Arts visuels

Mai 68: L'Affiche en héritage

Couverture ouvrage

Michel Wlassikoff
Gallimard , 176 pages

Une histoire visuelle de Mai 68
[jeudi 12 avril 2018]


Les affiches qui tenaient les murs de 68 ont produit une communication visuelle efficace, qui sest durablement inscrite dans les mmoires.

Les affiches de Mai 68 ne sont pas seulement destinées à illustrer des manuels d’histoire. Elles sont elles-mêmes une source et un objet d’histoire, dont l’examen doit non seulement convoquer le contexte politique, social et culturel, mais aussi favoriser une analyse du régime des images durant cette période. Mots et images composent, en effet, des placards qui vont meubler les rues durant longtemps.

A propos de Mai 68, livrer une telle analyse – ou encore la recevoir par la lecture – présente encore une difficulté commune à de nombreux événements qui ont rencontré la vie de beaucoup qui sont encore vivants : il ne faut pas confondre les souvenirs, les bonheurs rétrospectifs et les publications commentées. Or, dans son genre, ce recueil de placards de l’Atelier populaire de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, produits durant les événements de 1968, est aussi important que les souvenirs légués à fleur de mémoire de participants ; mais son importance vient justement de ce qu’il est d’un tout autre ordre. Et, ce qui ne gâche rien, il compose lui-même un bel objet, imprimé sur un papier qui se veut analogue par certains côtés aux œuvres présentées.

La première édition de ce recueil date des années de la présidence de Nicolas Sarkozy, alors qu’il fallait répondre à sa contestation des traits majeurs de 68. Le président n’était pas le seul à affirmer la nécessité de se démarquer de la période à partir d’une dénonciation : Mai 68 devenait la source de tous nos maux. De là cette réponse, en forme d’ouvrage d’art en quelque sorte, laquelle montre qu’à l’évidence le président conduisait une opération idéologique.

Mais cet ouvrage aux remarquables visuels permet aussi de rectifier un certain mythe de la spontanéité. En retrouvant les attributions, les dates et les commentaires de l’époque, chaque œuvre-affiche interroge plutôt l’élaboration de ce mythe que la réalité de la production des œuvres. Par ce fait même, il tombe évidemment sous le coup de la condamnation du critique d’art Gérard Gassiot-Talabot : « le code de discrétion et d’anonymat que ces artistes se sont appliqués à eux-mêmes interdit que des noms soient cités ou que l’on cherche à retrouver dans telle ou telle affiche la marque de peintres déjà célèbres à côté de celles de jeunes élèves des Beaux-Arts ». Le critique récuse l’indécence à ses yeux insoutenable des publications autour des affiches de 68. Pour autant Michel Wlassikoff n’a pas entrepris son travail pour rien. Il alimente largement notre réflexion sur l’esthétique et la politique, et certainement sur l’esthétique d’une époque de révolte.

 

Une efflorescence visuelle

Ce n’est donc pas uniquement une affaire de traces à conserver qu’il s’agit de poursuivre ici et sous cette forme. Mai 68 est de toute manière devenu depuis longtemps un lieu de mémoire et une figure du patrimoine. L’intérêt de l’ouvrage est plutôt ailleurs : dans sa manière de nous permettre de rencontrer un climat visuel par la reproduction des affiches apposées jour après jour dans les rues de la capitale (entre autres), des créations artistiques qui « tenaient les murs » au quotidien et produisaient des effets esthétiques, une communication visuelle efficace, qui s’est durablement inscrite dans les mémoires. Beaucoup se souviennent encore : « La police vous parle tous les soirs à 20 h », « La chienlit c’est lui » (19 mai 68, affiche attribuée à Jean Hillaireau), « La lutte continue », « Nous irons jusqu’au bout », et le célèbre « Nous sommes tous des juifs allemands » (22 mai 68, affiche attribuée à Bernard Rancillac).

Qu’il ait fallu avertir, orienter, informer autrement durant cette période, nul n’en doute. L’intérêt de ces affiches, sur ce plan, est d’avoir su transcrire des situations dans des phrases percutantes, des déclarations dans des mots décisifs, des manifestes dans des espaces restreints. On pourrait se demander si la comparaison avec d’autres époques (la Résistance, la Libération, etc.) donne une bonne mesure de ce qui s’est produit ainsi visuellement. Mais sans doute, compte tenu de la différence entre une Occupation et une révolte, les graffitis ont été plus utilisés en 1940 qu’en 1968.

On peut se demander aussi si la production contemporaine d’information par les affiches n’a pas diminué, compte tenu de la nouvelle puissance d’informer que facilitent les téléphones portables, inexistants à l’époque. On sait qu’en 68, ce sont les radios (privées) qui ont servi à diffuser les informations centrales.

En revanche, il est clair que d’informations en slogans, les affiches de mai 68 ont composé un climat visuel public de mots, de couleurs (rouge et noir souvent), de figures qui, propagande ou non, se sont efforcés de créer une imagerie notable et un imaginaire de la révolte et du combat. Évidemment, cette imagerie est entièrement critique à l’égard de la situation de l’époque, qu’elle se réclame des dazibaos maoïstes – ce qui est souvent le cas – ou non.

On n’oubliera pas, de surcroît, qu’une partie des affiches est arrivée en public par l’intermédiaire du journal Action, qui publiait des pages à découper et à afficher. Quand ce journal ne diffusait pas simultanément les techniques nécessaires à l’expansion de la sérigraphie partout dans le pays. Moyennant quoi il faudrait signaler aussi les feuilles éphémères, les productions particulières, les inventions locales qui ont couvert les murs des villes, allant jusqu’aux banderoles et affichettes accrochées aux murs des lycées, des universités et des usines.

 

Les affiches de Mai

Les quelques 200 affiches reproduites dans cet ouvrage, fort bien répertoriées et organisées autour d’un répertoire chronologique facilitant la compréhension historique, forment un florilège de la production de l’Atelier populaires des Beaux-Arts (limité par conséquent à Paris) et un aperçu significatif de celle de l’atelier des Arts décoratifs. Cette présentation respecte le cadre strict de la production d’affiches qui se déploie du 15 mai au 27 juin 1968. Elle est établie selon un principe chronologique, à partir d’une datation aussi précise que possible. Afin de corroborer l’adéquation entre les objectifs et les dates retenues, de nombreux témoignages ont été sollicités pour renvoyer à des paroles de l’époque. Parfois il est aisé de dater telle affiche parce qu’elle répond, quasi-immédiatement, à une allocution ou à un événement. Parfois la tâche est plus complexe, mais le commentaire sous image apporte alors des précisions. Il reste que les formats et les procédés d’impression, sauf en certains cas, ne sont qu’indicatifs ; d’autant que certaines affiches ont fait l’objet de plusieurs formats, selon les circonstances.

Quelques photos accréditent les efforts accomplis à cette époque par les militants des Beaux-Arts. Peu de photographes ont été habilités à venir prendre des témoignages de ces actions. Seuls Bruno Barbey, Henri Cartier-Bresson et Marc Riboud ont eu cette autorisation. On retrouve ici certaines de leurs photos. Elles confortent cette idée d’un climat visuel à analyser, trop souvent oublié au profit des discours.

Justement, on ne retrouvera pas, au milieu des reproductions proposées, tous ces discours qui accompagnent 68 en portant, selon les cas et les sources, sur « la dictature du prolétariat », sur « la violence sociale », la nécessité de « servir le peuple », d’abattre les « chiens de garde » de la société. Si ces discours servent à recruter des militants, en fonction de la conviction mise à leur énoncé en meetings, les textes des affiches sont plus sobres et plus performatifs. Ces discours, le plus souvent, ne font plus bon ménage avec les affiches : « Vivre sans temps morts, et jouir sans entraves », « Ne travaillez jamais », « Occupation », etc. C’est que les producteurs des affiches appartiennent déjà à une autre génération et suivent une autre orientation.

 

Esthétique et contestation

De nombreux peintres participent au lancement des ateliers populaires. Notamment les peintres du mouvement de la Jeune peinture. Les membres de ce mouvement se retrouvent autour de Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Gérard Fromanger, etc. On parle de créer des affiches. Une pétition est lancée par Ipoustéguy appelant les artistes à entreprendre des actions subversives (peindre en rouge la coupole de la Sorbonne). De toute manière, l’École des Beaux-Arts est vite rebaptisée « ex-école des Beaux-Arts ».

Paul Rebeyrolle, Henri Cueco, Gérard Tisserand, Eduardo Arroyo et d’autres avaient déjà décidé, dès 1963, de rejoindre « le réel ». Ils s’engageaient à dénoncer, accuser, clamer et ne pas fuir devant les événements. Ils remettaient aussi en question le principe de la solitude de l’artiste face à son travail. La peinture peut-elle participer au dévoilement historique de la vérité ? Telle est la question posée. Ces peintres, en 1967, avaient déjà apporté leur soutien à la révolution cubaine.

Leur venue à l’École des Beaux-Arts, en 68, donne une nouvelle impulsion au travail des affichistes. Leur expérience politique et esthétique permet de mettre en œuvre l’atelier de lithographie. Guy de Rougemont propose un atelier de sérigraphie. Michel Wlassikoff insiste sur l’enthousiasme qui saisit les protagonistes de l’aventure. On sait par ailleurs que l’enthousiasme est une des catégories au travers desquelles certains historiens saisissent désormais la période. Des trésors d’ingéniosité sont déployés pour récupérer les matériaux nécessaires dans Paris et sa banlieue.

Il semble que l’autorité de Pierre Buraglio et de Gilles Aillaud ait été reconnue par tous. Les principes édictés sont affichés aux murs. Images et slogans sont discutés. Les tâches sont réparties. Les maquettes sont présentées à chaque audience. Elles font l’unanimité ou non et survivent ou non. Un comité d’action des artistes est créé. Il fait appel à tous en vue d’une action immédiate et commune.

Néanmoins la Jeune peinture est aussi souvent débordée. Des slogans qu’elle apprécie peu viendront tout de même à la rencontre du public. Les étudiants s’en saisissent. Les affiches « CRS SS » passent dehors.

Enfin ce livre permet d’entreprendre de nouvelles recherches esthétiques sur Mai 68. Notamment sur l’impact ou non de l’Agit Prop russe du début du XX° siècle, ou de l’affiche cubaine. L’auteur conclut : les références paraissent si nombreuses qu’elles s’annulent face à l’ensemble d’une production d’une totale originalité.

 

L’Atelier populaire par lui-même

De nombreuses publications se sont emparées de ces affiches. Celle de Michel Wlassikoff est plutôt pertinente, même si elle contredit Gassiot-Talabot. Elle remplit un rôle historique sans se départir de la nécessité de faire valoir des critères artistiques et esthétiques, fut-ce l’esthétique des murs, au travers de quelques photos d’époque. Elle signale de surcroît les contradictions imparties par le geste de publier sous telle ou telle forme des affiches qui n’étaient pas destinées à finir chez les brocanteurs ou dans les salles des ventes. L’auteur rappelle que l’Atelier populaire s’est d’ailleurs donné les moyens de publier un premier recueil en octobre 1968. Cette édition, dont il nous raconte l’histoire, rassemblait plus de 200 affiches. Il s’agissait bien sûr de se protéger de la boulimie des rapaces de l’édition et de la presse. Depuis, on sait que les visuels des affiches sont repris sans cesse à telle ou telle occasion, à plus forte raison à l’occasion des commémorations en cours.

En revanche, il est plus intéressant de se demander, comme le fait Michel Wlassikoff en fin de parcours, quelle postérité a été celle de ces affiches, graphismes et slogans. En particulier si on insiste sur la performativité des slogans imagés face aux différentes manières de surmonter l’indétermination de l’histoire en train de se faire. Au-delà de l’imprégnation dans les mémoires, retrouve-t-on quelque chose de ces œuvres dans le style des affiches critiques et révolutionnaires contemporaines ? Il est clair qu’une telle postérité existe surtout dans le style des affiches. L’auteur montre comment certains mouvements populaires à l’étranger ont réalisé d’authentiques réinterprétations des affiches en question ici. Solidarnosc, en Pologne, a décliné des slogans de même type. Certains mouvements autour du récent « Je suis Charlie » ont retrouvé une veine semblable.

 

* Dossier : Mai 68 : retrouver l'événement.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr