Théâtre

La Cantatrice chauve

Couverture ouvrage

Jean-Luc Lagarce (MeS) Eugène Ionesco (auteur)

Athénée – La Cantatrice chauve version Jean-Luc Lagarce
[dimanche 28 janvier 2018]


À l'Athénée, les comédiens de Jean-Luc Lagarce caressent l'absurde pour une dernière fois. 

On se souvient de la fameuse formule de la Cantatrice chauve : « Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux. » C'est le détournement, par l'absurde, d'un énoncé de géométrie, et cela démontre peu de choses, sinon que la ressource linguistique du poète dramatique conservait, en 1950, toute sa puissance, pendant que le monde ployait sous le nazisme à peine vaincu, les ruines, l'extermination, la Corée et les perspectives d'une guerre atomique pour demain.

On mesure mal aujourd'hui, quoiqu'on dise, ce que cette pièce a fait de bien au public, et surtout à la jeunesse de ce temps. « Nous, on n'était pas fous » disait encore Pierre Debauche il y a peu, avant de nous quitter, « on allait très bien… c'est les gens qui étaient fous !» Il n'y avait plus de récit possible, et le langage était mort. Alors, rappelle Debauche, quatre génies « s'amènent », quatre étrangers : Ionesco, Beckett, Ghelderode, Adamov, qui donnent au public « les premières tentatives plausibles de résurrection du langage ».

 

Pierre Debauche

 

« L'espérance, poursuit Debauche en évoquant Beckett, avait droit de cité pendant quinze secondes, c'était magnifique – un événement prodigieux, j'étais hors de moi.  »

 

Samuel Beckett

 

Mais le temps a passé, et les fous… le sont restés. Par un drôle d'instinct de civilisation, ils se mettent entre eux des camisoles de force, pour reculer ou réduire les catastrophes, sans venir à bout de cette folie. Il s'ensuit que le théâtre de Ionesco, tout en vieillissant et en se périmant, a toujours quelque chose à donner. Mais différemment, car la jeunesse protégée et captive, si elle saisit le délire des Smith et des Martin (les personnages de la Cantatrice) et si elle s'en amuse, ne reçoit pas cela comme un voyageur égaré au désert trouve une oasis de verdure. 

 

 

Michel de Ghelderode

 

Ionesco écrivait, toujours selon Pierre Debauche, « des langages de rigolades, parce qu'il tirait sur les ambulances du langage pour achever le travail, que ce soit clean, que ce soit propre, qu'il ne reste plus rien. La Cantatrice chauve, c'est une tentative de détruire ce qui reste. »

 

 

Arthur Adamov

 

Tandis que le théâtre de la Huchette conserve la pièce dans une mise en scène de Nicolas Bataille – une conservation à toutes fins utiles, aussi absurde et pérenne que l'humanité elle-même – Jean-Luc Lagarce a cherché à la renouveler pour le public de 1991. Et la disparition prématurée de Lagarce en 1995 a peut-être induit le même phénomène de conservation, comme s'il fallait enchâsser et fétichiser un remède. Mettre dans la pharmacie cette pièce excellente et rasoir (aux deux sens du terme : ennuyeuse par tactique et tranchante par nécessité), et qui servira toujours, car les germes de folie repoussent sans cesse.

 

 

Jean-Luc Lagarce

 

Ainsi fut-elle reprise en 2006 et en 2009 à l'Athénée – même mise en scène, même comédiens – et l'est-elle encore en 2018, mais « pour la dernière fois » (précision sinistre ou avertissement sans frais), jusqu'en février, dans ce même théâtre. 

On dit que Lagarce a renouvelé la pièce en suggérant une ambiance de série télévisée des années 80. Il a surtout réécrit la fin de l'œuvre, et trahi Ionesco avec conscience . Dès le milieu de la pièce, Lagarce prend la parole par la bouche de la soubrette, qui avertit qu'on ne suit pas la mise en scène de Nicolas Bataille. Puis à la fin, le décor s'effondre, et les comédiens viennent expliquer plusieurs fins possibles. La pièce quitte l'absurde, elle rentre dans le burlesque et dans notre temps. Elle passe au comique, et se gagne à peu de frais, en somme, l'adhésion du public. C'est là le véritable moment de son adaptation à notre époque – une sorte de siècle de Louis XV où l'on projette les déluges après soi, et non pas derrière ni devant nous.

Ainsi caresse-t-on aujourd'hui le cercle de l'absurde.

 

 

Eugène Ionesco

 

 

 

La Cantatrice chauve, d'Eugène Ionesco, mise en scène Jean-Luc Lagarce, Théâtre de l'Athénée,

jusqu'au 3 février 2018


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