Bande dessinée

Lhomme aux bras de mer, itinéraire dun pirate somalien

Couverture ouvrage

Simon ROCHEPEAU (scnario) Thomas AZULOS (dessin)
Futuropolis , 176 pages

Un homme à la mer
[jeudi 21 septembre 2017]


Quand lhumanit rencontre la mondialisation.

Très éloigné des Caraïbes et de l’imagerie véhiculée par Disney, L’homme aux bras de mer, itinéraire d’un pirate somalien suit le parcours de Mohamed, un pêcheur de 27 ans devenu pirate, puis prisonnier, aujourd’hui migrant. Ce reportage dessiné de Simon Rochepeau et Thomas Azuélos décrit l’engagement de Maryvonne pour l’aider à quitter sa geôle et entreprendre une insertion professionnelle. Le format bande dessinée prend le temps de développer la funeste trajectoire qui a conduit le jeune homme en Bretagne. La temporalité, longue de huit ans, est atténuée par le caractère elliptique du médium. La partie graphique emprunte l’aquarelle, un noir et blanc que soulignent quelques couleurs bretonnes, gris bleu et gris vert granit, une sobriété en adéquation avec le sujet. Ainsi, le découpage divise les planches en plans rapprochés. Chaque cadrage évoque la volonté de Maryvonne ou le désarroi du somalien. Des cases « plus » artistiques en pleines pages permettent l’évasion.

Maryvonne, petite bretonne à lunettes débute le récit. Août 2009, licenciée à 4 ans de la retraite, cette bénévole donne des cours de français au centre pénitentiaire de Lorient Plœmeur, dans le Morbihan. Pour Mohamed, l’apprentissage du français est devenu l’unique moyen de survivre. Originaire du Puntland, au nord-est de la Somalie, il se morfond dans 12 m3 sans communiquer avec quiconque. Pêcheur côtier depuis l’âge de 13 ans, sa routine âpre était parfois agrémentée d’un requin, pour les ailerons vendus aux Chinois. Autour des années 2000, la mondialisation devient effective et des chalutiers étrangers,  véritables « usines sur mer », raclent les fonds. Ils ramassent en une journée dix ans de production locale.

À l’indifférence réciproque succède une première rencontre, sans contact. Un matin, sa barque est renversée par la houle de l’étrave que produit l’un des navires. Mohamed nage pendant six kilomètres pour rentrer à bon port. En 2004, le tsunami lui enlève sa nouvelle embarcation.

Au bout de quelques semaines, Maryvonne apprend par son mari la nature du délit. Son élève est en cellule après avoir été capturé par les commandos de la marine nationale. Avec quatre complices, ils ont abordé un voilier vannetais, afin d’en tirer une rançon. Lors de l’opération de sauvetage, le skipper a été tué. Devant l’agitation naissante dans son entourage, Maryvonne trouve un job à l’Intermarché du coin. À l’automne 2009, alors que ses cours s’achèvent, elle découvre que le « pirate » parle anglais, qu’il le lui a caché de peur d’être surveillé. Janvier 2010, munie de son permis de visite, elle reprend ses visites à Plœmeur. Dans l’interminable attente de son procès, le jeune homme dépérit. « À 56 ans, j’en ai terminé avec mon égoïsme », Maryvonne décide de s’engager. Elle contacte la Cimade, découvre la procédure judiciaire concernant son protégé, la juridiction interrégionale spécialisée, le temps long, très long.

Au bout du monde

Mohamed devient narrateur. En Somalie, il a goûté l’école coranique, les châtiments corporels à coups de trique et la privation de nourriture. Son apprentissage du maniement de la Kalachnikov, omniprésente, a commencé à 12 ans. Après le passage désastreux du tsunami, il embauche pour un caïd local qui pratique ostensiblement la piraterie, un usurier à qui il doit rembourser le bateau perdu. Plusieurs tentatives professionnelles se révèlent infructueuses, Mohamed saute le pas. Le mode opératoire débute par le « classique » abordage, s’ensuit une demande de rançon, ou le détournement vers la côte pour naufrager avant le pillage. Avril 2009, pour son premier mauvais coup, les échelles destinées à aborder le porte-conteneurs sont trop courtes. Les cinq comparses se retrouvent au milieu de l’Océan, à 900 km des côtes somaliennes, avec un téléphone satellite, un GPS, quelques munitions dans un sac plastique, peu d’essence et aucune provision.

Ils croisent la route du Tanit, voilier piloté par Florent Lemaçon, pilote et propriétaire, de sa femme Chloé, de leur enfant et de 2 amis. Les pirates grimpent à bord et séquestrent le groupe, demandent une rançon et mettent le cap sur la terre ferme. Depuis Paris, afin d’éviter que les négociations ne s’enlisent à terre, le ministre Hervé Morin donne l’ordre d’assaut. Quelques secondes durant lesquelles Florent Lemaçon est tué par une balle française. Capturés, Mohamed et deux complices rescapés sont conduits en France.

Dans une brasserie de Plœmeur, Maryvonne et maître Lahaie devisent. L’avocat commis d’office égrène les faits : le décès du pilote, l’anarchie somalienne – pas d’État, pas de loi, pas d’ordre, pas de collaboration avec les autorités françaises – signifient l’enquête impossible, avec un risque de perpétuité . Après 3 ans de préventive et de soutien, Maryvonne obtient sa libération sous contrôle judiciaire (juin 2012). Le procès débute le 14 octobre 2013 à la cour d’Assises de Rennes. Inculpé pour détournement de navire par violence ou menace, arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire de plusieurs personnes commis en bande organisée , le verdict tombe : neuf ans ferme. Mohamed retourne en prison. Au bout de plusieurs requêtes, il obtient la liberté conditionnelle, sous bracelet électronique, en février 2016. Depuis, il travaille chez Emmaüs. En juin dernier, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande d’asile.

 

Quoique l’on pense du caractère absurde de cette aventure tragique, Mohamed a rencontré Maryvonne, qui semble s’être retrouvé elle-même à travers son action. La bande dessinée est aujourd’hui capable de « raconter » cette histoire en utilisant ses qualités. Le saut d’une case à l’autre autorise le survol des mois voire des années sans que la qualité de l’information n’en pâtisse. Au contraire, la judicieuse mise en image, par l’approche semi réaliste des personnes, adoucit la dureté du récit sans en retirer la gravité.

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