Littérature

Qui a peur de l'imitation ?

Couverture ouvrage

Maxime Decout
Minuit , 160 pages

Heureux qui comme l’imitateur
[lundi 09 octobre 2017]


Maxime Decout analyse les malaises, les usages et les enjeux de l’écriture mimétique.

Il suffit de lire les titres des six chapitres de l’ouvrage de Maxime Decout pour comprendre que l’imitation est une pratique littéraire qui nécessite un effort de lecture et d’analyse sur plusieurs niveaux. Dans la première partie, des « réprobations » aux « vertiges identitaires », en passant par les « justifications », le rapport à l’imitation trahit, selon l’auteur, un malaise complexe et persistant chez les écrivains. Dans la seconde partie, l’écriture mimétique s’articule autour de plusieurs usages : rejeter l’imitation elle-même, corriger ou améliorer le texte d’origine, retourner, annuler ou encore s’affranchir du modèle imité. Les titres respectifs de l’introduction (« Longtemps, j’ai imité de bonne humeur ») et de l’épilogue (« À la manière d’une conclusion ») viennent à la fois encadrer et corroborer le projet de l’auteur : lire l’imitation par-delà la suspicion, s’approprier l’acte de l’écriture mimétique en tant qu’objet d’investigation, révéler puis se libérer de cette peur de l’imitation qui « sommeille en tout un chacun, parfois même comme une sorte d’inconscient refoulé ». D’emblée, le projet est complexe car l’imitation, nous prévient Decout, « n’est jamais une attitude évidente, simple », mais plutôt « un phénomène de conscience », une pratique qui n’a rien d’exceptionnel ni de marginal, un exercice de créativité scripturale ancré dans un double mouvement de rapprochement et de décalage par rapport au modèle imité.

 

Qu'est-ce que l'imitation en écriture ?

Le premier défi auquel se heurte Decout dans son investigation est celui de la définition. C’est que l’imitation se décline suivant un ensemble de procédés variés et souvent confus. Si l’imitation doit être distinguée du « plagiat », du « pastiche », ou encore de « l’influence », les frontières entre ces différentes pratiques restent poreuses et instables. Par conséquent, Decout suggère que « si l’imitation avait un animal totem, celui-ci serait assurément le caméléon ». À cette instabilité terminologique vient se rajouter un questionnement identitaire lié à l’écriture mimétique. En opérant entre les domaines esthétique et existentiel, l’imitation mobilise aussi bien les techniques de (re)composition scripturale que les affects de l’écrivain. En tant que « lieu d’un ancrage et d’un encrage pour lancer ou relancer la parole », elle s’apparente à « une sorte de laboratoire non seulement d’observation mais aussi d’expérimentation ». Sonder les formes et les questions que pose l’imitation revient à explorer les mécanismes de la création, du style et de l’identité. Decout précise vouloir garder au phénomène une « certaine plasticité » : traverser les expériences mimétiques des auteurs, suivre les transformations et les glissements de l’imitation afin d’en identifier la peur intrinsèque et les enjeux fondamentaux.

Dans la première partie de son livre, Decout choisit de partir de l’Ulysse de Joyce, précisément de la quatrième section « Bœufs du soleil », pour souligner les ambivalences de l’imitation. À la fois hommage, transgression et apprentissage, l’écriture mimétique joycienne se situe entre plaisir et punition, entre crime et châtiment. Si au départ l’imitation est associée à l’entrée dans le métier d’écrire, portée par les valeurs d’initiation et d’éducation littéraires, le thème de l’enfance pasticheuse est traité de manière ambivalente par les écrivains : confrontation au roman de l’amour chez Proust, oscillation entre formation et aliénation chez Sartre, mutisme et difficulté de positionnement chez Sarraute. En somme, le récit de la naissance de l’écrivain ne peut se faire à partir de l’imitation. En s’appuyant sur des exemples prélevés dans la littérature française et mondiale, Decout montre que l’imitation est souvent considérée comme « la source d’une inhibition radicale, d’une paralysie créatrice », se reflétant jusque dans la galerie des personnages dérivés de l’imitateur. Le copiste, le faussaire, le plagiaire, l’érudit ou encore le pédant sont autant de figures « dégradées », convoquées par l’écrivain pour interroger sa peur de l’imitation. « Tout porte à croire », nous dit Decout, « que la littérature met à mort l’imitateur pour mieux se rassurer ». Dans son investigation des motivations avancées par les écrivains pour avoir recours à l’imitation, l’auteur dévoile un ensemble de techniques tout aussi créatives que paradoxales. Réseaux lexicaux, images réversibles, mises au point et explications des méthodes et des choix d’imitation trahissent un « besoin insistant, méthodique, presque normatif » de justifier l’écriture mimétique, au point de basculer souvent dans la mauvaise foi.

Par-delà le jeu des réprobations et des justifications, la peur de l’imitation se nourrit de ce que l’auteur nomme le « vertige identitaire », à savoir l’exacerbation du rapport à l’autre à travers l’acte de l’écriture mimétique. Si l’histoire littéraire est communément pensée en termes d’inventions et de ruptures, la peur de l’imitation est à la fois « terreur de la répétition » et « épouvante de la privation identitaire ». L’imitation pose la question du désir mimétique : faille identitaire, angoisse existentielle, menace et fascination au contact de l’autre et de son œuvre. Partant, l’imitation introduit une dynamique fascinante au cœur même du langage : les mots de chaque écrivain sont en réalité des additions, des reprises, des habitudes appropriées pour construire une « mosaïque identitaire ». Pour être soi-même, l’écrivain doit « accueillir » et « incorporer » d’autres styles. C’est que l’imitation, explique Maxime Decout vers la fin de la première partie, est aussi « révélation », soit déclenchement de l’écriture au terme d’un contact passionnel et captivant avec les œuvres des autres. À l’image de « l’intoxication flaubertienne » évoquée par Proust, l’imitation donne lieu à un carrefour de pulsions : jalousie, rancœur, envie, réjouissance… La lecture fascinée ou influencée peut glisser rapidement vers l’imitation : « L’œuvre se fait avec et contre des modèles. » Et c’est précisément cette lutte, entre angoisse et adoration, qui nourrit l’écriture, annule le refoulement de la peur et signe presque toujours le retour de l’élan mimétique.

 

Paradoxes de l'imitation

Mais pourquoi donc imiter les autres ? Dans la seconde partie de son ouvrage, l’auteur s’attelle à une analyse détaillée de cette « pensée du paradoxe » qui caractérise l’imitation : « on la craint pour ce qu’elle est » mais « on s’y applique pour ce qu’elle permet, à savoir s’opposer à elle-même ». L’imitation : quête de la dissemblance à travers les jeux de ressemblance. Tout d’abord, il arrive que l’imitation soit motivée par une volonté de se libérer de l’emprise de l’autre. Dans L’Idiot de la famille, Sartre opte par exemple pour un « jeu entre distance et proximité » en alternant analyses et pastiches avec pour double objectif d’approcher Flaubert et de « neutraliser l’adoration » qu’il suscite. Certes, la démarche est périlleuse mais elle peut s’enrichir d’une dimension « thérapeutique » avec Perec qui cherche à « soigner les maux de filiation par la filiation des mots », ou « homéopathique » avec Proust qui renouvelle sans cesse l’emprise conjuguée de Saint-Simon, des Goncourt et de Flaubert. Dans un autre registre, Stendhal étudie le style d’autrui pour construire le sien, faisant de ses « tricheries » autant d’« échappatoires » littéraires et identitaires aux modèles de ses aînés. Mais c’est avec Flaubert, observe Maxime Decout, que les rapports entre modèle, copie et imitation deviennent plus complexes : Bouvard et Pécuchet met en scène la rencontre de l’imitation et de la copie pour atteindre un absolu de l’écriture et « regagner la singularité du style ». Paradoxe flaubertien : la renaissance de l’écrivain est rendue possible par une pratique radicale de l’écriture mimétique qui abolit le Moi et neutralise le style pour le recréer.

Pour Maxime Decout, l’imitation est une pratique qui « creuse sans cesse ses ambivalences », oscille constamment entre les registres et s’aventure même par-delà sa peur inhérente. En effet, face à l’œuvre source, l’imitation peut se faire exercice de transformation, de correction ou d’amélioration. Cette dernière opération permet à l’imitateur de vaincre les origines de sa peur en affirmant son identité personnelle, en évitant la répétition et en apportant un bénéfice au modèle imité. Projetée dans le champ de l’écriture collectiviste, l’imitation se trouve réhabilitée à la faveur d’un effort commun vers le progrès dont elle devient l’instrument esthétique et intellectuel. Ici, l’idée de base qui nourrit la dynamique des mouvements et des groupes littéraires est que « dans tout rassemblement esthétique se joue une communion mimétique ». Un exemple signifiant de cette imitation collectiviste est l’expérience de Lautréamont qui revisite dans ses Poésies les maximes des moralistes, opérant – par ce retour en arrière – une projection vers « une autre modernité en consommant le divorce avec soi et avec son époque ». Cette pensée du progrès par l’imitation aboutit inexorablement à un déplacement de la notion d’originalité. La disparition de la source, par exemple, donne lieu à une imitation problématique car sans modèle. Dans un autre registre, la multiplication des emprunts ou l’élimination de l’auteur imité met en crise les sources, introduit une dimension « frondeuse » et favorise la suspicion. Enfin, chaque imitation peut soit devenir elle-même une nouvelle source et relancer ainsi le mécanisme de la création littéraire, soit tendre vers l’inimitable et prouver dès lors l’originalité première et infaillible de tout texte imité. Poussée à l’extrême, travaillée au gré des accumulations et des variations, l’imitation éclaire une voie créative où la littérature se fait anticipation et réinvention permanentes de nouveaux modèles.

 

Il y a indéniablement dans le livre de Maxime Decout une tentative d’étendre les domaines de lecture et de réflexion associés communément à l’écriture mimétique. Dans son épilogue, l’auteur souligne à juste titre que l’imitation est là pour nous rappeler que « la création n’est pas qu’un processus entre soi et soi, ou entre soi et le monde » mais plutôt la mise en jeu d’« une relation à l’autre, qui confond peur et désir, et qui passe par les mots d’autrui ». L’imitation révèle l’aspect collectif de la littérature, éclaire la dimension partagée de l’acte d’écriture. Cet aspect trouve d’ailleurs écho dans le choix extrêmement diversifié des références et des figures convoquées tout au long du livre : de Montaigne à Perec, de Stendhal à Modiano, de Nodier à Sartre, sans oublier les échappées hors du champ littéraire français avec Burton, Lowry, Melville, Calvino, ou encore les références aux travaux critiques et fondateurs de Gérard Genette, Jean Milly ou encore Daniel Sangsue. Cette richesse des sources donne à l’ouvrage de Maxime Decout une dynamique analytique qui sert le projet même de son étude. La confrontation des expériences et des exemples finit par éclairer aussi bien la complexité de l’écriture mimétique que l’évanescence des sources et des origines. Avec beaucoup d’application, Maxime Decout montre que l’imitation n’est que l’incarnation de tous ces paradoxes dont se nourrit la littérature : révélation et contestation des singularités, dépendance et indépendance des œuvres, circulation et effacement des influences. Au final, l’auteur réclame le droit de vaincre la peur de l’imitation et de donner libre cours à la générosité littéraire. « Ce livre que vous lisez », demande-t-il à son lecteur, « n’est-il pas d’ailleurs, comme tant d’autres, le fruit d’un brigandage souterrain parmi d’innombrables discours ? ».

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