Arts visuels

Histoire de l'Agence Magnum

Couverture ouvrage

Clara Bouveresse
Flammarion , 416 pages

Au cœur de l’agence photographique Magnum
[jeudi 21 décembre 2017]


Une histoire de l’agence Magnum, depuis sa fondation en 1947, écrite à partir d’archives inédites.

L’année 2017 marque les soixante-dix ans de la création de l’agence photographique Magnum formée par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger, David Seymour et William Vandivert. En lui consacrant une thèse suivie d’un ouvrage, l’historienne de la photographie Clara Bouveresse prouve l’importance de cette coopérative photographique dans l’histoire contemporaine. Histoire de l’agence Magnum, L’art d’être photographe doit tout d’abord être compris dans le contexte de la création de l’agence en 1947. Avant cette date, aucun photographe n’exerce un contrôle réel sur les droits de ses images. Autoproclamée, la création de l’agence Magnum dirigée par et pour les photographes n’a rien d’évident au premier abord. Si Magnum n’a jamais connu de rupture, la coopérative est traversée depuis sa création par des conflits entre les membres de l’agence sur le rôle du photoreporter dans une société en mutation avec l’arrivée des nouvelles technologies. Comment faire partie de cette « académie de photographes » ? Et suffit-il d’être intégré à l’agence pour être considéré comme un photographe de renom ?

L’introduction pose d’emblée la question du mythe qui sera le fil conducteur de l’ouvrage. Pour répondre à cette question, Clara Bouveresse a parcouru les archives conservées à Paris, à New York et à l’Université du Texas à Austin. Le dépouillement d’archives jusqu’alors inaccessibles offre non seulement un panorama de l’histoire institutionnelle de l’agence, mais révèle le regard plus personnel de l’auteur. À la première lecture, on peut cependant être surpris par le nombre réduit d’images et le peu d’analyse esthétique des photographies. Le travail de l’historienne Clara Bouveresse réside dans l’analyse approfondie d’un pan de l’histoire du photojournalisme. À travers un choix de photographies de reportages, d’images de publicité ou encore des clichés de tournage de film, Clara Bouveresse démontre que l’agence Magnum évolue parallèlement avec l’histoire du photoreportage et plus généralement avec l’histoire contemporaine. Ce livre doit aussi être vu comme un accompagnement à l’exposition « Magnum Manifesto » qui s’est déroulée du 26 mai 2017 au 3 septembre à l’ICP à New York et au catalogue de l’exposition, qui présente un très grand nombre de photographies, co-écrit par Clara Bouveresse et Clément Chéroux.

 

Magnum : un laboratoire photographique

Histoire de l’agence Magnum, L’art d’être photographe inclut de multiples références aux lettres et aux télégrammes entre les photographes, ainsi qu’aux entretiens que Clara Bouveresse a menés tout au long de ses années de recherche avec les différents membres de l’agence. Elle opère une sélection très pointue entre tous les reportages pour en faire ressortir un petit nombre. Parmi ceux-là, un portrait de Jacqueline Kennedy-Onassis à l’enterrement de John F. Kennedy à Arlington en Virginie le 25 novembre 1963, réalisé par Elliott Erwitt. Cette image en noir et blanc de l’iconique Première dame surprend par l’angle choisi. Erwitt réalise un travail de composition notable, tout en parvenant à s’approcher au plus près de Jackie pour capturer une expression de tristesse profonde sans pour autant dénaturer la beauté de son visage.

René Burri, Cuba, La Havane, Ministère de l’Industrie, Ernesto GUEVARA (Che), Planche-contact, 1963 © Rene Burri/Magnum Photos

On retient également la planche contact de la rencontre entre René Burri et Che Guevara, réalisée en 1963, qui nous montre l’envers du décor de la série dont est issue l’un des portraits les plus célèbres du XXe siècle. Ici, on découvre le Che pensif, qui fume son cigare en se couvrant les yeux, sans doute de fatigue, avec une certaine mélancolie. Cette image renvoie aux difficultés que rencontrent les photographes lors des phases d’editing de leur photo et à la sélection de « l’image unique », choix souvent imposé par les médias lors des publications des reportages. Comment extraire une photographie d’une série sans pour autant dénaturer une séance photographique ? Cette planche-contact, qui offre un regard nouveau sur le révolutionnaire marxiste, fait écho à un portrait de Marilyn Monroe réalisé par Eve Arnold lors du tournage du film The Misfits en 1960. Arnold supplante l’image de la pin-up souriante pour laisser place à un portrait de l’actrice dans un moment de concentration lors de l’apprentissage de son texte. Clara Bouveresse explique à ce propos : « Eve Arnold souhaite mettre en lumière une image inédite, plus profonde et intime de l’actrice, trop souvent réduite à quelques poses emblématiques. Elle veut libérer Marilyn, prisonnière de sa propre image, et revendique la différence de son regard de femme qui lui permet d’aller plus loin que le simple cliché glamour »

Eve Arnold

Eve Arnold, USA, Nevada, US, Marilyn Monroe pendant le tournage du film "The Misfits", 1960 © Eve Arnold/Magnum Photos

 

Droits d’auteur et marché de l’art

Au fil du texte, Clara Bouveresse insère Magnum dans un cadre historique plus vaste, en expliquant un phénomène récent : la naissance des droits d’auteurs en photographie. La création de l’agence Magnum a contribué à donner un pouvoir de décision aux photojournalistes qui exercent désormais un contrôle sur les modifications apportées aux tirages, sur le recadrage des clichés et sur la conservation de négatifs. Ainsi, en nous invitant à regarder l’histoire de la deuxième moitié du XXe siècle en images, c’est un miroir qui est tendu au lecteur. Ces photographies n’existent pas sans leur rencontre auprès d’un public. À l’ère du numérique, l’agence Magnum s’est inscrite au cœur des débats sur la valeur des tirages de presse a priori destinées aux médias. Lorsque ces photographies sont exposées dans des galeries, des musées ou vendues aux enchères, elles opèrent une extension du domaine de l’art et, par conséquent, acquièrent une valeur artistique. La diffusion de la « marque » Magnum est progressivement devenu partie intégrante du travail d’un grand nombre de photographes. Ce phénomène de circulation des images s’est d’autant plus développé avec les réseaux sociaux. Toutefois, est-ce que la diffusion des images sur internet a réellement permis une démocratisation de la photographie ? En créant un site web conçu comme un « socle de représentation », les photographes de Magnum ont contribué à opérer un transfert de la valeur des photographies de presse en s’inscrivant dans une culture du grand public. Si cette idée de diffusion a pu susciter un grand enthousiasme dans les années 1990, elle a aujourd’hui montré ses limites. Actuellement, le Bon Marché Rive Gauche, véritable temple du luxe et du capitalisme, accueille un espace éphémère qui propose la vente de livres et de tirages des photographes de l’agence Magnum à Paris.

Susan Meiselas, Nicaragua, Managua, 1978-79 © Susan Meiselas/Magnum Photos

On peut donc revenir sur la question posée par Clara Bouveresse : et si Magnum était un mythe ? Dans cette perspective, Histoire de l’agence Magnum, L’art d’être photographe apparaît comme la reconstitution de l’histoire de cette « mythique » agence, doublé d’un avis critique sur son évolution. Le mérite de ce livre tient aussi au fait qu’il s’inscrive dans des questionnements plus vastes, comme l’absence de femmes photographes dans l’histoire. C’est à ce titre que le livre établit justement le parallèle entre le nombre considérable d’images de femmes présentes dans la photothèque de Magnum et le peu de femmes qui sont membres de l’agence depuis sa création. Seule une exposition, intitulée « Magna Brava » et présentée à Edimbourg en 1999, a rendu hommage aux femmes photographes de Magnum. Pour reprendre les mots de Susan Meiselas, « chaque image dit une histoire et a une autre histoire derrière elle ».

 

Pour aller plus loin :

- Magnum Manifeste, Clara Bouveresse, Clément Chéroux, Actes Sud, 2017

- Magnu Analog Recovery, Le Bal, 2017

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