vous analyser comme un mouvement d’ouverture et d’hybridation du monde des makers avec les mondes proches de la coopération, de l’artisanat, de l’éducation, voire de l’entreprise. Son développement passera-t-il par une dilution ?

La crainte de la dilution est en effet présente et se manifeste à travers les dénonciations de récupération du langage et de la culture maker. Mais on peut considérer aussi que par-delà les effets de mode, d’ailleurs un peu ridicules parfois, il existe une diffusion virale des formes d’organisation expérimentées au sein de ce mouvement. L’idée de propagation est probablement plus juste que celle de la dilution : les transformations se font de proche en proche et aucun centre ne peut en contrôler l’ensemble. Pour prendre l’exemple de l’éducation, la pédagogie par le faire, restée longtemps marginale en France, progresse désormais avec l’ouverture de fablabs au sein des institutions de formation mais aussi avec la création de nouvelles écoles. C’est uniquement en pénétrant des domaines divers de la vie sociale que la culture maker peut espérer acquérir un pouvoir de transformation.

 

Quoi qu’il en soit de ces évolutions futures, le monde des makers pourrait préfigurer des évolutions plus générales concernant la société prise dans son ensemble, expliquez-vous en conclusion. Vous évoquez en particulier les différents domaines, du travail, de la technique et de son appropriation, et de l’individuation, autrement dit des articulations entre soi et autrui, l’individu et la société ou encore l’intime et le public. C’est en ce sens qu’il constituerait un laboratoire du changement social. Est-ce que vous pourriez encore définir ce concept ?

A la différence de la mode, le changement social désigne une transformation qui n’est pas éphémère. La thèse que nous défendons dans l’ouvrage, c’est qu’en bricolant des objets à plusieurs, les makers bricolent aussi nos institutions (entendu au sens le plus large du terme) et de ce fait les font évoluer durablement, même s’ils doivent évidemment composer avec elles. Non seulement ils effritent un certain nombre d’oppositions héritées, mais ils expérimentent quotidiennement des formes d’organisation collective qui se veulent alternatives aux hiérarchies pyramidales caractéristiques des grandes entreprises, des bureaucraties publiques, etc. Ils font également évoluer le droit de la propriété intellectuelle. Si la perspective de sortie du capitalisme par la multiplication d’ateliers ouverts apparaît aujourd’hui comme un horizon utopique, la reconquête citoyenne des enjeux technologiques n’en est pas moins un défi au présent. Mais c’est bien la synergie entre les dimensions techniques, économiques, sociales, juridiques, politiques et culturelles du mouvement qui en font un ferment de changement social.

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