Théâtre

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne

Couverture ouvrage

Jean-Luc Lagarce (auteur) Christel Claude (MeS) Julien Assemat (MeS)

Avignon 2017 - Le ridicule carcan de l'étiquette chez Lagarce
[mercredi 26 juillet 2017]
La compagnie Le chien au croisement donne une version hilarante deux voix des Rgles du savoir-vivre dans la socit moderne

 

En octobre dernier, Xavier Dolan adaptait au cinéma Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, et les critiques saluaient unanimement un film bouleversant, voire tragique. En montant Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, une pièce écrite en 1994, la compagnie « Le chien au croisement » rappelle avec délectation à quel point le dramaturge maîtrisait également l'art de la comédie.

Le texte se présente comme un manuel de bonne conduite destiné à accompagner la vie d'un homme de condition, depuis sa naissance jusqu'à son décès, en passant par le baptême et le mariage. Les conseils s'accumulent, pour enfermer son existence dans un carcan de règles on ne peut plus formelles, et de conventions anachroniques – comme par exemple l'énumération des prénoms possibles, de Goteberge à Vergeroi en passant par Tigre ou Sénateur, qui est hilarante.

Comme souvent dans le théâtre de Jean-Luc Lagarce, le comique le plus évident, presque burlesque, se mêle à un humour plus noir, souvent grinçant. La mort « envisageable, possible » est là, de la première phrase à l'avant-dernière, convoquée au cœur des baptêmes, des mariages, des voyages. Quand on sait que Jean-Luc Lagarce est mort quelques mois après avoir rédigé cette pièce, celle-ci se charge discrètement d'une connotation un peu plus sérieuse.

 

Une série de dédoublements

De ce texte initialement prévu pour une seule voix, les deux comédiens font un dialogue savoureux. Cette redisposition en partie double se révèle heureuse, à plus d'un titre. Sur le plan du rythme, il permet de transformer un monologue en une série de stichomythies . L'écriture semble laborieuse, pleine de répétitions, d'échos, de formules qui reviennent à l'identique ou presque, mais elle est pleinement investie, et utilisée avec profit pour mettre en valeur l'humour corrosif du texte. Les deux comédiens se donnent la réplique, dans le meilleur sens de l'expression, en jouant de leur diction cadencée et de leur synchronisation parfaite. Ils savent également jouer avec la salle, et ils saisissent certaines occasions d'improviser.

 

 

Le doublement de la voix narrative s'accompagne d'un doublement du registre, puisque les comédiens recourent à des procédés inspirés de la distanciation brechtienne. Cette pièce, qui tourne entièrement autour du respect des règles et des conventions, s'y prête nécessairement. Soutenus par un changement d'éclairage, ces passages permettent aux comédiens de souligner, d'une grimace, d'un mot acerbe ou d'une remarque caustique, le décalage entre les conseils qu'ils délivrent avec entrain et les paysages sociaux et mentaux d'aujourd'hui. Par exemple : saviez-vous que le parrain doit offrir à sa filleule des bijoux pour « éveiller la coquetterie si nécessaire à sa condition de femme » ?

Quelques anachronismes, savamment dosés, viennent également faire rire le spectateur – ainsi des deux ballons bleus sortis comme par mégarde lorsqu'il s'agit d'évoquer la rencontre du jeune homme et de sa future fiancée, un jeu sur les couleurs qui a un petit goût de parodie de la Manif pour tous avec son obsession chromatique du rose et du bleu. Rien n'empêche également de prendre cette image furtive un peu plus au sérieux et d'y voir un bel hommage, discret mais émouvant, à l'homosexualité de l'auteur.

 

 

Enfin, ce mouvement de dissociation en miroir en vient à envahir la pièce elle-même. Alors que les deux comédiens tentent de s'échapper en profitant de la lune de miel qui suit le mariage, renonçant à leurs vêtements stricts et à leurs coiffures tirées, leurs voix off continuent à dérouler l'écheveau des règles, des fêtes codifiées et des émotions contrôlées. Les deux comédiens, rattrapés par le texte, se retrouvent donc à dialoguer avec eux-mêmes, ou avec d'autres versions d'eux-mêmes – celles, on peut le penser, qu'ils voudraient ne plus être sans pouvoir totalement les délaisser.

« Ce n'est pas compliqué ! » ne cessent de rappeler les personnages, avec un grand sourire, après avoir énoncé à toute vitesse un ensemble de conventions sociales qui paraîtront totalement opaques à tous les spectateurs qui ne figurent pas dans le Bottin mondain. Les comédiens répètent tant ce mantra qu'on finirait par les croire et par oublier qu'en réalité si, c'est très compliqué de faire rire autant, avec une mise en scène aussi minimaliste, en se prenant au jeu sans jamais trop se prendre au sérieux.

 

 

 

La fiche du spectacle sur le site du Festival d'Avignon.

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