Monde

La mondialisation de la culture

Couverture ouvrage

Jean-Pierre Warnier
La Découverte , 128 pages

La culture mondialisée peut-elle ne pas être populiste ?
[lundi 08 janvier 2018]


Sur fond de mondialisation, la redistribution des flux conomiques et culturels projette une nouvelle sur des concepts centraux : culture, identit...

La lecture de La mondialisation de la culture résonne avec celle du livre d’Armand Mattelart, Diversité culturelle et mondialisation, paru chez le même éditeur. Si ce second livre prônait la nécessité de défendre la diversité culturelle en la rapportant à une potentielle démocratie à l’échelle du monde, garante des altérités, le livre de Jean-Pierre Warnier analyse le fond sur lequel ces questions reposent : la mondialisation de la culture, à partir de la contraction de l’espace-temps planétaire et de l’augmentation des flux financiers, marchands, médiatiques et culturels.

Armand Mattelart ne faisait pas pour autant l’impasse sur la question posée par Jean-Pierre Warnier. D’ailleurs, cette nouvelle édition, refondue, s’ouvre par un hommage rendu aux espaces de créativité culturelle foisonnants dans les révolutions auxquelles nous avons assisté récemment : chansons, graphismes, photos, films, blogs, vidéos, musiques, danses, et spectacles de rue. Réseaux sociaux et flux Internet ont permis une large diffusion de cette créativité, au cours des révolutions des années passées. Pour autant, Jean-Pierre Warnier insiste sur l’importance d’analyser quelques-uns des mouvements majeurs des derniers temps, lesquels dérivent largement vers le nationalisme et la xénophobie, d’abord dans le but d’établir les liens entre ces mouvements contradictoires.

Aucun ouvrage sur la « mondialisation » et la « culture » ne peut se dispenser, en effet, de mettre au jour les contradictions de ces mouvements de repli auxquels, finalement, nous ne nous contentons pas d’assister, parce qu’ils auraient lieu chez les « autres ». En effet nous en sommes partie prenante, puisque la mondialisation produit ainsi des effets de réaction en Europe, où les mouvements identitaires ne cessent de se déployer, et où le « populisme » culturel est en passe de devenir le recours d’une grande partie des femmes et hommes politiques.

 

A l’origine du « populisme » culturel

Jean-Pierre Warnier met en avant deux raisons à ces phénomènes : la mondialisation d’une part (il faudra du reste éclaircir ce terme en ce qui regarde la culture) et un clivage de plus en plus important entre deux catégories de citoyen-nes, les bénéficiaires et les victimes de la longue période de décloisonnement des pays, assortie de l’essor des flux culturels, marchands médiatiques et financiers.

Toutefois, à cette réalité s’ajoute une série de discours destinés à aviver les impressions subjectives des uns et des autres : l’impression d’être des victimes de la globalisation des flux, de ne plus être chez soi, d’être obligé de cohabiter avec d’autres cultures, de se sentir agressé, et de ne pouvoir jouir de cette mondialisation qui ne sert qu’une partie de la population.

En général, Warnier montre que ces perspectives mobilisent des secteurs de la population qui ne sont pas toujours les plus pauvres, mais qui sont en perte de vitesse par rapport à l’idée d’ascension sociale. Ainsi en irait-il de populations : âgées, de faible niveau d’éducation, dont la résidence tient à un territoire ravagé par la désindustrialisation ancienne, la désintégration des services publics, la dévalorisation de son patrimoine immobilier, l’angoisse de voir arriver le déclassement de leurs enfants et le sentiment que l’État les néglige au bénéfice de catégories sociales diverses, parmi lesquelles les immigrés. Ce qui n’exclut pas l’influence du racisme, de la victimisation et d’expériences traumatiques (déplacements, rapatriement...), portés par quelques traits culturels et légitimés par des personnels politiques.

 

Le « populisme » dans la culture

De quoi cette situation est-elle la cause ? Bien sûr, de la libéralisation des flux marchands, financiers, médiatiques et culturels. Libéralisation consignée dans des traités connus (CETA, TAFTA, ASEAN, TPP). En 2016, cela doit être réaffirmé, 1% de la population mondiale possède 99% de la richesse accumulée. Si la grande pauvreté a reculé en valeur absolue, ce n’est pas le cas en valeur relative.

Mais qu’en est-il de la culture ? C’est l’objectif de l’ouvrage d’essayer de clarifier les points à discuter autour de ces questions qui entrainent le renforcement de la constellation de vocabulaire tournant autour des notions d’« identité », de « racines », de « valeurs », de « communauté », de « peuple », de « nation », de « patrimoine », de « tradition », de « culture », de « métissage », etc. Mais aussi de « mondialisation », que l’auteur définit par trois traits : la contraction de l’espace-temps, l’augmentation des flux et le régime économique capitaliste.

A propos de la « culture », Warnier nous renvoie d’abord à la définition anthropologique selon laquelle il s’agit de « la totalité complexe qui comprend les connaissances, les croyances, les arts, les lois, la morale, la coutume, et toute autre capacité ou habitude acquise par l’homme en tant que membre de la société » (Edward Tylor, 1871). Définition qui implique que toute culture est liée à une société, et toute société s’épanouit à partir de sa propre culture. Encore faut-il éviter de raisonner en termes d’unité-identité, risquant d’enfermer « société » et « culture » dans des blocs fermés.

De là une autre remarque de l’auteur : la culture est d’ordre relationnel. Elle est alors « politique ». C’est finalement une catégorie d’analyse complexe. Elle n’a de pertinence que par rapport à des groupes, des catégories, des pays, des empires, en fonction desquels elle rend compte d’un ensemble de règles de pratiques récurrentes, institutionnalisées et de savoirs partagés. Et ces règles comportent des accords, des désaccords, des mésententes, etc. à partir desquelles se jouent des clivages, mais aussi des interférences avec d’autres cultures, des passages de frontières, des scissions et la création d’espaces relationnels de transaction. Ainsi peuvent se comprendre, sans légitimation, les recherches identitaires, les exclusions, mais aussi les interactions promotrices de « mélanges » (si toute culture, comme toute langue, n’est pas d’abord confrontation et interaction). Autrement dit, on ne doit pas exclure les changements de la notion de culture, ou plutôt l’idée de transformation de celle de culture.

 

La mondialisation

Des tendances inverses travaillent l’histoire de l’humanité. Elle est sans cesse prise entre tendance à la clôture identitaire et migration transfrontalière. Faut-il ou plutôt suffit-il de constater cela pour affirmer de la globalisation qu’elle a un aspect paradoxal : uniformiser le monde sous une identité abstraite (celle de la culture mainstream), tout en migrant d’un lieu culturel à un autre. Ou bien, l’opposition clôture/migration doit-elle être retravaillée ? Comme doit l’être le présupposé de l’identité culturelle conçue à partir de la notion de « biens inaliénables » (par opposition aux biens aliénables du marché courant), ou celui, inverse, d’une limites à mettre aux « communs ». Voire, celle qui attribue à l’Europe ou à l’Occident la mise en réseau de toutes les régions du globe (alors que, si les Grandes Découvertes sont essentielles à l’Europe, la Mésopotamie, comme l’Empire Perse, ou les religions, entre autres, ont largement déployés des réseaux systémiques de communautés dans le monde).

Aucune tendance à l’homogénéité ne fut cependant jamais une garantie d’uniformité. Par conséquent aucune identité (à ne pas confondre avec l’identification) n’est naturelle : chacune est fabriquée et englobe des différenciations (ethnocentrisme et racisme n’étant pas immédiatement assimilables). Mais aucune tendance à la diversité ne peut exclure un processus d’homogénéisation interne. On peut multiplier ainsi les contradictions et les oppositions, de type romantisme du divers contre rationalisme universaliste des Lumières, etc. Warnier en expose, à juste titre, l’essentiel.

Tout ceci, certes, n’empêche pas de constater le poids des industries culturelles au service de l’Occident, et par conséquent la force de pénétration dont celles-ci disposent face aux cultures, laquelle force est augmentée par les constructions imaginaires de la puissance des réseaux telles que les étudie Arjun Appadurai.

 

Des enjeux explosifs

Une des thèses de l’ouvrage est que plus les contacts se multiplient, plus le global fait irruption dans le local, plus le patrimoine, la mémoire et les identités constituent des enjeux collectifs importants, conflictuels, explosifs. Pour autant, il convient de s’assurer de ne jamais essentialiser ni l’identité, ni le commun, ni une doctrine politique. Toutes les affaires de culture font l’objet d’un travail permanent par les intéressés et doivent rester l’objet d’une activité foisonnante d’échange et de discussion. À cet égard, il importe de réfléchir à ce qui se déroule dans les mégapoles multiethniques et multiculturelles. Ainsi qu’il convient de redonner de la publicité à la solution proposée, jadis, par Claude Lévi-Strauss, à la question de savoir si toutes les cultures se valent (Race et Histoire ou Race et Culture).

C’est surtout à partir de 1970 que de nombreuses notions comme identité, tradition, authenticité, communauté (et la fameuse opposition trop simple et facile entre « holisme » et « individualisme »)… deviennent prégnantes. Ces notions font à la fois l’objet d’une politique « mondiale » (Reagan, Thatcher) et d’une contre-politique locale (résistance au néo-libéralisme).

Ce qui intéresse Warnier, dans l’analyse conduite, c’est justement l’articulation entre la question de la culture et les partis pris politiques. Ce qui revient aussi à mettre en avant les questions de médiation et de droits culturels des peuples. Le lecteur le découvrira.

 

Un autre rapport aux conflits ?

On peut évidemment se demander quelle fut l’articulation entre la mondialisation économique et culturelle actuelle et le rêve millénariste d’une culture unique et mondialisée qui fut celui de la colonisation, voire de la philosophie des Lumières. Ce rêve supposait, bien sûr, la fin des conflits, mais aussi la garantie d’une paix universelle et la fin de l’histoire. Mais le giron identitaire n’est pas plus productif. Comment poser à nouveaux frais la question d’un vivre ensemble mondial ? Telle est la question terminale de cet ouvrage. À quoi nous ajoutons volontiers une autre interrogation : quel rêve nouveau introduit désormais dans le concert international le Louvre d’Abu Dhabi ?

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