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Politique

Comprendre le malheur français

Couverture ouvrage

Marcel Gauchet
, 378 pages

Pourquoi le malheur français ?
[mercredi 31 aot 2016]
Un diagnostic concret de la crise du « modèle français ».

En découvrant le sujet de ce livre d’entretien avec Éric Conan et François Azouvi, on ne peut qu’être d’emblée surpris, voire décontenancé sur un plan épistémologique, non par le risque d’une résurgence inopinée de la controverse entre « expliquer » et « comprendre », mais par l’adoption d’une catégorie aussi subjective que celle de « malheur » afin de mener « l’analyse raisonnée de la situation de la France » dans le langage tocquevillien qui marque d’emblée le propos.

 

 

En effet, ce terme si peu théorique de malheur que décline une série noire ( « pessimisme », « découragement », « marasme », « désespoir », « désarroi », etc.) paraît ratifier une forme tacite de personnification de la nation française qui renvoie à Michelet ou à Renan et au débat fondamental sur le paradigme national, civique ou ethnique. Mais, de nos jours, la prosopopée de la France s’invitant dans une réflexion en surplomb des idéologies paraîtrait incongrue et éveillerait aussitôt des interrogations en lien avec la notion polémique d’identité française.

 

Aussi la question du sujet d’inhérence d’un malheur qualifié de collectif, et de sa désignation même, à travers le prisme d’une dépersonnalisation accélérée de notre pays provoquée par la globalisation - telle est en effet l’hypothèse générale - apparaît-elle impossible à éluder au point de constituer une sérieuse aporie. Marcel Gauchet enfoncerait-il le clou du « désenchantement » dans le grand corps malade de la nation au risque de confondre la sociologie de la post-modernité et l’histoire de la mondialisation avec une nouvelle Confession d’un enfant du siècle ?

 

D’une intelligence aussi acérée et toute en distance critique, il n’y a pas lieu de le craindre. Car le constat qui inaugure l’analyse se réclame de la lucidité politique, constituant moins un « je vous ai compris » lancé aux Français qu’une alerte à la classe politique de presque tous les bords : « Il y a un malheur français qui mérite d’être pris au sérieux. Il a de solides motifs qui n’ont rien de déraisonnable » . En introduisant ce thème dans le champ de « la discussion publique et de l’analyse rationnelle » et en lui conférant ainsi la légitimité d’un sentiment politique, objet d’étude à part entière comme la peur ou la méfiance en d’autres occurrences historiques, l’auteur sait qu’il va incidemment infliger un démenti rétroactif au prince euphorique qui annonçait au printemps dernier : « ça va mieux pour la France ».

 

Mais il s’agit plutôt par ce biais de lever le tabou majeur dont se nourrit « l’ ascension effrayante du Front national » point de mire des préoccupations évoquées dans ce dialogue. En effet, la divergence des diagnostics sur l’état de la société ne renvoie pas seulement à l’écart normal de perception entre un savant et un politique, car celui-ci permet de pointer le désarroi des classes populaires se confrontant à la dénégation des élites européennes dont le président de la République est, en l’occurrence, le parfait représentant. Et cette brèche dramatique n’est pas non plus soluble dans l’hypothèse du populisme qui, selon Marcel Gauchet, « n’est en réalité que le révélateur des demandes que les forces classiques sont incapables de satisfaire. » 

 

Le propos de l’ouvrage va donc au-delà du rappel de la fameuse « fracture sociale » dont on crédite l’auteur, entérinée sous le thème sociologique du « retour des inégalités ». Comme l’hypothèse avancée est celle d’une entrée désastreuse dans la globalisation, la réflexion doit se situer à une échelle beaucoup plus large pour appréhender la signification des grandes crises traversées. Pour Marcel Gauchet, il est nécessaire d’interroger l’histoire essentiellement politique qui a raté ce tournant décisif de la modernité et nous a projetés dans un monde dont nous n’avons plus les clés.

 

Notre dépression n’est donc pas endogène à la lumière de la longue durée et du contexte occidental puisque les mutations et les enlisements qui ont provoqué l’effacement du « modèle français » y deviennent lisibles. Une partie substantielle de l’ouvrage est donc consacrée à cette mise en perspective très globale du « déclin français ». Depuis le « moment Louis XIV » jusqu’à l’ère Mitterrand, en passant par la France gaullienne, on voit ainsi s’élaborer la version spécifiquement française d’une « politique de la grandeur » qui s’est engluée dans le « piège européen ». Lorsque Marcel Gauchet est interrogé sur la pertinence de l’expression d’ « exception française » il renvoie plutôt à une indéfinissable « singularité », à un style de puissance politique passant par l’affirmation de l’État, une ambition universaliste articulée à la souveraineté, un équilibre avec la structuration religieuse millénaire de la société, le rôle confié à des élites dévouées corps et âme à l’intérêt général, bref un dispositif qualifié de « théologico-politique »  qui a été radicalement mis en cause par la globalisation économique et culturelle.

 

Le problème des élites actuelles que souligne fortement l’auteur est qu’elles ignorent cette histoire longue et en récusent crânement l’intérêt. En effet, cette histoire nationale à vocation universaliste qui démontre le primat du politique sur l’économie ne fait plus partie de leur culture, étant beaucoup plus attirées par une forme de soft power et soudées par un consensus valorisant la dimension internationale réduite à un mode de pensée et de vie. Le sens de l’intérêt général et la notion de mérite ont disparu de leur formation et des critères de leur sélection, à l’instar de notre classe politique que Marcel Gauchet décrit aussi sous un jour très critique.

 

Il apparaît donc nettement que les élites dirigeantes se sont radicalement dépolitisées en adoptant le modèle de la gouvernance européenne et mondiale alors qu’elles continuent de jouer un rôle majeur dans la vie des sociétés qui, comme la nôtre, mais la nôtre encore plus que d’autres, restent foncièrement « historiques » c’est-à-dire définies par leur rapport au politique. Ce « malentendu fondamental » du peuple et des élites est une des clés du malheur français selon l’auteur qui affirme avec des accents proches de Péguy : « Le pessimisme du peuple est, lui, authentiquement un pessimisme » . Le grand intérêt de cet ouvrage consiste à convoquer la réflexion sur un sujet a priori illégitime et politiquement suspect avec les ressources d’un cadre interprétatif élaboré dans des travaux dont la lecture est plus exigeante. « Le genre humain n’est pas encore assez avancé pour que l’on puisse utilement causer à trois » écrivait Saint-Simon au début du dix-neuvième siècle. Indéniablement, ce livre atteste que ce progrès intellectuel a au moins été accompli, car le dialogue avec Éric Conan et François Azouvi présente une grande densité.

 

Le paradoxe central qui préside aux analyses étant celui de la dépolitisation d’une nation politique, visible à travers des phénomènes comme l’affaiblissement de l’État et la disparition des hauts fonctionnaires, la conversion de la classe politique au néo-libéralisme, le délitement de notre modèle social, le sentiment d’abandon des couches populaires, le blocage des réformes nécessaires, etc., ce sont autant de points d’ancrage qui consolident les diagnostics de Marcel Gauchet, auquel on reproche souvent son abstraction. Il apparaît donc ici comme l’auteur qui discerne avec le plus d’acuité l’ « idéologie ordinaire » dans laquelle nous sommes plongés tout en fustigeant, ultime paradoxe, l’arrogance et le cléricalisme des intellectuels, dont la France se prévaut aussi d’être la patrie..
 

 

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