Philosophie

De l'inégalité

Couverture ouvrage

Harry G. Frankfurt
Markus Haller , 100 pages

Combattre ou non les inégalités, et au nom de quoi ?
[mardi 12 septembre 2017]


Faudrait-il substituer la lutte contre les ingalits l'amlioration des conditions de vie des plus dmunis ?

Harry Gordon Frankfurt est un philosophe américain né en 1929 dont les travaux portent notamment sur la philosophie morale et la philosophie de l’esprit. Ses courts essais sur l’art de dire des conneries (le baratin) ou sur le désintérêt de nos sociétés pour la vérité ont connu un important succès. On peut penser qu’il a cherché à rééditer ceux-ci avec cet ouvrage, dont l’original est paru aux Etats-Unis en 2015, qui est une critique de l’égalitarisme, qui, comme souvent chez Frankfurt, s’apparente à une provocation.

 

De l’égalité économique à la suffisance

L’aggravation des inégalités économiques entraîne assurément des conséquences néfastes pour nos sociétés. Pour autant, il serait faux d’en déduire que l’égalité économique constitue en soi un idéal moral, explique l’auteur. Si l’inégalité économique est indésirable, c’est en raison de sa tendance à engendrer d’autres formes d’inégalités, qui sont, elles, indésirables, et doivent être combattues. Plus que l’inégalité économique, c’est la pauvreté qui pose problème. On gagnerait ainsi à écarter, comme idéal moral, l’égalitarisme économique – c’est-à-dire l’idée que l’on devrait réduire autant que possible les inégalités – au profit d’un objectif de suffisance, qui consisterait à faire en sorte que chacun puisse vivre décemment. 

Les objections que l’on fait habituellement à l’égalitarisme économique mettent plutôt l’accent sur les atteintes à la liberté qui lui seraient attachées (voire aujourd’hui sur le frein qu’il opposerait à la destruction créatrice et donc à la croissance). Mais celui-ci engendre, selon Frankfurt, un autre conflit qu’entre la liberté et l’égalité – bien plus préoccupant : celui de voir les gens se soucier de leur niveau de revenu ou de richesse par rapport à autrui plutôt que par rapport à leurs propres aspirations et leurs propres intérêts particuliers, ce qui participerait ainsi à la désorientation morale de notre époque. On pourrait se demander si l’auteur n’attribue pas ici à l’égalitarisme les effets d’un système politique, économique et social qui fait à la comparaison une place de choix, et, partant de là, s’il ne sous-estime pas grandement la difficulté de s’y soustraire.

Il consacre les chapitres suivants à combattre l’idée que l’égalité économique puisse avoir une valeur en soi. On a tenté de conférer à celle-ci, explique-t-il, une valeur intrinsèque en arguant que l’utilité agrégée serait maximale pour une répartition égalitaire, lorsque l’utilité individuelle marginale est décroissante et les fonctions d’utilité identiques pour tous les individus. Ce raisonnement ne tiendrait toutefois pas compte de l’effet d’inflation qui risque de se produire quand on prend de l’argent aux riches pour le donner aux pauvres, si l’on fait l’hypothèse que les quantités de biens offerts à la consommation n’augmentent pas. Mais on peut aussi penser que les fonctions d’utilité des individus sont différentes ou encore que l’utilité marginale de la monnaie, contrairement aux autres biens, pourrait ne pas être décroissante. Finalement, le franchissement de seuils ou la prise en compte de biens complémentaires est également susceptible de mettre à mal l’idée de nécessaire décroissance de l’utilité marginale de l’argent. Frankfurt ne fait toutefois que redécouvrir ici des résultats bien établis de la microéconomie : aucun économiste ne chercherait plus à établir de cette manière la valeur de l’égalité.

Dans le cas de pénurie et en présence d’effets de seuil toujours, une répartition égalitaire pourrait même avoir pour effet de minimiser l’utilité agrégée en entraînant, dans le cas extrême que l’auteur prend comme exemple, la mort de tous, plutôt que de permettre la survie de quelques-uns. A trop en faire, l’auteur affaiblit sans doute sa démonstration. On se dit qu’il est probable que la doctrine de la suffisance, que cherche à promouvoir Frankfurt, ne passe pas non plus le test d’exemples extrêmes construits tout exprès pour démontrer son inanité. 

Si l’on abandonne maintenant l’argumentation pour l’intuition morale, le sentiment d’injustice que fait naître l’inégalité économique pourrait être suscité, plutôt que par celle-ci, par l’insuffisance de ressources que l’on constate chez les plus démunis, explique Frankfurt. Admettons. Qu’est-ce alors qu’avoir assez d’argent ? Etre satisfait de son niveau de revenu ou de patrimoine, répond l’auteur. La doctrine de la suffisance qu’il propose place donc la barre relativement haut, très au-dessus du seuil de la simple survie. Mais surtout elle renvoie à l’appréciation de chacun, où entre, comme il en convient aisément, une part d’adaptation de ses intentions et de ses désirs à sa situation. L’auteur n’explique pas ici comment nous pouvons procéder à cette évaluation pour les autres, mais ce point s’éclairera un peu par la suite.

 

De la suffisance au respect

La deuxième partie du livre, plus courte mais aussi d’un plus grand intérêt, est l’occasion pour l’auteur d’élargir son propos au-delà de l’égalité économique à tous types d’égalité : égalité des chances, des droits, mais aussi en matière de respect, de considération, d’intérêt, etc., auxquelles il dénie de la même façon toute importance morale intrinsèque. Elle est aussi l’occasion pour lui de préciser les attendus et les conséquences de l’idéal de suffisance, qui, lorsqu’il s’élargit à ces nouveaux domaines, se décline alors en un idéal de respect.

Si la stratification sociale s’accompagne de conditions de vie affligeantes pour les moins bien lotis, cette association n’a toutefois rien de nécessaire, explique l’auteur : « Elle reflète seulement la manière dont les choses se sont toujours passées jusqu’ici. » . D’autres y verraient sans doute une présomption forte, pas Frankfurt, pour qui le concept prévaut sur l’histoire : « L’inégalité, après tout, est une caractéristique purement formelle ; et de cette caractéristique formelle du rapport entre deux éléments, on ne peut absolument rien déduire à propos de la désidérabilité ou de la valeur de l’un ou de l’autre, ni à propos de la relation qui s’établit entre eux. Or ce qui relève d’un souci moral authentique doit être substantiel et non formel. Il s’agit de savoir si les gens ont une vie heureuse, et non de comparer leur vie à celle des autres. » 

Cette évaluation est personnelle et ne peut donc être menée véritablement que par l’individu lui-même, même s’il conviendra de lui assurer les ressources dont il a besoin. Ce qui vaut pour les ressources vaut également pour le reste : « Chacun doit se voir accorder le respect, la considération, la sollicitude et les droits auxquels il peut prétendre au regard de ce qu’il est et de ce qu’il fait. L’étendue de ce droit ne dépend par d’autres considérations : peu importe que d’autres puissent ou non y prétendre. » . On peut tout de même se demander si cet idéal ne serait pas alors trop indéterminé pour procurer des orientations claires. On pourrait lui trouver une ressemblance avec la théorie des capabilités d’Amartya Sen qui pose toutefois comme principe l’égalité des capabilités de base – que conteste Frankfurt –, et qui est cependant souvent critiquée pour son imprécision et pour sa difficulté d’application. 

Là où l’on aurait pu s’attendre à ce qu’il cherche à préciser alors cet idéal moral, Frankfurt s’attache, à nouveau dans la suite, à le distinguer de l’idée d’égalité : « Traiter les gens avec respect, c’est ne pas leur assigner des avantages ou des désavantages spéciaux, sinon en vertu de considérations qui les distinguent de manière pertinente de ceux à qui l’on n’assigne pas ces avantages ou ces désavantages. Il s’agit donc de se montrer impartial et d’éviter l’arbitraire. » . Dans certaines circonstances, comme lorsqu’on ignore tout de ces caractéristiques personnelles, les exigences du respect peuvent se confondre avec celles de l’égalité, et cela « peut donner l’impression qu’une préférence pour l’égalité est, en quelque sorte, le comportement par défaut » . La même chose se vérifiera dans le cas où tout individu pourra prétendre à certaines choses simplement en tant qu’être humain . Pour autant, « Le fait que ce type de cas exige l’égalité ne se fonde pas, cependant, sur quelque autorité morale dont pourrait se prévaloir l’égalitarisme. En réalité, les revendications de l’égalitarisme sont dérivées. Il se fonde sur les exigences plus simples que sont le respect et l’impartialité. Ce qui nous dicte de la manière la plus fondamentale que tous les êtres humains doivent jouir des mêmes droits, c’est l’importance morale présumée que revêt le fait même de réagir impartialement à leur humanité commune, et non pas une prétendue importance morale de l’égalité en tant qu’objectif indépendant et indiscutable. » 

Ce qui rend moralement si impérieux l’impartialité, le « respect » ou autrement dit le fait « de se laisser guider, dans nos échanges avec autrui, seulement par ce qui, en eux, nous apparaît réellement pertinent »  ne renvoie pas seulement à une exigence de rationalité, même si l’on peut considérer qu’il constitue un aspect élémentaire de celle-ci. « Si les gens ne tolèrent pas une attitude irrespectueuse, c’est parce que celle-ci (…) traduit un refus de reconnaître leur vraie nature. Ne pas respecter quelqu’un revient à ignorer la pertinence de tel ou tel aspect de sa nature ou de sa situation (…) Des traits importants de son existence sont ignorés ou niés. Des aspects pertinents de son mode de vie sont traités comme s’ils n’avaient aucune réalité. En lui manquant de respect, on réduit l’ampleur même de son existence. »  Ce genre d’expérience suscitera chez beaucoup de gens une exigence de réparation disproportionnée : « Cette exigence procède, de manière peu calculée, de l’insupportable souffrance et de la terreur que l’on fait naître en traitant les personnes de manière injuste – c’est-à-dire quand leur réalité personnelle se trouve menacée par une négation de l’importance qu’exige le respect. » , ce qu’on ne constatera manifestement pas pour l’égalité.

Si Frankfurt se garde bien de tirer les implications sociales et politiques de cette clarification, non sans avoir indiqué à plusieurs reprises accepter l’idée que l’égalité puisse présenter une grande valeur en la matière si l’on renonce à y voir un idéal moral, il faut probablement y lire la recommandation de se concentrer sur la réduction de la pauvreté et une prise en compte respectueuse des individus plutôt que sur une réduction des inégalités, dont les effets risquent d’être assez incertains. Une idée qui mérite certainement d’être considérée, et on peut recommander ce livre pour cela, même si c’est là, sans aucun doute, une pierre dans le jardin de Piketty (et d’autres), par l’évocation duquel le livre s’ouvrait.

Il reste que Frankfurt minore probablement les effets dérivés des inégalités économiques. Celui-ci cite l’exemple de l’influence que peuvent acquérir les très riches sur les processus électoraux et législatifs, mais Richard Wilkinson  a montré comment celles-ci pouvaient aggraver les maux sanitaires et sociaux dans des proportions importantes, et Joseph Stiglitz (et d’autres) comment elles pouvaient compromettre la croissance et le bien-être des populations. L’importance de ceux-ci devrait probablement conduire à réviser alors son raisonnement, si l’on admet que la philosophie morale ne peut pas se désintéresser trop de la réalité.

 

A lire sur Nonfiction :

- Harry G. Frankfurt, De la vérité, recensé par Florian Cova

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