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Société

Où en sommes-nous ? - Une esquisse de l'histoire humaine

Couverture ouvrage

Emmanuel Todd
Seuil , 496 pages

Le déterminisme anthropo-géographique d'Emmanuel Todd
[jeudi 08 fvrier 2018]


Les structures familiales et la "mmoire des lieux" sont-elles les moteurs de l'histoire ?

Dans Où en sommes-nous ?, Emmanuel Todd, décrit, en s’appuyant sur son analyse des structures familiales , les grandes périodes de l’histoire humaine dans les principales régions du monde, étudie de manière approfondie les évolutions récentes et cherche à évaluer les forces et faiblesses des pays les plus riches. Selon Emmanuel Todd, les structures anthropologiques et les systèmes de croyance sont les fondements des sociétés humaines et permettent de comprendre leurs évolutions. Par son ambition, la clarté de sa démonstration et son apparente cohérence, la théorie de Todd ne peut laisser indifférent et provoque des débats. Néanmoins, cette approche, qui se veut globale et irréfutable, est sujette à certaines interrogations, notamment à cause de la tendance de Todd à faire certaines simplifications.

 

Les structures familiales s’inscrivent dans les territoires

Selon Emmanuel Todd, la bonne compréhension de la dynamique des sociétés humaines implique de quitter le primat accordé à l’économie et de s’intéresser aux valeurs des individus qui sont façonnées par l’interaction entre la famille, la religion et l’éducation. La prise en compte de ces différentes dimensions conduit à avoir une vision de la dynamique des sociétés sur la longue durée au lieu du temps court. Les structures familiales conditionnent à l’insu des acteurs les valeurs politiques et les performances éducatives.

 Emmanuel Todd distingue trois types de structures familiales.

Tout d’abord, la famille nucléaire : lorsque les enfants se marient, ceux-ci doivent fonder des ménages indépendants, avec éventuellement une phase de corésidence temporaire soit chez les parent du jeune marié (patrilocalité) soit chez les parents de la jeune mariée (matrilocalité) soit chez les parents de l’un ou l’autre conjoint (bilocalité). L’héritage est divisé entre les enfants soit comme l’entendent les parents (famille nucléaire pure) soit avec un grand souci, pour ne pas dire une obsession, de l’égalité (famille nucléaire égalitaire).

Ensuite, la famille souche : lorsque les enfants arrivent à l’âge adulte, l’un d’entre eux est désigné comme successeur unique (le plus souvent c’est l’aîné des garçons). L’héritier doit corésider avec ses parents, selon des formules plus ou moins étroites, et l’on assiste, lorsqu’il a des enfants, à l’apparition de ménages comportant trois générations.

Enfin, la famille communautaire : quand arrive le moment du mariage, tous les garçons restent, intégrant leurs épouses au ménage de leurs parents, tandis que les filles doivent émigrer pour rejoindre la famille de leur mari. La mort du père est suivie de la séparation des frères, qui partagent l’héritage de façon égalitaire. Ce cycle de développement peut faire apparaître des ménages à trois générations lorsque les fils ont des enfants, et agréger plus de deux couples. La famille communautaire exogame désigne un système où les hommes trouvent leurs épouses à l’extérieur du groupe initial et la famille communautaire endogame est un système où le mariage entre les cousins est recherché.

By Bertrand-p60 (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons

L’équilibre entre le rôle de l’homme et de la femme est un facteur structurant de ces différents types familiaux. Un système patrilinéaire suppose une idéologie globale et forte, s’incarnant notamment dans une vision de l’importance biologique du père par rapport à la mère. Le système matrilinéaire, plus rare, signifie que la transmission de l’héritage s’effectue par la mère. La bilatéralité suppose, quant à elle, une conception équilibrée des rôles paternel et maternel.

La famille originelle chez les chasseurs-cueilleurs était de type nucléaire, avec le couple conjugal comme atome élémentaire. Le statut de la femme était élevé, sans que les femmes aient dans le groupe les mêmes fonctions que les hommes. Depuis l’émergence d’homo sapiens, la structure de la famille évolue du simple vers le complexe et l’abaissement du statut de la femme est un élément essentiel de sa rigidification. Ainsi, les systèmes patrilinéaires orientaux résultent d’une longue évolution que n’a pas subie, pour l’essentiel l’Occident. L’hypothèse d’une diffusion des formes familiales patrilinéaires à partir du centre situé au Moyen-Orient ou en Chine fait des Européens des primitifs anthropologiques.

L’innovation patrilinéaire et communautaire a en réalité fini par casser le processus de développement là où elle s’est imposée, parce qu’elle a abouti dans sa phase finale à un abaissement du statut de la femme conduisant à diminuer le potentiel éducatif de la population concernée. Reste que, lors de son émergence, cette forme familiale, portée par des peuples innovateurs dans le domaine de la culture technique, a pu être prestigieuse, symbole de la modernité de l’époque. En outre, dans un contexte pré-industriel, les formes patrilinéaires ont un avantage dans la guerre car elles facilitent la militarisation des populations. Un groupe structuré par le principe patrilinéaire est comme une armée permanente, organisé pour la guerre, avec ses subdivisions et sa hiérarchie préétablies.

La modernité technologique et économique de l’Occident, en particulier l’Europe, coïncide avec les systèmes familiaux plutôt archaïques. L’Europe offre l’exemple d’une périphérie qui, longtemps attardée, a fini par décoller et dépasser pour un temps, sur le plan technologique et économique, le cœur de l’Ancien Monde. Mais elle a reçu de l’extérieur l’agriculture, l’écriture et l’idée de l’État, avant que ses systèmes familiaux ne soient atteints par le principe patrilinéaire.

La famille nucléaire absolue n’affirme qu’une seule valeur positive : la liberté. Plus précisément, elle définit seulement un principe d’indifférence face aux notions opposées d’égalité et d’inégalité. Elle est le modèle individualiste par excellence, dans la mesure où elle réduit au minimum les solidarités familiales. Elle exige non seulement l’indépendance mutuelle des générations, mais aussi l’indépendance mutuelle des frères, tous les enfants étant traités comme des cas séparés. Le père est libre de répartir comme il l’entend ses biens entre ses enfants, par testament. C’est parce que les frères sont différents sans être nécessairement inégaux que les classes, les forces religieuses, les partis politiques coexistent avec une facilité particulière dans la structure sociale.

La famille souche combine autorité et inégalité, valeurs bureaucratiques essentielles, et son idéal de continuité a été l’une des voies de passage vers l’État moderne. L’histoire suggère que là où la famille souche a trop bien réussi dans le peuple, l’État a cessé de s’étendre sur le plan territorial. L’épanouissement de l’État eut lieu ensuite dans des espaces familiaux nucléaires.

 

Le poids de la religion et de l’éducation

Outre les structures familiales, Emmanuel Todd souligne l’importance de la religion et de l’éducation.

La religion définit le cadre de la vie sociale en instituant certains interdits et certaines pratiques. Il existe donc une coévolution de la famille et de la religion. Par exemple, la religion chrétienne a consacré la chasteté, le féminisme, la monogamie absolue et l’exogamie radicale (c’est-à-dire pas de mariage entre cousins). Au regard du rôle qu’a joué la religion dans les sociétés occidentales, la crise religieuse a conduit à un vide idéologique provoquant une crise culturelle susceptible d’avoir des conséquences politiques. Malgré la crise religieuse, Emmanuel Todd estime que la religion continue d’exister chez les citoyens des pays les plus sécularisés, en creux, c’est-à-dire comme un vide qui continue d’influencer certains comportements. En d’autres termes, les individus, qui n’ont plus la foi, en gardent cependant les valeurs et les structures de comportement de manière inconsciente.

En large partie déterminée par les structures familiales et la religion, l’éducation est un élément fondamental dans le développement économique et l’équilibre politique des sociétés. L’alphabétisation est un axe central de l’histoire humaine car elle donne accès au savoir et développe le goût de la réflexion et de l’introspection. Les structures familiales sont plus ou moins favorables à l’alphabétisation : la famille nucléaire absolue autorise des reculs tandis que la famille souche les interdit. En système souche, l’obsession de la transmission lignagère fait de tout progrès un acquis définitif. Lorsque l’alphabétisation entre dans une famille, elle y reste, transmise religieusement avec le reste du patrimoine, matériel et moral. La continuité temporelle de la structure familiale sous-tend la continuité du mouvement d’alphabétisation. En système familial nucléaire absolu, la discontinuité est la règle. L’histoire des familles n’est pas linéaire et la préservation de l’acquis n’est pas un objectif majeur. Historiquement, le dépassement du seuil de 50 % d’alphabétisés dans la population est annonciateur de changements politiques.

La stagnation actuelle de la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur dans la plupart des pays développés conduit à un creusement des inégalités et à une stratification sociale accrue. De nos jours, les systèmes d’enseignement n’ont plus comme objectif principal l’émancipation mais la sélection et l’orientation. Par ailleurs, l’atteinte, par le sexe féminin, d’un niveau d’études moyen supérieur à celui des hommes dans certaines sociétés avancées est un phénomène radicalement nouveau dans l’histoire humaine.

Selon Emmanuel Todd, il existe une « mémoire des lieux »  qui permet de comprendre comment le système de valeurs peut survivre au renouvellement des familles sur un territoire donné. Dans cette optique, la ville, le village et la vie de quartier contribuent à transmettre des valeurs par des interactions quotidiennes de la même façon que le système familial. Simultanément, ce dernier a une dimension géographique car il suppose la formation de couples d’individus issus de familles vivant sur un territoire. Selon Emmanuel Todd, des processus mimétiques diffus assurent la perpétuation de la culture du pays ou de la région d’accueil et sont capables d’assimiler des populations immigrées. Au regard de la force des valeurs dominantes, l’immigré s’adapte et ses enfants adoptent ces valeurs. Cependant, Emmanuel Todd admet qu’au dessus d’un certain seuil, les flux migratoires peuvent déstabiliser les sociétés de départ ou d’accueil.

Enfin, Emmanuel Todd insiste sur le fait que toute société tout en se voulant assimilatrice pratique le rejet. Elle assure sa cohésion en excluant un groupe d’individus. Ainsi le fonctionnement des régimes démocratiques implique la définition du groupe des citoyens en opposition à d’autres groupes qui peuvent être les esclaves, les étrangers, etc. . Cette frontière entre « eux » et « nous » peut évoluer au cours du temps. En outre, la démocratie moderne s’appuie sur des formes archaïques et est archaïque.

 

Valeurs et destins des nations

En s’appuyant sur cette grille d’analyse, Emmanuel Todd étudie les grandes évolutions des principales régions du monde – le monde anglo-saxon, l’Europe continentale, la Russie, le Japon et la Chine – et cherche à anticiper les tendances futures.

Le monde anglo-saxon est le domaine de la famille nucléaire inégalitaire souvent combinée avec un protestantisme de type calviniste. Dans ce type de famille, on considère que les enfants sont différents, de même que les hommes et les peuples. Bien que l’inégalité ne soit pas la base des rapports sociaux, la notion d’homme universel n’est pas un dogme. La société, qui est divisée en plusieurs groupes, est fondée sur la relégation de l’une d’entre elles : les ouvriers en Angleterre et les Noirs aux Etats-Unis. Cependant, ce type de société est capable d’ouverture et d’assimiler certains groupes étrangers au gré de son histoire. La structure sociale est flexible et favorise l’innovation et la compétition. Selon Emmanuel Todd, cette structure sociale a permis la révolution industrielle en Angleterre. Mais il faut souligner que l’individualisme anglais s’accompagnait d’une forte solidarité au niveau local.

S’appuyant sur un fond anthropologique primitif (famille nucléaire, violence physique et abaissement des Noirs ), les évolutions actuelles des Etats-Unis annoncent, selon Emmanuel Todd, le futur des sociétés occidentales en particulier l’impasse éducative et le populisme.

Après avoir connu une diffusion massive de l’éducation secondaire particulièrement jusqu’en 1940, les États-Unis ont investi dans l’éducation universitaire conduisant à ce que les diplômés de l’enseignement supérieur représentent 30 % de la population. Mais la croissance de la proportion de diplômés universitaires s’est arrêtée depuis le début des années 1980 malgré une légère remontée dans les années 2000. Depuis les années 2010-2015, la société américaine est dans un état de stagnation éducative. Dorénavant l’éducation supérieure protège davantage contre la déchéance sociale qu’elle n’ouvre la voie à l’ascension.

Loin d’être des aberrations, le vote pour le Brexit et l’élection de Donald Trump traduisent le désarroi des populations devant l’accélération de l’immigration, le déclassement économique et la stratification éducative.

L’Allemagne et le Japon sont les pays où la famille souche règne sans partage et qui se caractérise notamment par un faible statut de la femme, une forte discipline sociale et le repli de l’individu sur lui-même . Dans ce cadre, la vision est inégalitaire : les enfants, les hommes et les peuples sont inégaux. La famille souche permet la transmission des biens en évitant le morcellement, l’accumulation des connaissances et l’amélioration incrémentale des techniques. La famille souche, qui n’est pas douée pour la destruction créatrice, peut conduire à la rigidité et au conservatisme. Les valeurs d’autorité et d’inégalité portées par la famille souche créent un équilibre idéologique très particulier, notamment une intégration purement verticale de la société. Les groupes sociaux, séparés par leurs différences, acceptent parallèlement l’autorité de l’Etat. Par exemple, le réformisme, consubstantiel à l’idéologie sociale-démocrate allemande, découle logiquement de cette acceptation du principe de l’inégalité entre des hommes et des classes. Puisque l’inégalité réelle constatée dans la société capitaliste n’est au fond pas ressentie comme intolérable, l’amélioration des conditions de la vie ouvrière, dans le cadre d’une structure sociale différenciée, devient le véritable objectif.

La famille souche, qui assure une conscience collective au niveau national, permet d’atteindre des objectifs économiques grâce à la mobilisation de tous les acteurs, qui adoptent, par exemple, des comportements d’achat favorisant la production nationale au détriment des importations.

En Allemagne et au Japon, l’inadaptation à la montée de l’individualisme et l’incapacité à permettre l’amélioration du statut des femmes conduisent à une impasse comme en témoigne la baisse du niveau de leur population nationale. Leur succès économique s’est accompagné d’un épuisement démographique. Cependant, il existe des différences entre ces deux sociétés. Face au même défi démographique, l’Allemagne est ouverte à une immigration importante tandis que le Japon demeure fermé. Pour Todd, l’Allemagne, qui aurait comme objectif prioritaire la recherche et l’accueil d’immigrants, serait de plus en plus préoccupée par sa stabilité interne et sa cohésion.

Le nazisme, en détruisant la haute culture et les couches sociales supérieures, a provoqué un vide durable et un sous-développement de l’enseignement supérieur. À l’inverse, puisque les classes supérieures intellectuelles ont réussi à conserver leur rôle au Japon après la Seconde Guerre mondiale, elles ont pu mener le rattrapage économique.

La France est une mosaïque de structures familiales où la famille nucléaire égalitaire occupe le Bassin parisien. Cette structure familiale et l’idéologie qui y est liée, c’est-à-dire l’égalité entre les hommes et la conviction de l’existence d’un homme universel, ont joué un rôle prépondérant dans l’histoire française, particulièrement durant la Révolution de 1789 . Les autorités publiques, qui prônent l’assimilation des populations immigrées, ne savent pas gérer des populations avec des systèmes anthropologiques radicalement différents. Selon l’auteur, le modèle français est actuellement dans l’impasse car le discours dominant contribue à stigmatiser les musulmans qui représentent environ 10 % de la population jeune.

Bien que la plupart des nations européennes agrègent plusieurs espaces anthropologiques, caractérisés par des types familiaux différents, le socle familial et religieux dominant est autoritaire et inégalitaire (formes familiales archaïques et famille souche) et l’autorité et l’inégalité sont les valeurs dominantes.

La Chine, qui est caractérisée par un système familial communautaire et patrilinéaire, connaît un fort vieillissement et une émigration, en particulier de ses élites éduquées. Pour Todd, ce pays représente un pôle d’instabilité. A contrario, il est beaucoup plus optimiste au sujet de la Russie. S’appuyant sur des structures familiales communautaires, l’idéologie dominante est égalitaire et est un terreau favorable à une démocratie autoritaire. Todd décèle néanmoins plusieurs tendances positives : la baisse rapide de la mortalité infantile, la remontée du taux de fécondité et l’augmentation de la proportion d’individus diplômés de l’enseignement supérieur.

D’après Todd, le futur sera marqué par deux évolutions majeures. Tout d’abord, la survie de la démocratie, telle qu’elle a existé durant le XXème siècle, semble peu vraisemblable au regard des conditions actuelles de stratification et de stagnation éducatives. Ensuite, dans le cadre de la globalisation, les sociétés, qui sont en concurrence et qui se sentent menacées, ont tendance à se replier sur elles-mêmes. En conséquence, la convergence des systèmes de valeurs et des structures sociales des nations apparaît illusoire.

 

Une loi d’airain ?

Même s’il occupe une place centrale dans sa théorie, Emmanuel Todd développe peu le concept de « mémoire des lieux ». Il se limite à constater l’existence de ce phénomène sans détailler ses caractéristiques et sa dynamique. Le fonctionnement de cette mémoire des lieux demeure donc, à ce jour, assez mystérieux : il semble résulter de l’interaction entre les individus, de l’existence d’institutions et d’un ensemble de pratiques et de rituels. Ce terreau multidimensionnel a une réalité évidente mais se révèle impalpable. Bien que sa définition soit floue, sa force vient sans doute qu’il agit à l’insu des individus.

La pérennité et l’évolution de chaque « mémoire des lieux » sont donc très difficiles à déterminer. Cependant, la cohésion de cet ensemble de pratiques risque de se dissoudre au fil du temps ou pourrait être remise en cause par des événements extérieurs (par exemple, la guerre ou des flux migratoires massifs). Ainsi, selon Todd, l’arrivée, sur une période très courte, des rapatriés d’Algérie sur la façade méditerranéenne du territoire français a conduit à une transformation durable de la politique locale avec un discours contre les immigrés, en particulier d’origine arabe, et, à partir du milieu des années 80, un vote élevé pour le Front national. Cette pérennité est d’autant plus importante à déterminer au regard de la mondialisation actuelle qui voit le mélange des populations et la diffusion de valeurs au niveau mondial.

Certaines critiques portent sur la validité de la théorie d’Emmanuel Todd en s’interrogeant sur les corrélations statistiques qu’il observe et les causalités qu’il déduit. En d’autres termes, peut-on appliquer des résultats à un groupe ou à des individus à partir d’observations collectées à un niveau tel qu’une ville, une région ou un État ? Pour plusieurs raisons, il existe une incertitude importante, sans doute irréductible, dès que l’on infère à un niveau individuel des résultats déduits à un niveau agrégé. Ainsi, le modèle peut être mal spécifié, notamment parce que des variables peuvent être omises. L’analyse des causalités statistiques implique de disposer de modèles théoriques susceptibles d’être testés empiriquement et de contextualiser les données recueillies.

L’analyse d’Emmanuel Todd s’appuie sur plusieurs présupposés Sa démarche suppose que les catégories qu’il utilise aient des caractéristiques intrinsèques suffisamment homogènes pour les singulariser les unes par rapport aux autres. En outre, il suppose que la structure familiale ou la « mémoire des lieux » serait le principal facteur et suffisant pour expliquer les valeurs et les comportements des individus. Enfin, il attribue un rôle fondamental aux valeurs dans l’évolution des sociétés. Or le lien entre, d’une part, les valeurs et les comportements et, d’autre part, certains faits historiques pourrait être approfondi, par exemple le rôle de la structure familiale dans le début de la révolution industrielle en Angleterre.

Si on accepte ses conclusions, l’analyse d’Emmanuel Todd semble condamner l’homme à être prisonnier d’un déterminisme anthropologique d’autant plus qu’il agit à son insu. On peut cependant estimer que la connaissance des facteurs qui déterminent les valeurs permet la maîtrise de soi et d’améliorer les relations diplomatiques.

En conclusion, Emmanuel Todd précise et actualise dans Où en sommes-nous ? Esquisse de l’histoire humaine les analyses exposées dans ses livres antérieurs. En s’appuyant sur sa théorie, il estime être en mesure d’expliquer l’histoire et de dégager des tendances pour l’avenir. Au regard du morcellement actuel des sciences sociales, sa démarche, avec son ambition globale, est originale. Toutefois, alors que la quantité et la variété des données n’ont jamais aussi grandes et que le monde n’a jamais été aussi complexe, il est possible de s’interroger sur la pertinence de sa démarche qui effectue, parfois, certaines simplifications. Son livre provoque des débats, mais ouvre aussi des pistes de recherche qui méritent d’être explorées.

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2 commentaires

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Franois Carmignola

09/02/18 17:36
Cette histoire de "mémoire des lieux" qui semble tant intéresser l'auteur de l'article n'est pas du tout essentialisé par Todd: au contraire elle est parfaitement dissolvable dans une immigration massive, cela est assez dit.
Au passage, on notera le "noir" de l'afrique du nord, radicalement incompatible avec les systèmes européens. Un peu inquiétant pour ceux qui veulent résoudre leurs problèmes démographiques avec.

Un dernier point est la notion de niveau d'éducation global qui se serait mis à stagner partout. Cela est il si inquiétant? Après tout, il stagnerait aussi si il était à 100%... Comme cela est d'ailleurs dit, un équilibrage inégalitaire accepté, à condition qu'il profite matériellement à tous, est possible et somme toute raisonnable.
On reconnaitra chez Todd un tropisme communisant sur cet aspect, mais bon, on lui pardonne, ce n'est qu'un humble chercheur, mais toujours aussi fascinant.
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Albert

13/02/18 10:44
Bonjour,

Bonne synthèse.

Le ton de Todd est souvent péremptoire. Il faut y voir plus un goût à la provocation qu'à la certitude (dans ces conférences il se remet souvent en cause).

Son modèle ne se veut pas explicatif de tout. Il admet lui même ne s'attacher qu'à quelques variables (sur les structures familiales, niveau de nucléarité, dexogamie/endogamie, d'égalité/inégalité, et j'en oublie une).

Je pense que le sujet central de son livre est de montrer que les structures familiales ne font, depuis l'apparition d'homo sapiens et son modèle nucléaire, que diverger.
Cela vient prendre de front l'image d'une mondialisation qui tend vers l'uniformité.

Le concept qu'il reprend danthropologues/linguistes de "conservatisme des zones périphériques" est aussi vraiment intéressant et explicatif de modes de diffusions d'innovations (culturelles ou techniques).

Beaucoup de choses sont discutables dans son livre, mais c'est son intérêt. Comme vous le dite, il ouvre des pistes qui n'attendent qu'à êtres explorées.
Cordialement,
Albert

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