Théâtre

Les Larmes amères de Petra von Kant

Couverture ouvrage

Rainer Werner Fassbinder (auteur) Fanny de Font-Raulx (MeS) Louise Massin (MeS)

Avignon 2017 - « Larmes amères de Petra von Kant » le désir au féminin
[vendredi 21 juillet 2017]


Servi par le jeu impeccable de six comdiennes, un beau huis-clos du off, entirement fminin, pour interroger la violence du dsir.

En allant chercher un texte de Rainer Fassbinder, Fanny de Font-Réaulx et Louise Massin font le choix d'un texte intelligent, servi par une mise en scène qui ne l'est pas moins. Si Pinter co-écrivait une pièce avec Racine et les Pinçon-Charlot, ça donnerait sûrement celle-ci.

 

Harold Pinter

La scène d'ouverture, qui voit Petra, riche styliste parisienne récemment divorcée, assener des leçons de couple à une amie heureuse en ménage est un modèle de précision et de cruauté qui rappelle Pinter. Ça fuse, ça claque, ça mord. À cet égard, signalons l'un des grands atouts des comédiennes : leur diction impeccable et leurs voix assez superbes – celle de Fanny de Font-Réaulx, qui incarne Petra, le rôle principal, est pour beaucoup dans le succès de la pièce, tant la comédienne sait en jouer pour camper son personnage. Au-delà de cette maîtrise de la déclamation, beaucoup de chose s'exprime dans les non-dits : phrases interrompues, suspendues, arrêtées sitôt que reprises. Le rôle de Marlène, la factotum de Petra (jouée par Delphine Lanniel) prouve que l'on peut incarner un personnage de théâtre fort et convaincant sans jamais ouvrir la bouche. Le silence n'est pas, comme dans Hamlet, convoqué à la toute fin mais au contraire inscrit dès le début dans la trame même de la pièce, qui se clôt sur la possibilité, à peine esquissée, d'un véritable dialogue entre deux personnages.

 

Crédit photo Jean Canal.

 

Racine

Quant à Racine, il est là dans le déchaînement de la passion amoureuse, celle de Petra, qui s'enflamme pour la belle Karine, laquelle – Petra le sait depuis le début – n'aura de cesse de lui échapper. Une passion interdite, comme celle de Phèdre pour Hippolyte ou de Roxane pour Bajazet, non pas à cause des lois du sérail ou des interdits de l'inceste, mais parce que Petra voudrait posséder tandis que Karine ne sait qu'aimer « à sa façon ». Dans ce magnifique condensé de vie que seul permet le théâtre, les deux femmes se rencontrent, se séduisent, s'aiment, se quittent, se déchirent. Tout va très vite, presque trop, dans une accélération qui n'est pas précipitation et qui ne fait que traduire la violence des sentiments. Impossible même de savoir précisément combien de temps s'écoule, car la partie commune de la vie des deux femmes est fondue en une brève ellipse vidéo. La confusion temporelle déborde de la scène : comme se plaisent à le rappeler les comédiennes après le spectacle, le texte a presque 50 ans. Les regards étonnés des spectateurs en disent long sur la contemporanéité de ce texte, mais aussi sur la vraie bonne idée qu'est le fait d'aller chercher, pour parler d'amour, de désir et d'homosexualité, un texte apparemment bien daté. Seule la réplique de la mère détonne un peu : son repli sur la foi, trop peu annoncé en amont, peine quelque peu à convaincre ou à toucher et sent davantage que le reste son époque.

 

Les Pinçon-Charlot

Enfin, les Pinçon-Charlot, « sociologues de la bourgeoisie », tant cette passion amoureuse s'appuie sur une « violence des riches ». On en vient petit à petit à comprendre que c'est là tout l'enjeu de la pièce. Petra, riche, célèbre, influente, dominant initialement Karine de tout son capital social, économique et culturel, en vient à être totalement dominée par son amante et la façon dont celle-ci se joue des normes.

 

Crédit photo Jean Canal.

 

L'amour n'est pas libérateur mais anxiogène, il rend fou, pousse à toutes les contradictions : Petra se veut libérée sexuellement mais brûle de jalousie, et supplie Karine de lui mentir avant de lui demander si ce qu'elle vient de dire est vrai… La domination amoureuse déjoue la domination sociale, et les rapports sexuels se doublent de rapports de classe. La fin de la pièce est de ce point de vue délicieusement ambiguë : laisse-t-elle entendre une promesse de rédemption pour une Petra qui a appris à s'ouvrir aux autres et qui voit enfin l'amour que lui porte silencieusement Marlène ? Ou indique-t-elle au contraire que Petra ne sait que reproduire ce schéma malsain qui la pousse à n'aimer que ceux/celles qu'elle domine ?

 

 

 

La pièce sur le site du Festival d'Avignon.

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