Théâtre

La Guerre des Théâtres ou La Matrone à la foire, d'après La Matrone d'Éphèse

Couverture ouvrage

Louis Fuzelier (auteur de l'oeuvre originale (1714)) Arnaud Marzorati (direction musicale) Jean-Philippe Desrousseaux (metteur en scene)

Montansier – Une réjouissante « guerre des théâtres »
[mardi 05 décembre 2017]


Un opéra comique fantasque et participatif mêlant les genres et les pratiques spectaculaires au Théâtre Montansier.

Au début du XVIIIe siècle, une guerre des théâtres sévit sur les scènes françaises : la Comédie-Française s'attaque au théâtre de foire pour défendre son monopole, l'Opéra s'en mêle aussi et les forains doivent rivaliser d'audace et d'imagination pour résister à la multiplication des procès et des interdictions qui s'ensuivent. C'est dans ce contexte que naît l'opéra comique en France. Pour célébrer son tricentenaire, l'Opéra Comique avait programmé au cours de la saison 2014-2015 un spectacle dirigé par Arnaud Marzorati (ensemble La Clique des Lunaisiens) et mis en scène par Jean-Philippe Desrousseaux : La Guerre des théâtres ou La Matrone à la foire, opéra comique d'après La Matrone d'Éphèse (1714) de Louis Fuzelier. Ce spectacle est repris en novembre 2017 à Versailles à l'occasion d'un autre anniversaire, les 240 ans du Théâtre Montansier.

 

Un décor d'exception

Pour fêter cet événement comme il se doit, le Théâtre Montansier a vu les choses en grand. Grâce à un partenariat avec le musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, le spectacle est présenté dans un décor de forêt peint pour Trianon par Cicéri au XIXe siècle, à la demande de Louis-Philippe. Ce décor est complété par le fond de nuages de la gloire dessiné à la fin du XVIIIe siècle par Pierre Boullet et réalisé en 2016 par le peintre-décorateur Antoine Fontaine et les machinistes du théâtre de la Reine. L'ensemble est éclairé par François Xavier Guinnepain, qui s'est adapté en particulier aux spécificités techniques des châssis. Dans la salle à l'italienne bleu pâle du Théâtre Montansier, un tel décor trouve idéalement sa place et le spectateur pourrait se croire invité à un voyage au temps de Louis XVI.

 

       

 

Ôtons cependant toute ambiguïté : La Guerre des théâtres n'est pas une reconstitution à l'identique d'un spectacle de l'époque moderne. Certes, il comporte nombre de références à la naissance de l'opéra comique et au contexte culturel des premières années du XVIIIe siècle. De plus, il est accompagné de musique ancienne, interprétée sur instruments d'époque. Néanmoins, il s'agit bien d'une adaptation pensée pour un public d'aujourd'hui. Une brève introduction proposée au début du spectacle permet de recontextualiser l'affrontement des théâtres mis en scène par Jean-Philippe Desrousseaux, mais il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste de l'époque moderne pour suivre la représentation, ni surtout pour y prendre plaisir.

 

Opéra et folie comiques

L'intrigue, simple et cocasse, repose sur une mise en abîme. Une troupe de théâtre de foire donne une représentation : une veuve éplorée veut se laisser mourir en compagnie de Colombine, sa domestique, qui ne l'entend pas de cette oreille et entreprend, avec l'aide de Pierrot, de trouver un consolateur pour sa maîtresse en la personne d'Arlequin. Cette représentation est interrompue à plusieurs reprises par l'intervention des personnages hauts en couleur que sont la Comédie-Française et l'Opéra, bien décidés à nuire autant que possible aux forains. Ces derniers vont déployer tous les stratagèmes possibles et imaginables pour contourner les différentes interdictions inventées par leurs ennemis. Ainsi, l'interdiction de la parole parlée conduit les forains à chanter. Quand le chant leur est à son tour interdit, ils imaginent de faire chanter au public des airs dont la musique est aisée à mémoriser et dont les paroles sont indiquées sur des panneaux descendus des cintres. Les acteurs eux-mêmes devront bientôt quitter la scène, remplacés un temps par des marionnettes, avant de trouver l'argent nécessaire pour payer la redevance qui leur donne le droit de chanter des vaudevilles.

 

                      

 

Le spectacle est servi par une distribution de grande qualité, qui fait la démonstration de ses multiples talents tout au long de la soirée. Pierrot et Colombine, interprétés respectivement par le baryton Arnaud Marzorati et la soprano Marie Lenormand, mènent la danse, aux côtés de l'Arlequin de Bruno Coulon, au jeu très physique et énergique, dans la tradition de la commedia dell'arte. Le grain de folie d'Arlequin est l'une des clés du dénouement, c'est l'un des moteurs du spectacle. Irrévérencieux, il n'hésite pas à bousculer les spectateurs, qui réagissent avec le sourire. Avec ses complices, il obtient sans difficulté de la salle une participation enthousiaste, assez rare pour être soulignée. Les rires fusent, des répliques jaillissent et, surtout, les spectateurs sont à l'unisson quand il s'agit de chanter à l'invitation des forains interdits de parole et de musique.

Les autres personnages sont tout aussi savoureux. Le haute-contre Jean-François Lombard est l'interprète idéal de la veuve inconsolable, rôle travesti qui lui permet de mettre en valeur à la fois ses qualités d'acteur et son talent comique. La Comédie-Française (Jean-Philippe Desrousseaux) et l'Opéra (Marie Lenormand), caricatures des pires défauts qui puissent être reprochés à ces deux institutions, ne peuvent que susciter le rire. Pour être accessible et efficace, la parodie n'en est pas moins savante. Rome laisse ainsi place à la Foire dans la reprise d'une célèbre tirade du théâtre français : « Foire, l'unique objet de mon ressentiment ! » (Corneille, Horace). La haine s'exprime alors avec une force et un humour empreints de la beauté des vers de Corneille : « Voir le dernier Forain à son dernier soupir, / Moi seule en être cause, et mourir de plaisir ! » Enfin, la petite scène de théâtre de marionnettes, à la fois délicate et comique, est l'occasion de rappeler que Jean-Philippe Desrousseaux et Bruno Coulon sont aussi d'excellents marionnettistes, comme en témoignaient notamment la formidable Belle-mère amoureuse et l'onirique Pierrot lunaire (repris à l'Amphithéâtre Bastille cette semaine, avec également Marie Lenormand).

 

        

 

En somme, le Théâtre Montansier s'est offert un réjouissant cadeau d'anniversaire en programmant La Guerre des théâtres. Le spectacle permet en effet de rendre hommage à des formes spectaculaires anciennes, sans s'interdire de les adapter à un public contemporain. Il bénéficie aussi des dimensions très raisonnables d'une salle à l'italienne maintenue dans la demi-pénombre d'une lumière tamisée, où acteurs-chanteurs et spectateurs peuvent se rencontrer, rire et chanter ensemble, aux côtés des musiciens de La Clique des Lunaisiens.

 

La Guerre des théâtres ou La Matrone à la foire, opéra comique d'après La Matrone d'Éphèse (1714) de Louis Fuzelier, avec des musiques de Jean-Joseph Mouret, Marin Marais et Jean-Philippe Rameau, direction artistique Arnaud Marzorati, mise en scène Jean-Philipphe Desrousseaux, conseil théâtral Françoise Rubellin, avec La Clique des Lunaisiens, du 18 au 26 novembre 2017 au Théâtre Montansier, à Versailles. Production de La Clique des Lunaisiens, coproduction Opéra Comique et Centre de Musique Baroque de Versailles.

Crédits photographiques : Jef Rabillon et Ville de Versailles

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