Société

Troquets de Paris

Couverture ouvrage

Jacques Yonnet
L'Échappée , 368 pages

Chroniques de comptoir
[lundi 07 novembre 2016]
Une visite de « l’infraville » bistrotière parisienne des années 60, en compagnie d’un guide d’exception.

Ce livre est un projet aussi rare qu’audacieux. Il faut l’être pour publier un recueil de chroniques sur des cafés, pardon, des troquets parisiens, lorsque celles-ci ont été écrites entre 1961 et 1973 dans la revue L’Auvergnat de Paris. Jacques Yonnet avait esquissé le désir de retravailler ces quelque 700 textes afin de leur offrir une nouvelle vie ; le projet ne vit jamais le jour. Son fils ouvrira les portes de ses archives à L’Echappée qui se chargera de sélectionner les meilleures chroniques (du moins leur préférées). Elles sont ici regroupées selon leurs emplacements dans les quartiers de Paris, puisqu’il fallait bien trouver un fil conducteur à cette œuvre autre que chronologique. Le premier contact avec Troquets de Paris est sensuel. La vue d’abord : c’est un beau livre ! Une sérigraphie flatteuse, des couleurs douces, une bordure de page colorée. Il faut saluer le travail soigné de la maison d’édition, dans un monde de plus en plus numérique. Ce livre-ci est agréable pour les yeux et dans les mains, c’est déjà un bon point. Reste à savoir ce qu’il contient.

En dépit d’un relatif oubli contemporain, Jacques Yonnet n’est pourtant pas un inconnu. Les maléfices de Paris connu un vrai succès à la fin des années cinquante et continue à être réédité aujourd’hui. Yonnet est un passionné, le lire un plaisir. Qui demande parfois une certaine souplesse, mais celle-ci est toujours récompensée. Ces textes sont autant de gourmandises qu’il faut savoir apprécier dans leur forme pour en savourer le contenu, parfois déroutant. On passe en une page, sans réelles transitions, de la Civette, troquet qui donne le nom de la chronique, à l’invention des débits de tabac, puis à Françoise Sagan et enfin Philipe Bouvard .

Les mots de Jacques Yonnet nous emmènent dans un voyage à travers le temps et la ville. Une ville qu’il aime et dont il connait les moindres recoins. On s’aperçoit, après quelques chroniques, que les troquets servent de prétexte à l’auteur pour se livrer à des digressions, à la narration de légendes ayant pris place dans le troquet d’où émane la chronique ou encore à des réflexions personnelles sur différents sujets. Le style enjoué et la maitrise du rythme donnent une impression de dialogue avec Jacques Yonnet. Il nous raconte des histoires et on l’écoute avec délectation. Les troquets sont ici des haltes dans une promenade continue dans « l’infraville  » de Paris comme il aime à designer cette société bistrotière. « Ces textes […] présentent les troquets comme des lieux ou perdure l’idée de communauté, dont Paris garde encore et toujours la mémoire. Comme s’ils représentaient autant de Communes miniatures  »

Chroniques sans temporalité fixe (a-temporelles ?)

Si les établissements ont pour la plupart fermé depuis la première publication de ces chroniques, le propos qu’il y développe conserve son intérêt. Comme lorsqu’il s’indigne du projet de rénovation des Halles  ou, qu’il évoque le projet de voie express rive gauche le long de la Seine à Paris. Un cycle d’urbanisme est passé depuis : aujourd’hui les Halles sont en mutation et l’on cherche à fermer les berges de la Seine à la circulation. Ses remarques pourraient pourtant être écrites en 2016. Il s’émeut d’une déshumanisation de la société à travers des projets urbains ou l’extinction progressive des bougnats : « nous voulons vivre dans des maisons qui ressemblent à des maisons, échanger des propos qui ne soient pas “téléguidés”, prendre nos habitudes chez le bougnat de notre choix – et qu’on ne supprime pas les bougnats, hein ! — enfin, nous voulons vivre dans une ville qui soit une ville et échanger avec l’homme d’en face des regards d’homme. Non de robot ». Yonnet est aussi connu pour ses actions dans la résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est ici contre une idée de la société qu’il se bat, une société où l’humain est relégué au second plan. Il est du côté des hommes et de leurs histoires surtout celles qui se passent au comptoir, avec ceux que l’on coudoie comme il aime à dire. Les légendes vieillissent mieux que la modernité.

Les cafés entretiennent depuis longtemps une histoire d’amour avec les écrivains. Les uns participent à la légende des autres. Sartre en est un des symboles les plus connus, faisant des cafés son bureau. La Closerie des Lilas va jusqu’à apposer des plaques cuivrées symbolisant l’emplacement de telle ou telle célébrités (ce mot a perdu de son sens aujourd’hui) comme Hemingway ou tant d’autres. Yonnet en liste quelques un également  arguant que « Depuis Villon, Corneille et Racine… jusqu’à nos jours, de multiples œuvres majeures qui ont profondément marqué notre langue et notre culture furent corrigés, écrites et orfévrées dans les tavernes de la Cité, de la Montagne, des Halles, du Marais, voire de Montmartre et Montparnasse. »

La relation amoureuse de Yonnet aux cafés transparait dans chacun des mots qui remplissent les 360 pages de ce livre. Prenant plus d’une fois la défense de la cause bistrotière, à l’instar de François Villon avec qui la filiation semble évidente. Il s’y réfère et lui rend d’ailleurs hommage plusieurs fois dans ses chroniques. Comme lui il opte pour une prose orale, mais travaillée, comme lui il cherche à partager avec le lecteur son plaisir à l’inviter à se rendre avec lui dans cette « infraville ». Entre Yonnet et Villon le passage de témoin est effectué.

Décrire le plaisir des cafés, un exercice difficile

Comment parler des troquets, des cafés des bars ? Tous ceux qui ont abordé le sujet semblent empreints de la même intuition : « il y a un autre monde, mais il est dans celui-là » emprunte Yonnet à Paul Eluard . Il y a par ici quelque chose, un axiome, une idée, un symbole de ce qui fait société. Non pas dans ce qui la structure, non pas dans ce qui en fait un système, mais plutôt dans la coexistence volontaire et appréciée, dans un être ensemble, un partage symbolique.

La difficulté (il y’en a bien d’autres, mais celle-ci semble être la plus partagée) est de trouver le canal, la méthode, les outils idoines pour en traiter. Comment circonscrire le propos ? Faut-il décrire les lieux, c’est ce que font des ouvrages comme Bistrots de Marins de Jean-Louis Guéry qui présente le décorum, les patrons, la genèse du lieu et le fait très bien. Cependant, ces ouvrages ont une portée qui ne dépasse que difficilement les murs qu’ils présentent. Comment aborder la particularité d’un lieu qui nous est cher de façon un peu plus macroscopique. Votre café préféré l’est-il pour les affiches qu’il a au mur ? Pour les boissons qu’il propose ? Ces caractéristiques font-elles vraiment l’essence des troquets ? Elles participent plutôt d’une appréciation personnelle. Ces mêmes éléments peuvent être les principaux arguments de ceux qui ne partagent pas votre avis : « la musique est trop forte, je n’aime pas l’ambiance… » L’ambiance, le mot est lâché. À quoi tient-elle ? Bien sûr à ces variables concrètes, mais surtout aux gens, aux clients principalement. C’est cet aspect humain si particulier, qui fait le sens la particularité de ces lieux et aussi la difficulté pour celui qui cherche à en faire état. Ainsi, se focaliser sur un seul établissement pour en décrire les habitués autant que les habitudes condamne à une approche monographique. Aucune de ces façons n’est contradictoire, au contraire leur association permet un regard complet sur le sujet.

Yonnet lui, réussit le tour de force de nous emmener en balade avec lui. Il nous fait partager, découvrir et aimer cette « infraville » de bougnats. Laissons-lui volontiers le dernier mot qui, à notre avis, résume son entreprise : « À longueur d’année, chaque semaine que Dieu fait, je tente de faire ressurgir, dans le cours de mes chroniques, le passé pittoresque, proche ou lointain, d’un Paris toujours égal à lui-même ou depuis le fond des âges (euphémismes) nos chers bistrots, cabarets, mannezingues, guinguettes et autres tournebides tiennent lieu de catalyseurs pour les chimistes, de polarisateurs pour les physiciens, de nécessaires et bénéfiques lieux de rencontre pour M. Tout-le-Monde, de très précieux « postes d’observation » pour les sociologues, les flics (il en faut que voulez-vous…), les philosophes, les mémorialistes à la petite semaine, les peintres et les poètes (ces dernières catégories ne me sont pas étrangères)… si nous ne réagissons pas d’urgence (nous entendons les bistrots et leur fidèle clientèle, avec le très puissant « tonus » social que nous représentons), il en sera fait de l’essentiel de notre bien-être quotidien, de notre modeste et quasi permanente joie de vivre dans le secteur de notre choix. ».

 

* A l’occasion de la publication de ce livre, la maison d’Edition L’Echappée organise un festival des troquets de Paris durant le mois de novembre. Au programme des ballades avec un guide, des discussions et des concerts : www.troquetsdeparis.fr

 

 

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