Littérature

Pour une herméneutique littéraire

Couverture ouvrage

Hans Robert Jauss
Gallimard , 476 pages

De lecture en relecture
[samedi 20 mai 2017]


L’herméneutique littéraire a eu son heure de gloire et elle n’a pas été improductive. Cet ouvrage permet de s’en rendre compte.

Hans Robert Jauss (1921-1997) appartient, intellectuellement, à une longue tradition, celle de l’herméneutique – que nous résumons d’autant moins que le lecteur en suivra la genèse dans la présentation de l’ouvrage par Thomas Pavel – qui englobe, au plus près de Jauss, des philosophes aussi importants que Hans-Georg Gadamer et quelques autres. Il propose lui-même de noter que le terme grec herméneuien peut signifier trois choses : exprimer, expliquer et traduire. Il n’est guère nécessaire de souligner par là que l’on se trouve éloigné de l’usage sacré que l’on faisait de ce terme à l’origine, si on comprend l’allusion faite à ceci : le langage obscur de l’oracle n’invitait pas seulement à trouver une explication de la volonté de la divinité pour la faire comprendre, mais aussi à la transposer dans la situation présente.

Sur ce modèle, Jauss s’attache à saisir un autre phénomène : celui de l’éloignement temporel qui ne permet plus à des lecteurs postérieurs de comprendre immédiatement tel ou tel ouvrage rédigé dans un autre contexte. C’est là le principal point d’appui de son travail dans cet ouvrage. Il consiste – et ce recueil de textes, édité en allemand en 1982, le montre avec brio – à examiner concrètement le thème de la réception productive des œuvres de culture, ces réceptions qui à la lecture d’un texte de référence (de Homère à nos jours), dont l’énergie créatrice a été évidente, se font elles aussi créatrices de normes nouvelles de culture (par reprise du thème, mutation des enjeux, réécriture, etc.).

Jauss fustige, à cet égard, les esthétiques de l’identité, celles qui prétendent faire valoir l’unicité du sens d’une œuvre, figée sur elle-même. Ce qui l’intéresse – et a conféré longtemps son originalité à l’école de Constance qu’il a contribué à mettre en place –, c’est que le sens d’un texte, relativement à l’époque et aux questions soulevées à sa naissance, se trouve repris par une époque ultérieure, actualisée, mais justement autrement, à partir d’une nouvelle question ou d’une autre réponse à la question posée. Aussi peut-il y avoir gain de signification, mais il est probable que ce gain n’est guère acquis sans perte.

La lecture du recueil met au jour, pour ceux qui ne connaissent pas cet auteur, des modalités de penser qui offrent peu de surprise sur les procédures, mais qui promettent des rapprochements jubilatoires dans la métamorphose historique de thèmes divers, instaurant alors des invitations à re-penser tel ou tel ouvrage plus ou moins connu (Nietzsche, Diderot, Goethe, Valéry, Giraudoux), parce qu’il entre dans une série historique de figures de réception qui ne se déploie pas d’une façon suivie et harmonieuse, comme explicitation d’un sens fixé d’avance. Jauss ne se prend pas pour un lieutenant d’un sens absolu et fixé, mais produit de la lucidité par les événements (littéraires) qu’il constate ou qu’il provoque (rapprochements, confrontations). Il y a toujours dans sa démarche quelque chose qui s’apparente à l’encouragement à un effort de culture.

 

La notion de question

On connaissait les élaborations de Socrate concernant la question – aussi bien la théorie de la question, que la pratique et la dialectique de celle-ci et son efficacité dans les dialogues. Jauss reprend ce dossier autrement, cherchant à donner sens à la compétence interrogatoire des humains, en fonction de l’ouverture de nouvelles perspectives sur l’histoire de l’art et de la littérature. Maintiendra-t-on le dicton « l’homme est un être interrogateur », celui qui sépare l’homme de l’animal autour de cette notion d’interrogation (y compris d’interrogation de soi) ? La question, il est vrai, « maintient l’ouverture de possibilités » (expression de Gadamer).

Plus largement, en référence par conséquent avec la théorie littéraire, cette notion de question devient centrale dans la création et la réception des œuvres. En imaginant que toute œuvre réponde à une question posée par (ou à) l’auteur, que se passe-t-il lors de la réception de l’œuvre, surtout à une époque tardive, lorsque la signification de la question originelle disparaît. L’exemple d’Amphitryon est typique à cet égard, puisque le thème n’a pas la même portée ni le même sens chez les Romains (Plaute), puis dans le monde chrétien, etc. Les phénomènes de réception, voire de réécriture, sont nécessairement sélectifs, explique Jauss. Ils supposent des abrégements et des déplacements de valeurs, en fonction des époques. Cela peut conduire à des simplifications ou à des complications accrues. Lorsqu’une réception active, dite par lui « productive », est en cours, elle est capable de régénérer vigoureusement un sujet. Elle ne relève plus de l’imitation servile qui ne propose face à la question originelle aucune nouvelle question.

On voit bien, de cette manière, que ce qui intéresse Jauss est de saisir le sens de la sélection dans un processus de réception. Et de conjoindre ce sens avec la mise en évidence de l’importance d’une œuvre ou d’un mythe (ou d’une œuvre devenue mythe) à l’intérieur d’un rapport dialogique. Tels sont quelques-uns des rapports construits dans ce recueil (et que l’on peut prolonger par la lecture d’autres ouvrages de Jauss) : Diderot et Hegel (par Le Neveu de Rameau), Goethe et Valéry (par la figure de Faust), Rousseau et Goethe (par Héloïse), mais aussi Baudelaire (Spleen II).

 

L’origine du questionnement

Pour justifier son usage de la notion de question conçue comme moteur d’une œuvre littéraire, la référence est en premier lieu à Adam, quoiqu’il ne s’agisse pas de construire une histoire de la question et du questionnement. Et même plus qu’à Adam, la question est référée à Dieu : « Adam, où es-tu ? » (Genèse, III, 9). La première question est donc une question qu’adresse Dieu aux humains, question dont la flèche va du haut vers le bas, une question qui vient de l’autorité suprême, est une question dont l’émetteur connaît parfaitement bien la réponse. Ironie de la part de Dieu ? Mais c’est bien à l’homme de répondre. Le droit de questionner serait-il une prérogative du supérieur ? La question est-elle donc fermée ? Mais alors que serait une question ouverte ?

Qu’en est-il alors des questions que l’homme se pose sur Dieu et celles qu’il se pose sur sa propre identité ? Encore faut-il remarquer que cette question-là met l’homme même en question. Et Jauss de dépouiller ces difficultés. Elles sont centrales, rappelons-le, dans la mesure où on voit souvent dans la question le premier pas vers la maturité future de l’homme. Alors, la transformation de la fonction du questionnement, sorti de la théologie, devient un chemin d’émancipation.

Ceci établi, Jauss s’attache à de grands mythes littéraires. Comme tous les textes de Jauss, ceux-ci procèdent d’une écriture constamment référée (Gadamer, Bultmann, Koselleck, Marrou, Blumenberg). Lorsqu’il aborde la fonction mythologique d’un thème, par exemple, à partir de cette perspective, il ramasse dans son propos toutes les conceptions du mythe qui s’exposent à l’époque, en particulier le travail très important de Hans Blumenberg. Au demeurant, sur ce plan, il faut faire droit à la torsion par laquelle Blumenberg ne cherche plus la source et la forme originaire du mythe, mais il comprend le mythe comme effort permanent pour surmonter l’effroi déclenché par les premiers âges, comme l’anxiété que suscite l’histoire indomptée de l’humanité. Ce qui ne vaut qu’à condition de penser le mythe en termes de domptage élémentaire de la peur et de l’incertitude, et en termes de récit qui permet de faire disparaître l’inquiétude insupportable du questionnement grâce à une réponse concluante.

Ainsi appuyé sur une conception générale, l’herméneutique littéraire, celle de Jauss, peut éclaircir le travail sur le mythe que réalisent les actes transformateurs de sa narration, entendus ici comme processus de réception qui, dans la littérature, revivifie les récits par de nouvelles questions, quitte à contredire la signification primitive de la référence. Mais elle pourrait aussi aider à comprendre le « tu » étranger, en sortant de ce contexte, encore Jauss affirme-t-il que le modèle question/réponse ne lui est pas une condition nécessaire (ce qui serait à étudier de près).

 

Du Neveu de Rameau à Faust

Cette thématique fonctionne de manière fort pertinente dans la (re-)lecture d’un texte classique, celui de Denis Diderot, Le Neveu de Rameau. Jauss ramasse d’abord les lectures les plus connues de cet ouvrage.

Nous passons donc évidemment par la lecture de G.W.F. Hegel, lequel, dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), mue le dialogue en une lecture de l’ordre social, en appliquant la dialectique de la conscience aux personnages (Moi et Lui). D’antithèse en dépassement, il y est question de la dialectique de l’esprit devenu étranger à soi. Les figures (Moi et Lui) deviennent des figures de la dialectique.

Mais il existe plusieurs autres lectures célèbres. Notamment celle qui fait de ce dialogue un dialogue intérieur de l’auteur avec soi-même, durant l’évolution duquel le philosophe arrive à maturité. Il serait alors question du monologue intérieur spécifique de l’homme moderne. Jauss renvoie encore à la lecture plus banale de la distribution des personnages, laquelle entraîne souvent à identifier Moi à Diderot et Lui au cynisme moral de la société ; ou à l’inverse, identifier le Moi au conformisme et Lui à Diderot, cheminant de manière critique. Quant à la thèse selon laquelle ce dialogue à deux personnages serait un dialogue à trois, Diderot étant alors le narrateur caché de l’affaire, se plaçant au-delà de la morale (Moi) et de l’immoral (Lui), elle constitue une autre lecture du mythe.

C’est alors que Jauss revient sur son élaboration de la notion de question (appliquée à la littérature). Elle lui permet de réinterpréter Le Neveu de Rameau à partir de la notion socratique de dialogue. Il y voit à l’œuvre l’ironie de Socrate, mise en scène de la même manière, avec des allusions évidentes : le grain de levain à la place de la torpille, l’idée d’accouchement, et par-dessus tout un portrait du neveu en Socrate. Il entraîne dès lors le lecteur dans une mise au jour d’un dialogue sans synthèse dialectique (à la manière de Hegel), ni de point de vue supérieur.

Lorsque ce type de travail littéraire rebondit dans l’interrogation du rapport entre le Faust de Goethe et le Faust de Valéry, on voit encore mieux la productivité de la lecture de Jauss. Il montre ainsi que Goethe pouvait encore actualiser le vieux recueil de légendes populaires, alors que la question qui avait donné à la figure de Faust (le désir de connaissance puni parce que coupable, selon la théologie chrétienne), depuis la Renaissance, son étonnant prestige avait cessé de se poser. Voilà pour le rapport à la question antérieure. Si Goethe voulait traiter plus qu’un simple thème historique, il lui fallait trouver de nouvelles questions à élaborer dans un drame face à la réponse préexistante du mythe. À ce moment, Goethe s’appropria à sa manière la question fondamentale des Lumières : l’homme devenu adulte peut-il trouver également le bonheur de sa vie dans un libre désir de savoir ? Mais la version de Valéry prend alors un autre tour, déplaçant à nouveau la question. Le Faust de Valéry n’est pas une simple reprise qui se contente de traiter nouveau une figure immémoriale du mythe. Valéry élabore une contre-figure par rapport à Goethe, Valéry ayant pour vœu secret d’épuiser une fois pour toutes le cercle de l’éternel retour de la vie.

On ne peut que se réjouir de la republication en version accessible financièrement de ces travaux de Jauss. Ils produisent une réflexion plus large encore sur l’histoire de la littérature. En analysant ces passages, à la manière des exemples précédents, on s’aperçoit que l’histoire littéraire n’est un monologue répétitif de thématiques qui s’enchaînent linéairement. Elle ne correspond pas non plus à l’existence d’un sens préalable (l’origine) qui se déroulerait ensuite dans le temps, d’œuvre en œuvre, en se répétant ou en « s’améliorant ». Jauss affirme que cette histoire doit se penser en termes de dialogue qui devient appropriation d’œuvre en œuvre, à travers l’histoire d’une réponse à une grande question qui touche à la fois l’homme et le monde. Cela étant, précise-t-il, avec chaque nouvelle formulation de la question, la réponse peut avoir encore un autre sens. On est du côté d’un polylogue, et dans une conversation asymétrique, puisque le suivant se place au-delà de la réponse dont il dispose déjà.

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