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Théâtre

La guerre de Troie n'aura pas lieu

Couverture ouvrage

Jean Giraudoux
Grasset , 140 pages

Disclaimer

La lecture de la pièce de Jean Giraudoux invite à repenser les tensions internationales actuelles.

La guerre de Corée (n’)aura (pas) lieu
[vendredi 15 septembre 2017]



Depuis quelques semaines, les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis ne cessent de s’accroître, à renforts de déclarations des deux chefs d’Etat. Les citoyens du monde entier assistent, impuissants, à ce jeu de ping-pong diplomatique et de multiples articles fleurissent, comme celui de la BBC, pour nous conseiller de ne pas nous inquiéter d’une guerre nucléaire. Cette situation rappellera à certains d’entre nous la trame d’une pièce de théâtre de Jean Giraudoux : La guerre de Troie n’aura pas lieu .

Le titre interpelle : la guerre de Troie a bien évidemment eu lieu. L’action de la pièce se déroule juste avant, alors que l’on peut encore croire qu’Hector, bien décidé à remettre Hélène aux Grecs, va réussir à éviter le conflit. Pourtant, la guerre finit par être provoquée.

Nous sommes dans la même situation que la population troyenne, à qui l’on promet que le conflit ne surviendra pas. Il est donc grand temps de relire Giraudoux pour se souvenir que le tragique irrationnel de la guerre pourrait bien se répéter aujourd’hui au sujet de la Corée du Nord.

 

La guerre n’est pas uniquement l’œuvre de la rationalité humaine

Il s’agit là de la thèse centrale de Giraudoux. A l’heure où il écrit La guerre de Troie n’aura pas lieu, les tensions montent en Europe et chacun fait des concessions à l’Allemagne pour éviter la guerre. Or, c’est bien là que le bât blesse : la guerre n’est pas seulement l’œuvre d’une rationalité humaine.

C’est tout l’objet de l’entretien au sommet entre Hector et Ulysse, les chefs des camps opposés, juste avant la guerre (acte II, scène XIII). Pour Hector, l’enlèvement d’Hélène par Pâris est l’unique cause de la probable guerre : il veut donc la leur rendre. Il se méfie d’Ulysse , envoyé des Grecs, qui ne cesse de répéter qu’il ne veut pas la guerre non plus, mais qu’il est « moins sûr de ses intentions à elle » . Alors qu’Hector incarne la politique rationnelle, qui découle des intérêts et actions des décideurs politiques, Ulysse explique que la guerre n’est pas de ce genre : les chefs ne peuvent pas l’empêcher. Leur seul privilège est « de voir les catastrophes d’une terrasse » , d’où ils peuvent partager un sentiment de fraternité ennemie du fait de leurs fonctions homologues.

Or, les arguments rationnels sont exactement ceux donnés par les médias et les experts : d’après la BBC, « personne ne veut la guerre » et il ne faut donc pas s’inquiéter. Le Nouvel Obs, qui titre néanmoins le 7 août dernier « Pourquoi la guerre est devenue possible avec la Corée du Nord », rappelle aussitôt que dans le cas d’un conflit, « tout le monde serait perdant ». Ces arguments fondés sur la raison ne sont pas suffisants : que personne n’ait intérêt à la guerre ne l’empêche pas de se produire.

 

Le nerf de la guerre : la montée en puissance de deux adversaires

La guerre se situe en dehors de la volonté humaine car elle suit, au moins pour partie, une logique propre. Selon Giraudoux, elle se trouve là où deux peuples sont tant à égalité qu’il ne peut y avoir d’autre issue que le conflit armé.

Lors de l’entretien entre Hector et Ulysse, ce dernier dévoile la mécanique imparable de la guerre : « quand le destin, depuis des années, a surélevé deux peuples, quand il leur a ouvert le même avenir d’invention et d’omnipotence, […] l’univers sait bien qu’il n’entend pas préparer ainsi aux hommes deux chemins de couleur et d’épanouissement, mais se ménager son festival, le déchaînement de cette brutalité et de cette folie humaines qui seules rassurent les dieux. »  Cette métaphore de la France et de l’Allemagne, voisins qui nourrissent dans les années 1930 des prétentions adverses, se retrouve aujourd’hui dans la dimension nucléaire entre la Corée du Nord et les Etats-Unis.

Alors que les Etats-Unis incarnent la superpuissance du XXème siècle, née de deux guerres mondiales et grande gagnante de la Guerre Froide, la Corée du Nord cherche elle aussi à accéder à des prétentions supérieures. Le programme nucléaire coréen, révélé au début des années 2000, incarne cette ambition : assurer l’indépendance du pays et faire jeu égal sur la scène internationale avec les pays dotés de la bombe nucléaire comme la Chine. Cette course au mieux-disant dans le domaine militaire a toujours été le signe avant-coureur des grands conflits mondiaux, sauf dans le domaine nucléaire. Il n’est pas cependant sans craindre un nouvel embrasement, au vu des mots employés par les deux camps.

 

L’extrême danger des mots

Giraudoux montre dans sa pièce combien les mots sont d’une importance capitale. C’est d’ailleurs là l’erreur d’Hector que de faire la part belle aux actions en négligeant les paroles. Ces dernières provoqueront sa mort.

Selon Hector, c’est l’enlèvement d’Hélène par Hector qui risque d’entraîner la guerre. C’est pourquoi il est soulagé, en interrogeant son jeune frère (acte I, scène 4), d’apprendre que son jeune frère n’a « rien commis d’irrémédiable »  (il n’a pas insulté Ménélas, ni la terre grecque, ni les objets d’Hélène). Troie pourra donc éviter les armes, à condition de proclamer l’état de paix en fermant les portes de la guerre. Pour y parvenir, lors de la cérémonie de fermeture (acte II scène 5), Hector fait taire le belliqueux poète Demokos et déforme les mots du juriste Busiris. Alors que ce dernier commence par exposer les manquements juridiques des Grecs envers les Troyens, Hector le fait changer d’interprétation au motif que « le droit est la plus puissantes des écoles de l’imagination » . Finalement, les trois manquements grecs se transformeront en respectueuses flatteries à l’égard de Troie. Hector répète d’ailleurs à l’envi : « La guerre n’aura pas lieu ! » . Ce sont pourtant les mots qui provoqueront la chute de la ville : alors qu’Hector tue le poète Demokos pour l’empêcher de déclamer son chant de guerre, celui-ci ment et déclare en tombant que c’est Oiax, le guerrier grec, qui l’a tué. La guerre est déclenchée.

Si les actions ne mentent pas, les mots déforment la réalité, et font ou défont la guerre, encore aujourd’hui. En ce sens, l’escalade des annonces politiques doit être prise au sérieux, et ce même si Paul Quilès s’interroge sur l’existence, « au-delà de l'escalade verbale, [d’] un sérieux danger de guerre ». Car les menaces une fois déclarées rendent difficile un retour en arrière : de ces annonces dépend la crédibilité politique des deux leaders, aussi bien de Kim Jong-Un envers son peuple que de Donald Trump pour continuer d’afficher les Etats-Unis en tant que superpuissance du monde actuel face à la Chine. Or, lorsqu’il devient impossible de continuer à renchérir avec les mots, ou bien lorsque la face diplomatique est sur le point d’être perdue, les armes deviennent la seule solution.

 

Résister à la logique implacable du destin : pourquoi il faut s’inquiéter d’une guerre

La pièce entière de Giraudoux est axée autour de la notion de Destin, qui correspond en réalité à la guerre, et fait de l’œuvre une tragédie : la volonté humaine qui ne peut enrayer le mécanique enchaînement des choses, ou, comme expliqué dans la préface, « un ouvrage dominé par une fatalité » . Dès la scène d’exposition (acte I scène 1), Cassandre, en général porteuse de mauvaises nouvelles, sent le destin se réveiller et s’étirer en la figure du tigre, que « les affirmations […] arrachent à son sommeil » .

Ces affirmations, « ces phrases qui affirment que le monde et la direction du monde appartiennent aux hommes en général, et aux Troyens et Troyennes en particulier » , nous les connaissons aussi. Elles s’incarnent dans les articles de journaux qui nous disent depuis le début des essais nucléaires coréens que la guerre n’est pas une option, que la Corée du Nord n’est pas encore assez avancée dans ses recherches scientifiques, alors que nous savons aujourd’hui qu’elle possède une bombe H (sans pour autant maîtriser l’ensemble du trajet du missile). De telles croyances pourraient bien nous rendre aveugles à ce qui se déroule.

Pour ne pas que la tragédie d’une guerre se reproduise, il faut prendre au sérieux ses signes avant-coureurs et résister aux sirènes troyennes. Nous inquiéter de la guerre potentielle entre les Etats-Unis et la Corée, en refusant de croire que tout ceci est inoffensif, constitue le premier effort pour contrer le destin et affirmer notre humanité.

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2 commentaires

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Jean B

16/09/17 08:36
Peut-on vraiment comparer sauf dans un exercice de style assez vain la situation de la France et de l'Allemagne à la fin des années trente et celle des Etats-Unis et de la Corée du nord aujourd'hui ? Penchons nous plutôt dans l'histoire sur les cas où un faible s'est attaqué à un fort hors les cas de lutte contre un occupant...
Peut-on corroborer dans le cas présent l'absence de lucidité vis-à-vis d'enchaînements potentielement irrationnels chez les dirigeants, les intellectuels ou l'opinion publique au-delà d'un postulat qui ne semble reposer ici que sur quelques articles de journaux
Enfin s'il faut prendre la mesure de ses risques, à supposer encore une fois que ce ne soit pas le cas, quelles recommandations devons nous en tirer ?
On peut craindre sinon que la convocation de la littérature pour ne rien dire ? ne nous éloigne plutôt d'une correcte prise en compte de la situation et de ses risques bien réels et sérieux en effet
Curieux papier
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François Carmignola

17/09/17 06:19
Considérer la "guerre" comme une entité dotée d'une (mauvaise) vie propre et mettre ses protagonistes à égalité est assez plaisant.
Quand on se trouve face à Hitler, et, amateur de culture allemande, à Vichy en 40, en partageant, le temps qu'il faut pour se déshonorer à jamais, le pire abandon national de toute l'histoire française, on est mal placé pour donner des leçons.
Giraudoux ne donne absolument pas une leçon sur la guerre mais sur les relations humaines, ce qui n'a rien à voir.
Quand à la Corée du nord, son problème est avec la Chine, en fait. Et la guerre, c'est avec la Chine qu'on la fera...

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