<p>Le neuroanatomiste italien du XVIIIe si&egrave;cle, Vincenzo Malacarne, enfin traduit en fran&ccedil;ais pour sa red&eacute;couverte en France.</p>

Si Vincenzo Malacarne est loin d’être un inconnu chez les historiens des sciences du cerveau, il l’est cependant largement pour ce qui est du domaine de l’histoire générale des sciences. Pourquoi d’ailleurs s’intéresserait-on à un médecin du XVIIIsiècle italien, alors qu’en France l’histoire de la médecine classique regorge de figures héroïques et mythiques qu’on fait vivre dans nos sociétés savantes. Que nous proposerait d’ailleurs l’étude d’un savant italien de Padoue dont le nom n’évoque quasiment rien chez la plupart des lecteurs francophones pourtant férus d’histoire des sciences ? C’est à cette question qu’entend répondre Céline Cherici, maître de conférences à l’Université Jules Verne de Picardie, par un travail assidu et de longue haleine de cet auteur et la traduction de deux de ses importants traités en français.

 

Ressusciter Vincenzo Malacarne par la traduction

L’étude de V. Malacarne est incontournable, car laisser dans l’oubli cette importante figure serait nier les usages et surtout les exigences de l’histoire générale des neurosciences, celle qui se développe depuis longtemps déjà et aujourd’hui encore dans l’International Society for the History of the Neurosciences, et localement en France au sein du Club d’histoire des neurosciences. Depuis les grandes enquêtes prosopographiques de nos aînés des années 1950 aux États-Unis, jusqu’aux encyclopédies thématiques d’histoire des neurosciences actuelles, il n’a en effet jamais été omis de mentionner Vincenzo Malacarne, pour ses travaux interdisciplinaires très entreprenants du XVIIIe siècle, à la croisée de la chirurgie pratique humaine, de la chirurgie topographique théorique, des techniques de dissection des autopsies de l’anatomopathologie et des dissections des différentes espèces animales de l’anatomie comparée.

Malacarne possède en effet un savoir pratique remarquable et sûrement unique en son temps ; mais là n’est pas l’essentiel. Car il est le plus souvent mentionné pour ses descriptions minutieuses et sa nouvelle terminologie des parties du cervelet, une œuvre qui fait date puisque certains de ses termes inventés sont encore utilisés actuellement. Mais plus encore, Malacarne demeure connu pour avoir été l’un des premiers médecins à être intimement convaincu – par ses observations pratiques – de rapports étroits entre certaines « facultés de l’âme » (facultés psychologiques), comme l’intelligence ou la mémoire, et certains caractères anatomiques étudiés de manière quantitative, d’une manière moderne qui dépasse largement le simple rapprochement d’un rapport supposé dès l’Antiquité, par exemple par Érasistrate, entre la complexité des circonvolutions du cerveau et l’intelligence. À l’origine d’une nouvelle « physiologie cérébrale», les travaux de Malacarne sont antérieurs à ceux d’un Gall ou d’un Flourens. Enfin, son œuvre se situe au tournant du XIXe siècle, dans l’ère nouvelle des recherches sur l’électricité et l’électricité animale, et témoigne également de cet intérêt, non pas unique, mais dans l’esprit de son temps, qui est cependant singulier de par ses arguments anatomiques précis et originaux, fondant ce qu’on peut appeler avec précaution une certaine « neurophysiologie » du XIXe siècle (sans rapport aucun avec les conceptions ultérieures de la neurophysiologie entendue comme discipline rattachée au concept de neurone, un siècle plus tard).

Cependant, l’histoire des neurosciences actuelle, encore trop tournée vers la prosopographie – surtout en ce qui concerne les périodes anciennes de l’Antiquité au XVIIIe siècle – ignore trop souvent les analyses détaillées des textes – souvent non traduits – en ce qui concerne surtout leur genèse, les milieux et les contextes en jeu dans l’élaboration d’œuvres qui demeurent souvent au second plan par rapport aux description des figures les plus célèbres et de leurs travaux les plus remarquables passés à la postérité.

C’est pour combler ce défaut pour ce qui concerne le tournant du XIXe siècle européen que Céline Cherici s’est attelée depuis une dizaine d’années à faire revivre une figure qui pouvait sembler périphérique, Vincenzo Malacarne, d’une autre manière, en lisant ses œuvres dans l’italien d’origine dont le vocabulaire est émaillé de termes régionaux qui ne sont plus usités à l’écrit, en suivant les parcours parfois sinueux de ses correspondances dans les archives d’institutions italiennes comme l’Académie des sciences de Turin. Le résultat est plus surprenant que prévu, car Malacarne se révèle être davantage qu’un professeur de chirurgie de Turin puis de Padoue, mais un savant aux talents multiples qui dialogue sur des sujets techniques et philosophiques avec des collègues parmi les plus brillants savants du XVIIIsiècle que sont surtout Xavier Bichat, Félix Vicq d’Azyr, Albrecht von Haller, Franz Joseph Gall et surtout Charles Bonnet.

Dans cet ouvrage Céline Cherici nous propose de nous plonger dans une partie des travaux du savant italien par une traduction inédite de deux manuscrits importants de Malacarne, introuvables dans les bibliothèques françaises, conservés à l’Istituto di Storia della Medicina de Padoue, la Nuova esposizione della vera struttura del cerveletto umano (1776) et l’Encefalotomia nuova universale (1780). Ces textes nous donnent enfin, à nous lecteurs francophones, une idée précise du travail de longue haleine qu’a poursuivi Malacarne sa vie durant en ce qui concerne l’étude la plus fine possible pour son temps – à l’œil nu – des parties du cerveau à l’état normal, mais aussi à l’état pathologique et dans leurs rapports théoriques aux positions philosophiques relatives aux déterminations anatomiques du cerveau des facultés de l’âme.

 

Genèse d’une œuvre scientifique

Céline Cherici nous dévoile la genèse de ces œuvres et nous fait revivre non seulement le Malacarne glorieux au faîte de sa renommée dialoguant avec les savants d’Europe, mais aussi le jeune Malacarne étudiant, puis le jeune professeur, dans les milieux qui l’ont formé et dont il demeure redevable pour ses savoirs pratiques et théoriques, en particulier ses maîtres de Turin en chirurgie théorique, en chirurgie pratique et en anatomie comparée. Si Giovanni Battista Morgagni (1682-1771) n’est pas l’un de ses maîtres, son œuvre demeure un point d’ancrage central pour Malacarne et pour les membres de la Société médicale d’émulation de Paris fondée par Xavier Bichat, auprès desquels Malacarne s’associe et fait connaître l’œuvre de Morgagni en propageant l’idée de corrélations possibles et strictes entre les structures du cerveau et les facultés intellectuelles.

L’analyse de la correspondance de Malacarne avec Charles Bonnet est peut-être le thème le plus intéressant théoriquement et philosophiquement, à tel point que cette correspondance a déjà été éditée. Comme l’analyse Céline Cherici, il apparaît que Malacarne n’a pas seulement indiqué dans cette correspondance ses propres positions philosophiques, mais que l’intérêt de Bonnet pour ses travaux a incité Malacarne à poursuivre ses dissections, avec une visée philosophique, en cherchant à donner des arguments aux conceptions de Bonnet et aux siennes propres, quand elles devenaient contradictoires, notamment au sujet du « siège de l’âme ». Malacarne adopta l’idée très sage, pour le chirurgien qu’il était, selon laquelle l’âme n’a pas de siège précis, en suivant en cela la mesure de certains anatomistes, tel Nicolas Sténon, dans son refus d’adopter aveuglément les conceptions cartésiennes jugées peu rigoureuses à la lumières des progrès de l’anatomie du cerveau des XVIIe et XVIIIe siècles. Cette correspondance est donc remarquable est d’un intérêt tout particulier lorsqu’on découvre combien Malacarne suit puis se dissocie des conceptions de Bonnet, en suivant son propre rationalisme basé sur des pratiques anatomiques sûres et qu’on peut qualifier pour l’époque d’interdisciplinaires, tant les « chirurgies » ou les « anatomies » qu’il pratique apparaissent alors comme des disciplines distinctes et relativement étanches.

Les thèmes abordés dans cette correspondance concernent également les autopsies pratiquées par Malacarne sur des sujets atteints de crétinisme chez lesquels il démontre un moindre développement du cervelet, une corrélation reprise d’un autre chirurgien, mais quantifier rigoureusement par Malacarne et ainsi jugée très prometteuse à l’époque, si bien qu’elle sera reprise et retravaillée au long du XIXe siècle.

Plus important encore est le thème de « l’échelle naturelle des cerveaux » pour lequel laquelle Malacarne fait montre de son savoir théorique et pratique en anatomie comparée (zoologie) pour tenter de démontrer les rapports entre la complexité des cerveaux d’espèces différentes et leurs facultés. Mentionnons également la tentative de démontrer l’effet d’un apprentissage intensif chez une espèce d’oiseau sur le degré de complexité des « sillons de l’encéphale ».

C’est fort de telles études que Malacarne peut s’adresser à l’illustre Haller pour critiquer ses conceptions sur l’anatomie du cerveau en lui reprochant « de ne pas dérouler le fil anatomique entre les espèces » et en critiquant le savant sur certains aspects de sa terminologie. Malacarne apparaît dès lors comme un savant européen fier de faire connaître ses vues en les défendant avec énergie, parfois dans la tempête. Lorsque Xavier Bichat fait imprimer une traduction en français des travaux de Malacarne, une coupure concerne malencontreusement un sujet pour lequel se noue alors une querelle de priorité, comme cela sera également le cas avec l’anatomiste français, Félix Vicq d’Azyr. Aussi tendus deviennent les rapports de Malacarne avec Joseph Gall dont Malacarne critique les conceptions jugées être « un ensemble de rêveries », et au sujet desquelles il ne peut être en accord en raison notamment de son localisationnisme  plus prudent.

 

De l’anatomie à la philosophie 

À travers ces analyses, Malacarne apparaît comme une figure européenne incontournable du tournant du XIXe siècle pour ce qui est de l’étude du cerveau dans ses rapports aux facultés de l’âme, comme en témoigne sa correspondance et ses œuvres anatomiques et chirurgicales. Tel Vicq d’Azyr ou Gall, Malacarne est avant tout un remarquable anatomiste et excellent professeur de chirurgie dont l’œuvre dialogue avec le grand œuvre de Thomas Willis (1621-1675), lui-même réformateur de Galien et de Vésale. Comme tous ces grands anatomistes, Malacarne se fait obligatoirement philosophe au sujet de l’emploi du finalisme, de la fabrique de la physiologie par l’anatomie, de ses conceptions sur le développement du cerveau et des arrêts ou ralentissements du développement embryonnaire dans certaines affections, et dans l’idée d’une unité de la nature selon laquelle il est possible de s’appuyer sur l’étude de l’échelle des êtres pour mieux comprendre les degrés de complexité du cerveau chez les animaux.

Céline Cherici démontre ainsi la place de Malacarne dans les différents milieux européens et dans les différents contextes scientifiques de son temps en donnant une représentation du savant italien beaucoup plus complexe que celle émanant de sa postérité restreinte reconnue actuellement, et en précisant à chaque fois que cela est possible, non seulement les querelles avec les savants de son temps, mais également tout ce que ces savants ont retenu d’exemplaire et de modèle dans l’œuvre du chirurgien de Padoue. En ce qui concerne surtout ses découvertes anatomiques, sa terminologie et ses conceptions avancées et ses retenues sur le thème des localisations cérébrales, autant de thèmes de recherche repris par exemple par un Prochaska, un Reil, un Tiedman ou un Chaussier.

Tous ces thèmes apparaissent dans les œuvres traduites et proposées ensuite au lecteur par Céline Cherici, en permettent de se faire sa propre idée des innovations revendiquées et défendues par Malacarne lui-même dans la Nuova esposizione della vera struttura del cerveletto umano et l’Encefalotomia nuova universale. On découvre ainsi Malacarne dialoguant avec Galien et Vésale, en insistant sur certains aspects didactiques, en mentionnant ses techniques propres comme des sortes de recettes décrites de manière très vivante. On imagine ainsi le savant professeur dans son théâtre anatomique, sciant les crânes et soulevant avec minutie les différentes parties du cerveau auxquelles sa terminologie précise et inventive rend hommage avec une rigueur extrême, dans des registres géographique et militaire, et un esprit de géomètre typique de l’âge classique et surtout alors nécessaire. On découvre aussi que les pratiques de dissection ne sont pas de simples écartements successifs de fragments de matière molle et apparemment homogènes du cerveau, mais impliquent aussi de révéler artificiellement certains détails, en laissant sécher une partie, en en injectant une autre, et en répétant souvent ces mêmes exercices, par un accès fréquent aux hôpitaux que lui permet les postes académiques occupés successivement.

           

Par cette lecture des œuvres de Malacarne, mises en contexte par un long travail, le savant de Padoue est ressuscité d’une certaine manière et se montre à nous en éclairant une époque entière. Celle au cours de laquelle les diverses pratiques de l’anatomie du cerveau et une nouvelle physiologie cérébrale finaliste rendent la connaissance scientifique du cerveau indispensable à tout jugement sur les déterminismes organiques de l’âme#nf#