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Société

The Greeks and Greek Love

Couverture ouvrage

James Davidson
Weidenfeld & Nicholson , 656 pages

De l'usage des plaisirs chez les Grecs
[mardi 08 avril 2008]


James Davidson étudie l'amour entre hommes dans la Grèce antique et s'en prend aux préjugés tenaces sur les pratiques amoureuses des Grecs.

On trouve dans Sade le verbe "socratiser" employé comme synonyme d'enculer mais Voltaire, à l'article "Amour socratique" du Dictionnaire philosophique mettait déjà en garde : "Je ne puis souffrir qu'on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence." Voltaire opposait alors les "usages honteux" de quelques particuliers, qui faisaient l'objet d'une juste réprobation, à ce que proclamaient publiquement les "lois du pays". Si l'on excepte la tonalité morale et indignée de l'article de Voltaire, la méthode soutenue par James Davidson dans son ouvrage The Greeks and Greek Love, n'est pas loin d'en retrouver, sinon l'esprit, du moins les résultats.

En plus de cinq cents pages de texte (suivies de plus de cent pages de notes et d'index), James Davidson présente ce que le sous-titre de son ouvrage annonce comme "une réévaluation radicale de l'homosexualité dans la Grèce ancienne". Encore un livre sur "l'amour grec", s'inquiètera-t-on, qui ne va traiter, en réalité, que de "l'homosexualité grecque". Alors, qu'y a-t-il de si radical dans le propos de ce livre qui mérite qu'on y prête attention ?

 
Symétrie de l'amour entre hommes

Distinguer "l'amour grec" de l'homosexualité, c'est d'abord écarter la question de "l'orientation sexuelle" et des "contacts sexuels" pour s'intéresser aux dimensions sociales de "l'amour entre hommes". Je dis à dessein : "amour entre hommes" plutôt qu' "amour des garçons". D'abord, parce que Davidson s'attache à dissoudre tout risque de confusion entre les rapports autorisés (avec des individus âgés de plus de dix-huit ans — le groupe des "jeunes hommes" — striplings, meirakia ou neaniskoi) et les rapports interdits (avec les "garçons", enfants et adolescents de moins de dix-huit ans) : il y avait, chez les Grecs, un âge légal en deçà duquel "l'amour" était jugé répréhensible. Davidson s'oppose également à la lecture classique de l'amour grec, qui le structure en attribuant deux rôles asymétriques aux deux partenaires : l'éraste, plus âgé, barbu, en position d'initiative et de domination, qui doit courtiser, se rendre aimable par divers services et cadeaux ; l'éromène, plus jeune, imberbe, qui est aimé et courtisé et qui doit se garder de céder trop facilement.

Dans ce modèle asymétrique (analysé par Kenneth Dover et repris par Michel Foucault), le couple formé par l'éraste et l'éromène est généralement compris comme distinguant un "actif" et un "passif". L'ensemble du processus étant motivé par une dimension pédagogique, l'éromène doit s'interdire de prendre plaisir à l'acte sexuel et n'y consentir que par déférence ; il doit éviter de se faire pénétrer et ne pas accepter d'argent  ; de même, l'éraste ne doit éprouver de désir sexuel que dans un ensemble moral, intellectuel et pédagogique.

Par rapport à ce modèle, le livre de Davidson produit au moins deux écarts : d'une part, le livre entend mettre en avant la symétrie de l'homosexualité masculine (c'est pourquoi on doit plutôt parler plutôt d'un amour entre hommes) ; d'autre part, Davidson choisit de poser une question élémentaire : pourquoi a-t-on accordé une si grande importance à la sodomie dans l'histoire de  l'amour grec, alors que le grec ancien n'a même pas de mot pour cela ?

 
La sodomanie : diagnostic d'une maladie universitaire ?

L'ouvrage de Davidson entend remettre la pénétration sexuelle à sa place, tout en s'interrogeant, à l'occasion, sur les motifs qui ont provoqué sa prévalence — ce que Davidson appelle la "sodomanie" des universitaires. Pour faire sentir ce que signifie ce changement de perspective, il suffira d'un exemple. Prenons Achille et Patrocle. La question classique consisterait à se demander : "l'ont-ils fait ? et qui a pénétré qui ?" Exemplaire de cette tendance, Michel Foucault qui pouvait écrire, à propos de leur relation, qu'il fallait savoir "comment ils se différenciaient et lequel des deux avait le pas sur l'autre (puisque sur ce point le texte d'Homère était ambigu)" : "Homère donnait à l'un la naissance, à l'autre l'âge ; à l'un la force, à l'autre la réflexion."  .

Mais pour Davidson, l'éros ne doit pas s'interpréter à travers le prisme de cette seule question. Si, dans sa relation avec Patrocle, Achille "bande", c'est moins au sens intransitif qu'au sens transitif (il bande les plaies de Patrocle), comme le montre Davidson à travers une analyse de la coupe de Sosias  .

L'analyse des pièces proposées par Davidson dans son volumineux dossier conduit à marquer partout l'absence de la sodomie. Mais si elle est absente, pourquoi s'être acharné à lui faire place ? Deux auteurs sont accusés d'être à l'origine de la "sodomanie" ou d'avoir "sexé l'amour grec"   : Kenneth Dover, tout d'abord, qui en interprétant la distinction erastes/eromenos comme celle du pénétrant et du pénétré arrime la littérature sur l'amour grec à une fixation sodomite ; Foucault ensuite, qui tout en contestant les résultats de Dover (l'homosexualité n'existe pas dans la Grèce ancienne et elle n'est qu'une "invention" du XIXe siècle), en maintient les présupposés et travaille encore à partir des rapports de pouvoir institués dans la pénétration. Si le livre de Dover est un classique sur l'homosexualité grecque, loué parce qu'il s'appuie sur les faits, Davidson signale en revanche que l'objet qu'il reconstitue est d'une existence fort difficile à établir. Y a-t-il quelque chose comme la sodomie grecque ?
 

L'introuvable pénétration entre hommes

Dover notait déjà que Platon n'utilise aucun mot explicitement anatomique ou physiologique pour désigner les amours entre hommes  . Au contraire, Platon utilise le verbe "charizesthai" (accorder une faveur) — ce que Dover tend à interpréter comme "accepter d'être pénétré". Dans son édition du Banquet, Dover nous met en garde : selon lui, le caractère euphémistique des termes hypourgein (rendre un service) et charizesthai (accorder une faveur) ne doit pas tromper le lecteur : l'éromène n'a qu'une seule "faveur" à accorder, c'est bien la possibilité d'un contact physique conduisant à l'orgasme.  .

La question est donc de savoir si proposer une telle traduction ne conduit pas à sur-interpréter le texte.

Si les textes sont euphémisés, qu'en est-il des vases ? Le programme établi par Dover a été poursuivi, sur son versant iconographique, par H.A. Shapiro  . Or, ce dernier notait également que les scènes de pénétration homosexuelle représentées sur les vases étaient relativement rares et plutôt discrètes ("restrained and understated"), surtout comparées à la fréquence et au caractère explicite des coupes présentant des représentations pornographiques hétérosexuelles. Shapiro explique cette différence de traitement par le statut social des participants : les "garçons" représentés comme éromènes ne sont pas des prostitués ni des esclaves, mais toujours des jeunes gens libres ; d'où le fait qu'au sens strict, les coupes représentant du sexe entre hommes ne puissent pas être qualifiées de "pornographiques", puisque "pornè" désigne le prostitué. Les scènes entre hommes ne seraient donc pas représentées pour exciter la lubricité.

Mais Dover et Shapiro s'accordent donc pour affirmer que le traitement platonicien des amours entre hommes ou la figuration de ce thème sur les motifs des vases constitue une représentation euphémistique de la réalité grecque, dissimulant la dimension physique des contacts sexuels. Ni Platon, ni les artistes ne se livraient à des descriptions obscènes homosexuelles, préférant souligner la dimension spirituelle de ces relations. Pourtant, selon les savants hellénistes, la dimension physique (c'est-à-dire pénétrante) de l'amour grec était bel et bien présente, rarement complètement exprimée mais toujours sous-entendue.

C'est sur cette dimension implicite que Davidson travaille : il montre comment Dover s'est vu contraint de sur-traduire et de substituer, aux représentations picturales de pénétrations homosexuelles, des cas de sodomies exercées sur des femmes —celles-ci "tenant lieu" selon lui de scènes de garçons sodomisés, proprement irreprésentables. À l'inverse, Davidson propose de s'en tenir avec plus de prudence à ce que les Grecs disaient et montraient effectivement. Pour Davidson, l'éros est l'amour qui entraîne, sans connotations sexuelles explicites : aimer, n'est pas sodomiser.
 

En finir avec l'éros pédagogique, initiatique et asymétrique ?

C'est pourtant la version sodomite de l'amour grec, mise en place par Kenneth Dover, qui fut (sous l'influence de Paul Veyne) adoptée par Michel Foucault dans L'Usage des plaisirs (le tome II de son Histoire de la sexualité). Foucault et Veyne donnent la version française de la "sodomanie", proposant une relecture de l'acte sexuel qui (a) fait l'économie de la catégorie d'homosexualité (une invention du XIXe siècle), et (b) analyse l'acte sexuel selon la division actif/passif ou dominant/dominé.

Le premier point constitue une leçon de nominalisme et sert à Foucault à contrer les lectures "homophiles" de la Grèce ancienne développées par le groupe Arcadie autour d'André Baudry. Le second point permet de retrouver une sorte d'universel anthropologique : le fait que la pénétration soit une pratique de domination et de subordination, qui toujours engendre le mépris du pénétré.

Le défaut de toutes ces lectures est, selon Davidson, d'avoir appauvri notre compréhension de l'amour grec : "d'avoir réduit un phénomène public complexe, essentiel pour comprendre la politique grecque et la philosophie, la guerre, l'art et la société, à une série d'actes génitaux, que pourtant nul n'a jamais vus et dont on ne parle jamais"   . Les lecteurs familiers de Dover et Foucault, ceux de Bernard Sergent que Davidson discute dans sa conclusion ou ceux de Félix Buffière (qui ne figure pas dans la bibliographie), diront que la lecture "sodomaniaque" commet une grande injustice. En fait, tous ces auteurs ne donnent pas une interprétation purement sexuelle de la sodomie et des relations sexuelles entre hommes ; au contraire, ils en donnent une lecture initiatique, ils en font un rite de passage. Pourquoi alors, en brandissant l'accusation de fixation "sodomaniaque", Davidson ne semble-t-il pas prendre la dimension pédagogique et initiatique des relations entre éraste et éromène, alors que précisément ce modèle considère l'homosexualité dans ses fonctions sociales et non seulement sexuelles ?

En réalité, Davidson entend rompre avec la lecture "initiatique" et asymétrique des amours entre hommes. Il va plutôt trouver ses modèles dans Ganymède auquel Zeus n'enseigne rien, mais aussi et surtout aux couples mythiques que sont Patrocle et Achille, Alexandre et Hephestion, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale… "Philia" serait peut-être un terme plus usuel pour désigner ces couples, mais parler ici d' "Eros" revient à souligner la dimension entraînante de cet amour.

Ainsi, si la réévaluation proposée par Davidson est radicale, c'est précisément par la rupture qu'elle opère avec le modèle initiatique, si associé à l'amour grec dans les lectures qu'en donne l'ethnologie comparée.

 
Le cri de Dominique Fernandez

On se souviendra peut-être ici du cri que poussait déjà Dominique Fernandez, après sa lecture de Dover, Foucault, Buffière et Sergent. Comprenant que tous leurs ouvrages indiquent que "l'homosexualité excluait non seulement l'amour mais même le désir", qu'elle était en outre "limitée à une fonction sociale précise", que "le jeune garçon ne se soumettait passivement à l'éraste que pendant une période très brève, le temps d'exorciser sa féminité et d'accéder au statut d'adulte et de citoyen", Fernandez s'écriait : "Chassez donc de vos rêveries, modernes gays, l'image du paradis grec ! Et cherchez un nouveau modèle du côté où vous attendiez le moins à le trouver : dans ce Moyen Âge occidental dont un lieu commun non moins tenace fait une époque uniformément vouée à l'obscurantisme et à la répression !"  .

Il semble qu'indirectement, Davidson se propose de répondre à Fernandez et que son livre contribue à refaire de la Grèce antique un trésor de représentations où les gays peuvent puiser. On pourra critiquer sa lecture comme une lecture "gaye" des amours grecques, mais on ne peut que se réjouir du brio avec lequel il secoue les idées reçues. The Greeks and Greek Love nous oblige à reconsidérer ces questions avec vivacité et propose une relecture critique de l'abondante littérature sur "l'homosexualité grecque". Entreprendre la lecture de ce volumineux ouvrage est donc une activité pleine de surprises et de plaisirs.

Une fois mises à l'écart les dimensions grivoises, sodomaniaques, asymétriques et pédophiles couramment associées à l'amour grec, Davidson peut parler avec gravité de l'importance des relations entre hommes prises dans toutes leurs dimensions : Ganymède peut enfin trouver sa place dans les histoires de la religion grecque, où l'histoire de son enlèvement sert d'emblème de piété, parle de sacrifice et de la différence entre les hommes et les dieux.
 
 
* À voir également :
 
Quelques recensions intéressantes de l'ouvrage :
 
Mark Vernon rappelle le Lysis de Platon et souligne l'importance de l'amitié (philia), quelque peu négligée par le livre de Davidson  . Vernon souligne aussi le traitement un peu cavalier qui est donné de Michel Foucault.
 
Oliver Taplin, dans le Guardian, rappelle pour sa part le mythe d'Aristophane, emprunté au Banquet de Platon, pour discuter la thèse de Davidson selon laquelle  l'éros est "à sens unique" ("Eros as a one-way street") et non mutuel. Il déplore en outre le fait que la focalisation sur l'amour homosexuel oblitère complètement toute prise en compte de l'amour hétérosexuel.
 

Le mythe d'Aristophane sur Youtube :
 
Pour une présentation animée du discours d'Aristophane, on peut regarder le court-métrage de Pascal Szidondans, avec la traduction de Luc Brisson lue par Jean-François Balmer
 
John Cameron Mitchell en a donné une inventive interprétation rock dans la chanson "The Origin of love" du film Hedwig and the angry Inch
 
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