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Littérature

Je n'ai qu'une langue et ce n'est pas la mienne

Couverture ouvrage

Kaoutar Harchi
Fayard , 306 pages

Ecrire dans une autre langue que la sienne
[mercredi 18 octobre 2017]


Comment la rception franaise d'auteurs trangers ayant choisi le franais pour s'exprimer en vient reconfigurer leurs propos.

Auteure de trois romans publiés chez Actes Sud et chercheuse rattachée au laboratoire Cerlis Paris Descartes, Kaoutar Harchi est doublement investie dans le monde des écrivains. Dans l’essai Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve, issu de sa thèse de doctorat soutenue en 2014 et dont le titre est emprunté au philosophe Jacques Derrida, elle chausse ses lunettes de sociologue de l’art pour retracer les trajectoires sociales et littéraires de cinq écrivains algériens qui ont opté pour le français dans leurs œuvres : Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal.

 

Une reconnaissance socialement déterminée

Kaoutar Harchi décrit les différentes étapes qui mènent à la consécration et tente de saisir cet instant T durant lequel l’œuvre et son auteur sont voués à la sacralité. Combinant approches bourdieusienne et postcoloniale, elle s’intéresse à la manière dont se forme la croyance en la valeur littéraire et porte davantage son attention aux agents et aux instances de consécration qu’aux œuvres elles-mêmes.

« Se demander ce qui fut reconnu lors de l’élection d’Assia Djebar à l’Académie française appelle des réponses mobilisant communément le champ sémantique du “génie”, du “talent”aou encore du “don”. Or, ces notions, imprégnées de l’idéologie romantique, ne participent pas tant à expliquer les fondements sociaux de la réussite artistique qu’à effacer, par un processus de naturalisation, l’inégalité des possibilités d’accès au statut convoité d’écrivain reconnu et à nier les stratégies de l’individu pour être reconnu ainsi que les intérêts de l’institution académique à le reconnaître. » 

Kaoutar Harchi raconte les premières socialisations des écrivains placés au centre de cette recherche dans le temps primordial qu’est l’enfance. Elle étudie la manière dont y est acquis un capital culturel, par la transmission d’un héritage immatériel au sein de la cellule familiale ou dans le cadre de l’école. Les hommes et femmes de lettres sont par la suite confrontés à des événements déterminants qui dévient leurs trajectoires et les amènent à embrasser une carrière littéraire dont la fin est d’exprimer par l’écriture cette « problématique existentielle » , les obsessions d’une vie qu’il nous faut résoudre.

Kateb Yacine fera l’expérience de la prison après les manifestations du 8 mai 1945, et celle de la passion amoureuse. Après un engagement religieux dans l’Algérie des années 1980, Kamel Daoud se tournera vers la littérature, après avoir exercé le métier de journaliste tandis que Boualem Sansal n’envisagera que très tardivement cette carrière. Encouragée par son ami Rachid Mimouni, il s’attèlera à l’écriture romanesque en 1997 alors que la guerre civile bat son plein en Algérie.

 

La littérature comme combat

Dans la narration de cette quête de reconnaissance des écrivains francophones, la littérature est envisagée comme une arme pour Kaoutar Harchi, qui considère sa propre pratique d’écriture comme une « littérature combat ». Ainsi, elle met à jour l’économie des luttes menées par les auteurs algériens francophones au sein de l’espace littéraire français et les stratégies adoptées pour s’y imposer. Cette arme s’avère pourtant à double tranchant : ces écrivains ont à leur disposition une langue dont la domination s’est imposée durant le processus de colonisation de l’Algérie. Une domination linguistique indissociable de la domination littéraire exercée par Paris comme centre de l’édition et que les écrivains rejoignent, afin d’exister, « à la nage » selon l’image du sociologue Jean-Louis Fabiani qui signe l’introduction de l’ouvrage. Si des raisons politiques peuvent encourager les maisons d’édition parisiennes comme Minuit, Seuil ou Maspero, à intégrer ces nouveaux auteurs à leur catalogue, cela permet aussi à ces dernières d’élargir leur offre à peu de frais.

La reconnaissance des écrivains algériens s’explique le plus souvent par des raisons extra-littéraires. Ainsi, Kaoutar Harchi revient sur la non-intégration de Kateb Yacine au répertoire de la Comédie française à l’occasion de l’Année de l’Algérie en France. En 2003, ce ne sont pas les pièces du dramaturge qui sont montées sur les planches de la prestigieuse institution mais Présences de Kateb Yacine, un assemblage de textes issus des entretiens accordés par le dramaturge, à la Salle Richelieu, et Nejma, une version théâtrale de son premier roman, au théâtre du Vieux-Colombier. Selon l’auteur, l’intérêt porté à Kateb Yacine semblerait moins résider dans son œuvre que dans sa trajectoire militante, cela en lien avec un contexte politique marqué en France par la volonté de briser le silence entourant les « événements » d’Algérie et de renforcer l’amitié franco-algérienne par le truchement des arts et de la culture.

Les mêmes raisons présideraient à la réception d’Assia Djebar à l’Académie française en 2005. Par l’étude du discours prononcé à cette occasion par l’auteur de L’Amour, la fantasia, Kaoutar Harchi montre aussi de quelle manière les écrivains peuvent retourner à leur avantage l’usage politique qui est fait de leur reconnaissance. Contrairement à la tradition qui veut que l’on rende hommage à son prédécesseur, Assia Djebar centre son discours d’investiture sur sa propre biographie et la colonisation de l’Algérie. Rachid Boudjedra contrera dans son œuvre le discours historique officiel, luttant sur deux fronts en dénonçant domination coloniale et mythe des ancêtres héroïques qui a cours dans l’Algérie indépendante. Si cet engagement des écrivains algériens dans leurs œuvres et dans leurs discours est interprété par Kaoutar Harchi dans le cadre de stratégies de lutte, il pourrait également révéler la manière dont ces écrivains répondent sur ce même terrain politique auquel ils sont assignés, adoptant ainsi une position hétéronome qui participe de leur « non-intégration » au champ littéraire.

 

Désamorcer les armes : dépolitisation et déterritorialisation

Dans l’analyse de Kaoutar Harchi, ce mouvement de résistance semble s’affaiblir au sein de la seconde génération représentée par Kamel Daoud et Boualem Sansal. Le désamorçage des armes des écrivains algériens au sein du champ littéraire français peut prendre différentes formes, dont celles de la dépolitisation et de la déterritorialisation : « une position prise en un espace précis revête, ailleurs, en raison des contextes sociohistoriques propres à chaque espace, une autre signification. La parole de l’écrivain, déterritorialisée, est alors davantage exposée à des formes de valorisation instrumentale car sa réception est toujours déjà une annexion. » 

Ainsi, Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, publié dans un premier temps aux éditions Barzakh en Algérie, est vidé de sa charge politique dans la version française, par une série de modifications opérées par l’éditeur Actes Sud qui orientent la lecture dans le sens d’une célébration d’Albert Camus. Alors que la première version du livre, s’inscrivant dans une logique postcoloniale, voulait nommer l’arabe auquel Albert Camus n’avait pas donné de nom dans L’Etranger, l’intérêt pour l’œuvre de Kamel Daoud se forme en France autour de la célébration de ce classique. De même, l’approche critique de 2084 de Boualem Sansal est le prétexte à l’évocation de questions socio-politiques plus que littéraires.

Face à ces annexions, les écrivains se trouvent dans une position instable et doivent trouver un nouvel équilibre afin de ne pas décevoir leur horizon d’attente en France. Kamel Daoud, rapatrié de la catégorie « écrivain algérien francophone » à celle d’« écrivain français », infléchit son discours critique vers l’hommage à Albert Camus qui est attendu de lui. Boualem Sansal, qui ne peut refuser les effets de transfert de la sacralité littéraire, pointe du doigt ce qui différencie sa démarche de celle de Michel Houellebecq dans Soumission. Toutefois, en insistant sur sa condition d’écrivain « hétéronome et localisée » , il prend ses distances avec les normes décrétées universelles par ceux qui dominent le milieu littéraire.

 

À travers l’évocation de ces cinq parcours qu’elle fait résonner entre eux, Kaoutar Harchi met au jour certaines formes de domination symbolique qui ont court dans le monde littéraire français et qui trouvent selon elle « en l’assignation identitaire, en le déni du contexte spécifique de production de l’œuvre, en la déterritorialisation du discours littéraire, ses formes les plus certaines. » . Une comparaison est esquissée à la fin de l’ouvrage avec le cas de l’Angleterre où les écrivains étrangers de langue anglaise affirment une position tournée vers l’international et politisée à l’extrême.

Cette comparaison aurait gagné à être étendue à l’intérieur même du champ littéraire français afin de multiplier les études de cas. Il s’agirait également de mettre en perspective des carrières d’autres écrivains algériens francophones qui n’ont jamais joui d’une telle reconnaissance que ceux traités dans l’ouvrage, celles d’auteurs étrangers ou encore des trajectoires idéaltypiques françaises. Cela permettrait d’affiner la nécessaire étude des conditions d’accès au métier d’écrivain et des formes de stigmatisation qui font dévier ou arrêtent certaines trajectoires artistiques.

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