<p>Pass&eacute;e au crible de l&#39;analyse de Michael Foessel, la nuit r&eacute;v&egrave;le ses enjeux corporels, mais aussi juridiques et ph&eacute;nom&eacute;nologiques.</p>

Michaël Foessel a toujours été un philosophe de la nuit. Cela fait maintenant longtemps en effet qu'il s'est donné pour tâche de penser les expériences existentielles ambiguës et énigmatiques, comme situées « entre chien et loup ». Après nous avoir montré que l'intime n'appartient pas seulement à la sphère privée mais désigne une relation de part en part politique, qu'il réside dans une valeur éthique dans le besoin d'être consolé et qu'il y a plus à craindre dans les discours contemporains qui font de l'avenir un destin tout tracé plutôt que dans une hypothétique et fantasmée fin du monde , il décrit ici les ressources que recèle la nuit pour transformer nos jours et les rendre plus libres. Son objectif est de nous aider à mieux voir dans le noir. Non pas, comme le veut une certaine tendance de la modernité, que critiquera l'auteur dans ce livre, en cherchant à éclairer artificiellement la nuit pour la faire disparaître, mais pour que nous acceptions avec lui de devenir « hibou ». « Devenir hibou », c'est faire en sorte que ce ne soit plus la nuit qui doive s'adapter aux claires exigences du jour mais nos yeux à la loi de la nuit. En somme, accepter de voir autrement, par un élargissement du regard.    


Une approche phénoménologique de la nuit


Pour se donner la possibilité de parler de la nuit sans préjugé, l'auteur propose dans son ouvrage une approche phénoménologique de cette réalité rétive aux caractérisations tranchées et simplificatrices. Qu'est-ce que le phénomène de la nuit ? Et que nous arrive-t-il quand nous vivons la nuit ? Vivre la nuit, c'est autant évoluer dans une temporalité qui n'est plus celle du jour, mais c'est aussi vivre au sens d'expérimenter une nouvelle façon d'exister consistant à se tenir hors des catégories du jugement – théorique, mais aussi juridique et moral – qui caractérisent le jour. La nuit rend possibles des expériences par lesquelles le jugement – sur les choses et les autres, mais aussi sur soi-même – est suspendu. En effet, et très simplement, nous ne voyons d'abord pas très bien la nuit. Comme le remarquait le célèbre naturaliste Buffon, la nuit on peut prendre « un buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin » . Le narrateur alité du début de la Recherche du temps perdu est lui aussi complètement perdu dans la nuit, et ce, malgré son immobilité, puisqu'en se réveillant dans une luminosité ambiguë il confond l'aube avec le crépuscule et ne sait plus vraiment dans quelle maison il se trouve. 
Cette désorientation nocturne des sens peut produire chez celui qui la vit de l'angoisse et de la peur – le narrateur insomniaque et souffrant de la Recherche est terrorisé à l'idée de devoir passer la nuit tout seul, sans avoir la possibilité d'appeler le domestique à l'aide –  mais peut tout aussi bien provoquer un sentiment de plaisir et de joie, voire un désir d'habiter la nuit et de demeurer en elle : le fêtard, dont les perceptions perturbées par l'alcool – et parfois par les drogues – viennent encore accroître la désorientation toujours induite par l'obscurité, est bien celui qui erre de club en club sans autre but que de poursuivre son expérience nocturne.  
Par la diversité des expériences qu'elle permet, il apparaît impossible de définir clairement et distinctement ce que serait ou devrait être « la » nuit. Vouloir aboutir par la pensée à une essence de la nuit, c'est là un projet « romantique » ou « métaphysique » que dénonce l'ouvrage en ce qu'il est, non seulement voué à l'échec, mais aussi parce qu'il constitue une menace pour le dévoilement d'une expérience authentique de la nuit. La nuit n'est ni une « essence » stable qu'il faudrait clairement voir et définir avec les yeux de l'esprit – Blanchot, après Lévinas, croyait saisir la « vraie » nuit derrière ce qui constituait simplement des apparences de nuit – ni une réalité qui serait meilleure et supérieure à tous les jours de la terre. Si « les gens sont beaux la nuit »  – et pas seulement le « ténébreux » des romantiques – c'est parce qu'il est difficile de distinguer clairement les êtres et les visages dans le noir. Tissu de singularités, la nuit fait que la beauté est possible partout. 
Ne pouvant être un témoin fiable des évènements qui se déroulent la nuit – puisque je ne les perçois pas bien – je dois accueillir les désorientations qu'elle produit en moi. Je dois accepter de devenir une « étoile consentante », selon la belle formule que l'auteur reprend au poète Jules Supervielle. Consentir à la nuit, c'est être favorablement disposé à ne plus juger les êtres et les autres comme on le ferait en plein jour : les identités individuelles ne sont plus les mêmes  une fois que la nuit a rebattu et redistribué les cartes et les étiquettes trop visibles du jour. 


La politique de la nuit


Contrairement à la nuit, le jour constitue le temps du jugement. Le jour, j'ai l'impression de savoir clairement où je vais, qui je suis, ce que je dois faire, et le plus souvent à qui j'ai affaire. Comme tout individu, je suis en quelque sorte un rouage de la société qui a sa place à côté des autres et une fonction clairement assignée. L'État, comme la société, a lui aussi « besoin de lumière pour classer, juger et le cas échéant, mettre hors d'état de nuire les individus qu'il gouverne » .  C'est pourquoi les procès ont lieu le jour, jamais la nuit. Le jour est le temps de la justice rendue : même les exécutions publiques doivent se faire en pleine lumière si, du moins, le pouvoir en place veut se préserver du risque d'être associé à un despotisme. 
La nuit, on passe des accords secrets, on complote, on enlève et on assassine, parfois. « A l'opposé des sentences justes qui réclament la transparence diurne, on trouve les choses honteuses que le jour ne saurait voir 1» . Le droit se méfie de la nuit. « Comme l'obscurité facilite la dissimulation des visages et rend plus difficile le témoignage, le droit décide d'instituer la nuit en temps mort. Il faut admettre que rien ne s'y produit qui remplisse les conditions de transparence requises par l'acte de rendre la justice » . Le procès s'arrête à la nuit tombée et il reprend le lendemain comme si rien ne s'était passé la nuit mais personne n'est dupe de cette fiction juridique : « le temps nocturne est propice aux accords plus ou moins licites et aux pressions où le fort impose sa volonté au faible » . La nuit, les comportements des individus ne sont pas très clairs et on a du mal à distinguer « ce qui relève des comportements borderline et ce qui est franchement illégal » . La généralité des règles de droit n'est pas en mesure de s'adapter  et de s'appliquer aux particularités que recèle la nuit. 
Celui qui prend alors le relais du juge pour éviter que la nuit ne se transforme tout à fait en un néant juridique, c'est le policier. Ce dernier peut faire preuve d'un certain arbitraire la nuit, justement parce que les situations ne sont pas claires, mais cet arbitraire peut aussi prendre « une figure parfois aimable ou au moins nécessaire puisqu'il épouse l'obscurité où il s'exerce » . La police préfère souvent « fermer les yeux » sur des situations ou des êtres « qui excèdent les catégories prévues par le code » . La nuit ouvre donc aux individus un espace de liberté, du moins dans les démocraties où la police a pour mission de servir et de protéger un peuple divers qui a des comportements variés – parfois bizarres – et pas seulement celle d'assurer le maintien du pouvoir en place. Aussi, « l'échec du droit » qui caractérise la nuit « est moins à craindre, selon l'auteur, qu'un triomphe qui condamnerait les êtres nocturnes à se dissoudre dans une transparence sans ombre » 


Résistances nocturnes à la « lumière blanche »

Cette recherche de la transparence caractérise une certaine tendance de la modernité pour Michaël Foessel, consistant à vouloir se rendre maître de la nuit pour mieux contrôler et surveiller les individus qui l'habitent. L'éclairage artificiel permet non seulement d'y voir plus clair la nuit, mais aussi de surveiller et de maîtriser plus efficacement les comportements que l'on peut juger « déviants » dès lors qu'ils apparaissent en plein jour. C'est cette logique contemporaine de la transparence à tout prix que dénonce l'auteur dans son ouvrage quand il expose les méfaits de ce qu'il nomme « la lumière blanche ». Contrairement aux autres lumières, dont les couleurs ont toujours besoin d'un fond d'ombre ou de nuit pour apparaître et se distinguer les unes des autres, la lumière blanche est travaillée par la volonté de faire disparaître toutes les ombres et toutes les parcelles de nuit pour imposer son règne hégémonique et sans partage. C'est la lumière bien connue et universelle des fast food, des centres commerciaux, des open spaces, des parkings souterrains et des aéroports. 
Cette lumière blanche est au service du travail et de la productivité illimités qui caractérise le capitalisme contemporain « 24/7 ». L'auteur reprend cette expression au sociologue Jonathan Crary  pour désigner le capitalisme contemporain qui ne connaît jamais de repos et de limites horaire. Sous la lumière blanche, les hommes travaillent jour et nuit, 24 heures sur 24 et 7 jour sur 7.  Cette lumière nie la différence entre le jour et la nuit mais elle ne le fait pas « au profit du jour puisqu'il est parfaitement impossible de trouver la trace d'une telle lumière sous le soleil. La lumière blanche crée une ambiance qui n'est pas moins infidèle au jour qu'à la nuit : elle vise en réalité à l'abolition du différend entre ces deux termes » 
Cette lumière artificielle est donc une menace pour la liberté humaine et le monde dans lequel elle trouve son espace. La nuit doit en effet permettre des expériences démocratiques et singulières en ce qu'elles se distinguent de celles du jour. Parce qu'elle désoriente le jugement, la nuit nous rend indulgents aux différences. Sa vision rigoureuse de la morale n'empêchait pas Kant lui-même de se méfier, dans l'une des pages de son Anthropologie, des gens qui restent sobres la nuit alors que tous les autres boivent de concert. Ceci, parce que la nuit, personne ne veut être jugé pour ses actions ou se mettre dans la position de juger celles des autres. Il arrive à tout le monde de trop boire ou de commettre des excès la nuit et il serait injuste de s'excepter de cette égalité, même si celle-ci se fonde ici sur faiblesse ou un relâchement. Le temps de la nuit est égalitaire par le déplacement et la distorsion des catégories du jour qu'il induit – « la nuit tous les chats sont gris » –  mais aussi parce qu'il est souvent celui de la fête : la nuit, on ne calcule pas comme  en plein jour. L'espace nocturne nous donne la possibilité d'accueillir les autres – tous les autres – comme des égaux.   
« L'obscurité égalise les hommes en les rendant pauvres en perceptions claires et distinctes. Ce faisant, elle dépouille les yeux du pouvoir de juger en même temps qu'elle ôté des cœurs le désir de se faire paraître à son avantage exclusif. Il faut partir du dénuement des corps dans la nuit pour comprendre qu'elle favorise des expériences où les hommes sont en situation d'égalité » . L'auteur insiste bien sur le fait qu'il est absurde et quelque peu ridicule de vouloir se distinguer la nuit. Ceux qui tentent de le faire manquent ce qui fait la spécificité des expériences nocturnes : celle d'apparaître sous un jour différent sans que les autres se donnent le droit de juger de cette différence en s'en faisant les témoins. 
Parmi les pages les plus originales et les plus audacieuses de ce livre, il y a celle qui décrivent l'expérience de la nuit que l'on peut mener à Berlin, l'une des villes où selon l'auteur, « vaille que vaille et en dépit des progrès universels de la lumière blanche, la nuit continue à éclairer le jour plutôt que d'être éclairée par ses impératifs » . Rappelons aux lecteurs de ces lignes qui ne seraient jamais allés dans la capitale allemande que dans cette ville, les espaces publics voués à la nuit – comme les bars et les clubs –  ne connaissent pas, comme en France, de limites juridiques qui fixeraient le moment où celle-ci devrait commencer ou prendre fin. Pour reprendre l'une des heureuses formules employées par l'auteur, là-bas, plus qu'ailleurs peut-être, il peut être « minuit à midi ». Le célèbre et mythique club du Berghain – dont les portes ouvrent en fin de semaine pour ne se refermer que dans la journée du lundi, plus ou moins tard, selon la nuit qui s'y joue –  fonctionne ainsi comme une « synecdoque »  de Berlin toute entière puisque dans ce temple de la nuit, c'est l'expérience d'une résistance festive à la lumière blanche qui prend corps. On ne va pas au Berghain pour « se montrer » ou pour observer quelqu'un ou quelque chose en particulier. Les corps et les êtres qui habitent ce lieu singulier sont souvent bizarres, beaux parfois, étranges toujours car ils apparaissent, dans les lumières nocturnes, sous un jour nouveau. 

Ce qui se donne à voir dans ce lieu, même la plus extrême exubérance, s'éloigne  par la force des choses de toute ostentation. La bâtisse est une ancienne centrale électrique à l'architecture stalinienne. Tout y est démesurément grand, en sorte qu'il est chimérique  de vouloir s'y faire remarquer plus d'une fraction de seconde .
 
La politique du club consiste au demeurant à permettre de « vivre sans témoin » en interdisant, à peu de choses près, une seule chose : prendre une photographie. Il y est d'ailleurs impossible d'être à soi-même son propre spectateur puisqu'il n'y a en cet endroit aucune glace ou miroir pour se contempler. Le temps y est aussi comme suspendu et les individus qui peuplent cette hétérotopie  se laissent guider par des rythmes – ceux, répétitif et prenant des musiques électroniques et des jeux de lumières, ceux aussi des intensités variables des corps électrisés, alanguis ou errant dans l'obscurité –   qui ne sont plus celui du travail productif. 
Selon l'auteur, la vérité de la nuit comme expérience s'y manifeste comme un « dévoilement ». Ce terme – alètheia en grec – est repris à la pensée de Heidegger et désigne la vérité, non plus, selon la terminologie de la métaphysique classique, comme adéquation de l'idée à la chose, et ainsi comme le résultat d'un jugement – « exactitude du regard » – mais comme un événement
Pour qu'une chose ou un être apparaisse dans sa vérité singulière  il faut d'abord qu'il ait été « voilé », « dissimulé » dans un retrait qui est celui de l'obscurité et de la nuit. Pour qu'une chose ou un être paraisse au jour, il lui faut entretenir un lien avec la nuit : il ne peut y avoir de nuit sans jour et de jour sans nuit même si dans notre monde contemporain, une certaine logique voudrait que le jour –ou plutôt : une version capitalistique et instrumentale du jour –  se rende complètement maître de la nuit au risque de la faire disparaître totalement. 

Le rythme du Berghain n'est pas celui de la nuit seule, il est fait d'alternances vertigineuses entre le jour et la nuit. Lorsque la piste est plongée dans le noir, la scansion des basses donne l'impression d'une entrée définitive dans les ténèbres. Puis, nouveau miracle, les lumières réapparaissent en même temps que la musique retrouve les aigus. A cet instant, on perçoit un monde sortir de la nuit .

 Le Berghain permet de voir, de ressentir et de penser autrement. Il ne s'agit pourtant pas ici de préférer la nuit prétendument libre et festive que l'on opposerait à un jour gris et pénible dans les efforts qu'il requiert de chacun de nous. Ce serait une nouvelle fois sombrer dans une vision romantique qui stériliserait la nuit en voulant la rendre meilleure que le jour. Le Berghain nous dévoile plutôt ce qu'il y a d'ambigu – de diurne et de nocturne –  en chacune des choses et des êtres qui constituent le monde.    

Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ? Au Berghain, cette alternative n'a pas lieu d'être. La confiance dans ce qui se montre y est inséparable de celle dans ce qui se dissimule : les lumières et les ombres participent à égalité des paysages. Voir selon l'alètheia, ce n'est pas regarder des tables, des chaises, des murs, des garçons, des filles, des ivrognes ou des corps sains puis, à chaque fois être furieux de découvrir que l'on a été trompé par l'obscur. Voir selon l'alètheia, c'est percevoir ce qu'il y a de jour dans la nuit, de beauté dans la disgrâce, de faiblesse dans la force, de féminin dans le masculin, d'ivresse dans la santé, de guerre dans la paix. Le Berghain montre l'entrelacement des contraires parce que personne n'y est en état de décider par avance de ce qui mérite d'être vu 

En nous rendant indulgent aux différences et aux singularités, la nuit nous renseigne sur ce qui constitue un monde : un espace où les altérités peuvent se déployer librement tout en préservant son unité. 
En ceci, et selon ce livre toujours brillant, la nuit offre à ceux qui acceptent de l'habiter « le luxe rare d'une vérité ambiguë » #nf#