Quelles sont les difficultés éthiques et scientifiques posées par la recherche sociale en immersion ?

Se plonger au cœur de la réalité d’un univers social, partager la vie de ses acteurs, l’observer au plus près jour après jour : voilà la recette permettant de comprendre et décrire cet univers. En immersion rassemble, sous la direction de Pierre Leroux et Erik Neveu, les actes d’un colloque éponyme organisé en novembre 2013 à Rennes par le Centre de recherche sur l’action politique en Europe (CRAPE-ARENES). Ce colloque s’était donné pour mission de présenter les expériences de sociologues, ethnologues et journalistes, sur des terrains aussi variés qu’un laboratoire d’expérimentation animale , un quartier populaire de Fort-de-France , une entreprise de nettoyage , un régiment d’infanterie  ou un cabinet de médecine générale , pour n’en citer que quelques-uns.

 

Entrer dans la peau d’un autre…

Le livre commence, dans sa première partie, par revenir sur des expériences pionnières en immersion. Si les exemples de Nellie Bly, journaliste américaine de la fin du XIXe siècle, dans un asile psychiatrique pour femmes, ou de Jack London, dans les bas-fonds de Londres à la même époque, sont restés célèbres (et sont donc rappelés ici à plusieurs reprises par divers contributeurs), d’autres sont moins connus, comme celui du voyage d’Anton Tchekhov à Sakhaline  au cours duquel l’écrivain russe se livre à une observation et à une description des conditions de vie que ne renierait pas un sociologue patenté d’aujourd’hui. L’ouvrage apporte un éclairage bienvenu sur ces précurseurs de la sociologie par immersion. Émile Zola , par exemple, sous l’appellation du « roman réaliste » dont il est fer de lance, mène en fait des études journalistiques poussées sur les conditions de vie de la classe ouvrière française au XIXe siècle.

Mais comment entrer dans la peau d’un autre ? Se pose ici la délicate question de la méthode : l’immersion dans laquelle l’expérimentateur se grime, se fond littéralement dans son univers au point de ne plus pouvoir être identifié, et, en regard, le choix que fait parfois l’expérimentateur de faire connaître largement sa position – que ce soit par volonté de ne pas « tromper » son monde ou parce que l’immersion totale serait impossible du fait de contraintes objectives. Le cas de la sociologue menant une étude dans un cabinet médical , par exemple, montre bien les limites de la tentation de l’immersion « déguisée » : comment tenir son rôle correctement lorsqu’il s’agit de se faire passer pour ce qu’on n’est pas, et que les interlocuteurs ne manqueront pas de vous démasquer ? Plusieurs contributions reviennent sur cette position connue, assumée du sociologue sur son terrain d’observation ; d’autres explorent, en revanche, la méthode du « déguisement » du sociologue, qui devient littéralement un élément de l’univers qu’il étudie, avec les subterfuges que cela implique d’un point de vue vestimentaire ou comportemental – avec le questionnement éthique de la rupture de confiance vis-à-vis de la population étudiée que cela implique.

 

…Tout en gardant la sienne !

Car une fois entré dans la peau de cet autre, encore faut-il en sortir, et tirer quelque chose de scientifique de cette expérience. L’ouvrage revient avec bonheur, simplicité, et sans fard, à travers plusieurs contributions, sur la difficulté qu’il y a à conserver la distance nécessaire à l’étude scientifique, à devenir « autre » sans pour autant cesser d’être « soi-même ». Les méthodes décrites alors convergent toutes vers la description d’un « placard »  permettant, au sens propre, de changer de peau, de redevenir soi-même pour prendre le temps de l’écriture scientifique, le soir, sous forme de tenue de journal de bord. Certains contributeurs notent, avec beaucoup de lucidité, la difficulté croissante du travail d’écriture auquel ils s’astreignent quotidiennement, au fur et à mesure de leur acculturation à l’univers étudié, de leur proximité grandissante avec la population étudiée, et qui fait écho à celle consistant à garder la distance émotionnelle nécessaire avec ce terrain. D’autres remarquent qu’il devient parfois nécessaire de cesser l’expérience d’immersion, lorsqu’ils ne parviennent plus à se défaire de leur personnage ou de « l’emprise du terrain » . La restitution de l’expérience doit alors commencer.

 

Bas les masques !

Toujours avec beaucoup de simplicité et d’humilité, le livre s’interroge sur la manière de restituer l’expérience de la recherche auprès de la population étudiée : il s’agit alors de se démasquer, pour celui qui a poussé l’immersion jusqu’à sa forme « déguisée », en révélant son identité réelle, et en reconnaissant qu’il a pu tromper son monde. Certains contributeurs relèvent les réactions de défiance, de choc, que cela entraîne parfois, mais également les formes de reconnaissance que la révélation entraîne, de la part de populations observées qui peuvent se sentir flattées d’avoir ainsi fait l’objet d’études. La restitution peut alors s’apparenter à un « contre-don »  venant compenser le « viol d’intimité » que constitue cette « forme d’intrusion douce et manipulatoire dans la vie des sujets » . Cette démarche du contre-don se révèle finalement indispensable « pour que l’entreprise d’immersion ne consiste pas en une entreprise de voyeurisme d’intellectuel vis-à-vis des classes populaires »  ; le contre-don rachète les subterfuges auxquels le sociologue, l’ethnologue, le journaliste se livrent parfois – ou, du moins, soulagent-ils leur conscience et leur éthique professionnelle#nf#