Philosophie

Matière à contredire

Couverture ouvrage

Etienne Klein
L'Observatoire , 250 pages

Pour relier philosophie et science physique
[mardi 20 fvrier 2018]


Une tentative darticulation de la science physique la philosophie, qui rsume principalement des discussions classiques et peine renouveler les questions.

L’époque cultiverait-elle particulièrement l’esprit de relation ? Qu’il s’agisse d’interface, d’interaction, d’intermédiation ou d’interdiscipline, les efforts constants des chercheurs de tous ordres ne sont pas vains dans ce registre du rétablissement des liens, qu’on pourrait opposer à celui de la « critique ». Dans bon nombre de secteurs de la pensée au moins, on peut ainsi constater que l’heure n’est plus aux murs et aux gardiennages de frontières par de farouches sentinelles. Et il s’avère que des conséquences positives pour l’activité intellectuelle en résultent : élaboration de nouveaux objets de recherche, ouverture de frontières disciplinaires, débats sur les institutions qui délimitent ces frontières disciplinaires… Nous-mêmes travaillons depuis longtemps au développement de surfaces d’échanges entre arts, sciences et philosophie, et l’ouvrage d’Étienne Klein a l’incontestable mérite de revenir sur ces options. Il s’ouvre sur des pistes semblables, mais restreintes cette fois-ci aux rapports entre la science physique et la philosophie.

Pourtant, si intéressant et cultivé soit-il, disons d’emblée que Matière à contredire ne tient pas entièrement ses promesses. A commencer par celle de l’explicitation de sa raison d’être. Puisque si on ne peut qu’acquiescer à l’idée qu’il convient de multiplier les surfaces d’échange, pour de nombreuses raisons, il convient d’abord d’exposer ces raisons. A cet égard, puisque l’enjeu est celui des rapports entre physique et philosophie – des rapports constants dans l’histoire de la pensée qu’effectivement il faudrait reconstruire de nos jours et surtout autrement – il n’est pas inutile de rappeler ce que peut être une « surface d’échange » dans la pensée des sciences physiques : dans ce champ, elle qualifie des surfaces poreuses qui sont le siège de transferts de matière ou de transferts thermiques (c’est-à-dire une paroi prise dans un échange par convection ou par conduction).

 

Confusion ou surface d’échange ?

Mais la question n’est pas réglée simplement parce qu’on dispose d’un terme adéquat : « inter- » ou « surface d’échange ». L’auteur a raison de rappeler, à propos d’un travail commun ou conjoint, les méfiances des uns et des autres – ici physiciens et philosophes – à l’égard des relations les plus courantes entre ces « disciplines », telles que beaucoup les imaginent beaucoup. Dans les discours de physiciens parlant de philosophie ou de philosophes parlant de physique, on reconnaît souvent deux tendances communes : celle qui revient à parler « à la place des autres » de ce qu’ils maîtrisent mal, et celle qui revient à se prendre pour l’autre – celle-ci appelant celle-là. Dès lors, il y a confusion incontestable des genres, incursions inopinées dans un monde mal connu, ou connu seulement par la presse ou de nombreux digests.

Or, justement, par cette expression « surface d’échange » – ainsi qu’Étienne Klein veut encourager à en édifier, sans en utiliser le terme, mais en travaillant à en réaliser –, il convient d’entendre un effort de construire une circulation dans un espace physique et philosophique, susceptible de relancer sans cesse la pensée au maximum de ses possibilités. Sur les surfaces d’échange – étendons-les à d’autres disciplines encore – se joue une dimension centrale : celle de dégager un objet second, un objet de travail commun respectant les objets spécifiques de chacun.

La question centrale soulevée par Étienne Klein est donc celle de l’ajointement, dans leurs différences, entre des activités devenues (historiquement) autonomes et dont les champs se sont construits parfois en tension, parfois en complémentarité, parfois en opposition l’un par rapport à l’autre. Et d’un ajointement qui n’aurait donc à se déterminer ni en termes mécaniques, ni en termes de supériorité ni en terme de pouvoir sur l’autre.

 

Continuité ou échange ?

L’auteur énonce cela sous une autre forme. Il précise qu’il existe des rapports entre physique et philosophie qui demeurent tout à fait vains, sauf pour la notoriété de celui qui croit devoir les rendre publics : des métaphores transvasées, des transferts de mots trompeurs, voire absurdes. Exemples à l’appui.

Mais le débat se complique dès lors que la question est celle de savoir si, entre physique et philosophie, il y a continuité ou discontinuité, et surtout, dès lors que la question est de savoir si cette formule demeure une question vive de nos jours. De toute manière, on ne peut confondre l’idée d’une continuité qui assimile l’un des domaines à l’autre et l’idée d’une discontinuité qui donne à chacun des occasions de penser ou de réviser sa pensée.

Ce qui n’est pas le même cas que celui des philosophies qui ne s’intéressent pas aux sciences. Rien n’est invalidé de leur discours par ce fait. L’auteur passe alors trop rapidement sur ce point : il cite trop rapidement Jean-Paul Sartre, sans se demander pourquoi les sciences « dures » ne l’intéressaient pas (on ne peut soupçonner une incapacité) et en oubliant d’analyser le romantisme pour lequel la science aurait tout corrompu (ainsi que l’écrit Hölderlin).

Souvent, l’auteur caricature un peu la situation présente pour poser toutefois une question juste et encore une fois justifiée. Comment, dans quelle mesure et à quelles fins proposer désormais de nouveaux projets de recherche et de travail entre physique et philosophie ? Il est curieux d’entendre énoncer alors que l’enjeu serait de viser « l’unité de la pensée et du savoir ». Doit-on y voir un projet, un cliché ou le retour d’une métaphysique ?

Ce qui n’interdit pas de comprendre que les deux domaines auraient tout à gagner à des rapports révisés, récusant l’indifférence réciproque ainsi que le mélange dans compétences. Ce qui ne néglige pas un tout autre problème : qu’un jour ou l’autre, de manière contingente, la lecture de tel philosophe par tel physicien ou l’inverse, conduise à renforcer une option en physique ou en philosophie, sans élaboration particulière d’un rapport. Une rencontre, une citation, une lecture sont autant d’occasion, parfois, de surmonter un obstacle. Mais on ne parlera pas alors d’échange.

 

Des exemples traditionnels

Au cœur de nombreuses confusions actuelles, les tours et détours d’Étienne Klein autour de quelques « objets » donne matière à penser, sans doute plus qu’à « contredire ». Certes, autour de la notion d’atome, il était aisé de reprendre un dossier qui mêle Antiquité grecque et connaissances scientifiques. Quelle que soit la manière de prendre la question, on sait bien que le mot relève d’un registre, tandis que la chose a pris une autre tournure. Cela ne dit cependant pas grand chose sur les rapports entre physique et philosophie, dans chacun des cas historiques, car le statut des discours, pour chaque époque, n’est pas identique.

Vient ensuite la question du temps, qui prend d’abord sens sur une nette séparation. L’auteur introduit cette question pas le phénomène de l’impatience relative au temps (dont les exemples sont puisés chez Marcel Proust), pour souligner tout d’abord que cet aspect de la question du temps n’est pas l’affaire des physiciens. Mais ce n’est évidemment pas la seule manière d’aborder la question du temps. Il la prolonge alors par un autre aspect : les rapports du présent, du passé et du futur, sans que les liens soient établis ou avec la précédente ou avec une quelconque « surface d’échange ». De ce fait, ce qui n’est pas tout à fait éclairant est la construction, par l’auteur, du rapport entre le temps en physique (qui n’est pas nécessairement le temps physique) et le temps philosophique, si on peut se permettre ces expressions. Du moins devrait-on reprendre le débat engagé.

On s’aperçoit rapidement que l’auteur brode – et concernant le temps, depuis de nombreux ouvrages et articles consacrés à la « flèche du temps » – au fond à partir de très anciennes formulations philosophiques dont on se demande s’il est si bon d’en faire état encore de nos jours. Le temps, par exemple, doit-il vraiment encore être lié aux notions de « substance », « fluide », « illusion », « invention », tous termes à partir desquels l’auteur formule ses questions ? Il semble que la notion de surface d’échange, sur ce plan, donne plus de latitude, dans la mesure où elle dérive moins vers la question : « à quoi le temps ressemble-t-il vraiment ? », qu’à la question : « quel vocabulaire (temps, âge, durée, moteur, action, etc.) permet aux physiciens et aux philosophes de construire un nouvel objet qui n’appartiendrait ni aux uns ni aux autres ? »

 

L’idée de monde

Vide, causalité, boson viennent ensuite alimenter encore la réflexion ou la « matière à contredire ». Là encore, si intéressante que soit la discussion, elle n’est pas inédite et elle ne conduit pas à des pistes nouvelles. Le traitement infligé à ces « objets » demeure trop proche de deux démarches traditionnelles. D’abord, celle qui revient à résumer ce qui se dit depuis longtemps (les Grecs, les physiciens modernes, puis les chercheurs contemporains), une démarche utile mais qui se répète beaucoup de livre en livre (et bien au-delà d’Étienne Klein). Ensuite, celle qui consiste à balancer entre les interprétations, tout en se décrochant du débat central en explorant les « solutions » avancés par la physique.

Pourtant, répétons-le, les réflexions entreprises dans cet ouvrage sont importantes. Moins, comme nous l’avons précisé, les réflexions sur l’atome, le temps, le vide, la causalité, etc., que celles qui portent sur l’articulation possible entre les deux « disciplines ». Encore une fois, Étienne Klein brosse un ensemble de perspectives axées autour d’un rapport, ce qui mobilise fort bien le lecteur de l’ouvrage, mais le traitement de ces perspectives demeure répétitif et finalement banal.

Le dernier chapitre offre un bel exemple de cette dérive. Partant de la question induite par l’idée de monde, l’auteur finit par nous dessiner le panorama de ce qu’il est possible d’affirmer (le monde est éternellement un, l’idée de monde ne correspond à aucune réalité, une réalité existante, perdue, à faire, etc. ?). Il n’arrive cependant pas à trouver un point d’intersection entre physique et philosophie, susceptible de répondre au souci avancé en début d’ouvrage.

 

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