Bande dessinée

C'est la Jungle

Couverture ouvrage

Harvey KURTZMAN
WOMBAT , 176 pages

L’irrévérence au sommet
[vendredi 26 janvier 2018]


Autour de cette nouvelle édition du classique Jungle Book, se dresse un portrait multiple de Harvey Kurtzman, fondateur de la revue MAD.

Qui est Harvey Kurtzman ? À mi-chemin entre H. Dunant, l’inventeur de la Croix-Rouge, pour son altruisme, et de A. Nobel, l’inventeur de la dynamite, pour le style, « Kurtzman introduit dans le format comic book une irrévérence jusqu’alors typique de l’humour juif new yorkais » , de la revue MAD (qu'il crée en 1952) au novateur Jungle Book. Accompagnant les quatre histoires du Jungle Book, Wolinski, Gilbert Shelton , Denis Kitchen , Art Spiegelman ou Robert Crumb présentent leur genèse de l’ouvrage.

 

MAD

Au début des années 50, les comic books proposent les genres horreur, western, guerre ou super-héros. L’irruption de MAD, dont le titre donne le ton, change la donne. La chance s’en mêle avec la mise en place d’un conseil supérieur visant à réguler le contenu des publications jeunesse, la Comics Code Authority. Pour survivre, MAD passe du format comic book à celui du magazine. Il contourne ainsi la loi et augmente son prix de 10 C à 25 C. Malgré l’importance de son rôle, Kurtzman quitte MAD au bout de 38 numéros, après un conflit avec l’éditeur Bill Gaines. Au milieu des fifties, un magazine anticonformiste mélangeant le texte, la fiction et les dessins s’épanouit. Hugh Hefner, fondateur et propriétaire de Play-boy n’est pas insensible à l’esprit MAD. Quelques rencontres plus tard, en 1957, Kurtzman rejoint Hefner autour de la revue Trump (en français « Atout »). De belle facture, elle cesse de paraître au second numéro. Kurtzman et ses proches misent alors toutes leurs économies sur un nouveau projet, Humbug (« Foutaise »)(1957), sans trouver de lectorat. Help ! (1960) sera le dernier baroud journalistique.

MAD parodie la production graphique de l’époque, c’est-à-dire les Mickey et autres super-héros, induisant l’idée d’une bande dessinée destinée aux adultes. Une contre-culture, underground , apparaît peu à peu. Crumb, initiateur de l’autobiographie dessinée, puise à cette source . Plus étonnant, le jeune René Goscinny, après avoir quitté l’Argentine, fait ses classes à New York auprès de Kurtzman. Il rapporte l’idée du magazine et crée Pilote, lequel conduit à l’éclosion de talents (de Giraud à Gotlib) et à la création de revues (de Métal Hurlant à Fluide Glacial)… Un autre protégé, Terry Gilliam, rédacteur en chef adjoint à Help !, travaille avec l’acteur et gagman anglais John Cleese, avant de rejoindre l’aventure des Monty Python. Fin 1958, Kurtzman contacte l’éditeur Ballantine et lui propose quatre histoires inédites au format poche.

 

Un projet expérimental

Le Jungle Book sort en 1959. Le format poche signifie des contraintes techniques. Kurtzman parodie les séries télévisées Peter Gunn, Gunsmoke et propose deux fictions à forte teneur autobiographique. Cette tonalité humoristique essaime dans Fluide glacial, avec des dessinateurs cependant plus réalistes (de Gotlib à Maëster).

Thelonius Violence est inspiré de Peter Gunn, un détective privé hyper branché, qui se révèle être un escroc installé dans un club de jazz. Kurtzman maîtrise le graphisme et le texte. Une bande-son à la trompette  rythme le récit en utilisant la taille des lettres pour évoquer les notes de musique. L’originalité du scénario, assez déjanté, fait figure d’avant-garde.

 Le cadre supérieur au complet de flanelle grise est une satire du milieu de l’édition de revues bas de gamme à la production industrielle. En préambule, Kurtzman rappelle les deux règles du secteur, « soit tenter d’y apporter quelque chose, soit d’exploiter en le pressurant au maximum ». Pour Denis Kitchen, le héros Goodman (« l'homme bon ») rappelle Kurtzman à ses débuts. L’ensemble est d’un délicieux cynisme. L’humour et le second degré autorisent les pires situations. Chaque type d’éditeur (de genre, horreur, masculine, sportive) est poussé à la caricature, sur fond de harcèlement sexuel permanent, d’alcoolisme qualifié et de vacuité intellectuelle. Derrière le rire, Kurtzman contrôle le scénario, qui progresse crescendo, redoublé par un dessin dynamique. Les grandes cases autorisent une lisibilité graphique à deux niveaux. Au second plan, des actions marginales proposent une lecture parallèle - une astuce reprise par Gotlib.

Frénésie sur la prairie pastiche le western, son duel dans la ville de Dodge City et Matt Dollin, un shérif malhabile mais opiniâtre. Le scénario joue l’anachronisme, l’humour de répétition (le duel chaque fois perdu face au même adversaire) et l’absurde (l’introduction de la psychanalyse pour expliquer cette obsession). Kurtzman relie l’univers de Disney et l’esprit MAD : Zorro a grossi tel le sergent Garcia pour devenir un justicier pacifiste à l’accent mexicain. Le gimmick « la vengeance indienne » évoqué à différents moments de l’histoire trouve une issue inattendue. Cette parodie anticipe le western spaghetti.

Décadence dégénérée enfin est une immersion dans le sud, à Rottenville (« ville pourrie »), d’après l’expérience militaire de Kurtzman à Paris (Texas). Sur fond de lynchage pour tuer le temps, Kurztman établit une véritable typologie des tares de l’Amérique rurale : racisme, inculture érigée en choix de vie, homophobie, sexisme, usage des armes à feu... Le second degré humoristique soulage la lecture, tandis que la chute est toujours aussi soignée. Malgré une impression de qualité inférieure au Pulp magazine (la pire) sur du mauvais papier, Jungle Book est le « meilleur manuel de grammaire visuel narrative » pour Art Spiegelman. Kurtzman est à l’avant garde artistique dans l’utilisation du format bande dessinée: il propose une incontestable synergie texte/image autour d’histoires mainstream, utilisant l’humour pour faire voler en éclats les tabous d’une Amérique puritaine.

 

Underground et populaire

Roger Sabin rappelle que « l’underground est à la base un phénomène d’origine américaine… la première (source d’inspiration) et peut-être la plus importante, c’est l’influence du magazine MAD. Kurtzman amène toute une génération de dessinateurs à repousser les limites de la satire. »  Pour Spiegelman, Kurtzman a « formé ou déformé les esprits des teenagers des fifties ». Dans ses différents travaux, il synthétise les critiques que lui inspire le modèle économique et culturel américain, le business man, l’envers du rêve américain. Kurtzman reprend les outils de communication à destination de la jeunesse, de la prime enfance (Disney) à l’adolescence (les super-héros), et détourne ces symboles de justice et de lutte contre le mal pour créer un courant qui alimentera la contre-culture.

En revanche, selon les termes du contrat, et d’après les ventes réalisées, il ne touchera pas un cent de plus que son avance pour Jungle Book. Vingt ans passent. Will Eisner, cadet et ami de Kurtzman, propose alors un ouvrage similaire. Il existe un réseau d’amateur (fanzines, conventions) pour faire vivre l’ouvrage. Afin de se distinguer des comic books, Eisner propose une nouvelle appellation : roman graphique.

 

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