Philosophie

La Crise sans fin. Essai sur l'expérience moderne du temps

Couverture ouvrage

Myriam Revault d'Allonnes
Seuil , 208 pages

La crise permanente
[jeudi 05 janvier 2017]


La crise serait-elle devenue un élément constitutif de notre époque ?  

Myriam Revault d’Allonnes est philosophe, professeur émérite des universités à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Dans La crise sans fin, elle se donne pour objectif d’analyser le concept de crise à la lumière de l’histoire de la philosophie en soulignant sa métamorphose puisqu’elle est passée d’un statut singulier spécifique à un domaine (médecine, économie, etc.) de caractère exceptionnel à une institutionnalisation et à une généralisation. Ce renversement est, en réalité, une métaphore qui ne traduit pas seulement un phénomène objectif, mais témoigne d’une expérience vécue. Elle est, en quelque sorte, un symptôme de l’homme contemporain, manifestant sa difficulté à s’orienter vers le futur. La modernité, en effet, car elle trouve ses origines dans sa volonté de s’arracher au passé et à la tradition, a dissous les anciens repères de la certitude à partir desquels il comprenait et interprétait le monde. L’incertitude régit son univers qui a chassé de celui-ci la croyance au progrès et l’esprit de conquête. On ne parle, en effet, plus des crises, mais de la crise. On passe d’un univers orienté par une téléologie et possiblement susceptible de s‘arracher à la crise vertu des certitudes qui l’animent à une époque qui place dorénavant celle-ci sous la gémellité augurale de modernité : le relativisme et l’incertitude. La crise va s’institutionnaliser à tel point qu’elle va devenir le milieu et la norme de notre existence. De là point un problème : si elle est permanente, ne remet-elle pas en cause sa nature ?

 

Des crises à la crise

Dans un premier temps elle explique que la modernité va opérer un renversement dans l’appréhension de la crise. Il faut différencier sa phénoménologie, c’est-à-dire la pluralité des expressions dans le réel : des crises de son ontologie : la crise. Elle nous interroge sur la possibilité d’une unité commune, d’une permanence substantielle entre les différentes manifestations. Qu’elle s’enracine dans les domaines du médical, de l’économique, de la politique par exemple, peut-on déceler un dénominateur commun ?

La Krisis des Grecs souligne que le contexte est lié à une expérience du temps. Elle a, en effet, la même racine que krinein, signifiant l’interprétation du vol des oiseaux, des songes au choix des victimes sacrificielles. L’enjeu est de choisir et de décider. Originellement, la crise s’inscrit dans le domaine de la santé. Le corollaire est que le médecin peut décider du traitement des malades. La modernité appréhende la crise sous sa gémellité augurale de l’incertitude et de l’indétermination. Dès lors il semble qu’il n’y ait plus de sortie possible. La crise, en réalité, est une métaphore. Elle exprime, au fond, la difficulté du monde contemporain à orienter son futur. En effet, la modernité est l’arrachement au passé et à la tradition. Elle procède et s’exprime par la dissolution des repères de la certitude. Il n’y a, désormais, plus de compréhension du monde unifiée possible. L’incertitude étant la règle, avec elle s’évanouit la croyance univoque en des temps nouveaux, un progrès et un esprit de conquête. Les hommes sont confrontés à un processus de détemporalisation. Le temps n’est plus le moteur de l’histoire. Point la perte en la croyance téléologique d’un monde qui tend irrévocablement vers le mieux.

 

La fin de la certitude

Ensuite elle explique que la modernité peut se définir dans sa propension à dissoudre les repères de la certitude. De là s’amorce, en premier chef, une crise des fondements, de la normativité et de l’identité. La rupture déclarée avec le passé, les traditions et ses fondations oblige la modernité à trouver ses fondements en elle-même. Avec elle naissent un nouveau type de légitimité et une expérience inédite du temps. La modernité est, en effet, dans logique autoréférentielle et dans une dynamique d’auto-institution. À ce titre la société politique rompt avec les transcendances d’antan dans la mesure où il n’existe plus de théorie de droit divin qui assignait la souveraineté à une origine divine (nulla potestas nisi a Deo). Dès lors qu’il n’y a plus aucune extériorité à l’homme dans la justification du pouvoir, le nouvel acte fondateur sera le contrat social.

Myriam Revault d’Allonnes met en évidence que la modernité ne pose plus la crise comme un symptôme de la contemporanéité ou un accident contingent. Elle est constitutive de l’expérience du temps moderne et de l’histoire. Néanmoins le statut de crise n’est pas aussi simple et ne peut se réduire à cette dimension. Elle doit s’analyser aussi comme un moment d’un développement dialectique qui articule le continu et le discontinu. L’expérience contemporaine amène l’auteur à faire l’hypothèse d’un processus de détemporalisation à l’œuvre. Le progrès ne se pense plus à l’horizon d’une téléologie où l’on s’acheminerait inexorablement vers le mieux. D’où l’idée d’un processus a-téléologique. Le temps n’imprime plus les mouvements d’un telos où l’avenir apparaît infigurable et indéterminé. Dans cette perspective l’accélération n’a pas disparu puisqu’elle s’est, en réalité, amplifiée. En outre s’opère une logique de disjonction des sphères conduisant à une crise du temps. Le monde apparaît ainsi désynchronisé. L’impuissance de l’homme moderne tient en ce que sa déréliction semble être son avenir inexorable et qu’il ne voit plus les possibilités du salut et doit faire face à sa liberté qui le pose comme auteur et responsable de son histoire.

A la suite de Max Weber, Myriam Revault d’Allonnes reprend la métaphore de cage d’acier pour désigner la modernité. Elle met une image à la crise sans fin de notre monde en développant les analyses de Hannah Arendt sur la crise de la culture et sur la manière dont elle pense l’événement et l’éducation. Celle-ci doit s’appréhender à l’aune de l’obligation que nous devons au monde et qui a trait à la continuité. Non pas en lui assurant une pérennité au sens de continuité substantielle mais comme une continuité générative. La modernité comme rupture du « fil de la tradition » ne doit toutefois pas s’analyser sous l’insigne tragédie d’une déshérence et de perte de la tradition car elle permet, en définitive, d’initier un rapport inédit au passé.

La conclusion est une ouverture prenant acte du caractère inachevable et inclôturable de notre temps. La modernité, en ce qu’elle s’exprime par son absence d’univocité, est en syntonie et congruence avec la crise actuelle. Les difficultés de l’homme moderne face à l’incertitude qui régit son monde l’invitent à choisir entre la cage d’acier et la brèche d’un temps à partir duquel il pourra choisir de créer du sens et produire de l’histoire.

 

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2 commentaires

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Jean B

05/01/17 21:16
C'est une réédition d'un livre de 2012, vous ne le dîtes pas ?
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Franois Carmignola

08/01/17 14:33
"Lenjeu est de choisir et de décider. "
C'est plutôt l'étymologie, avec en plus "distinguer". Bref, rien qui devienne permanent et indéfini, voire qui se confonde avec un destin...
Une erreur conceptuelle, donc...

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