Littérature

Vies de Charlotte Dufrène. À l'ombre de Raymond Roussel et Michel Leiris

Couverture ouvrage

Guy Bordin Renaud de Putter John Ashbery (prface)
Les Impressions Nouvelles , 368 pages

Charlotte Dufrène, une muse sort de l'ombre
[vendredi 09 septembre 2016]
Un essai biographique sur la muse restée dans l'ombre de tous les écrivains qui l'adorèrent.

Charlotte Dufrène, le « casque d’or », apparaît pour la première fois en 1911 sur une photographie prise à Paris par le célèbre Otto : renard bleu, robe de velours, plumes claires sur sa chevelure blonde et un sourire énigmatique, l’élégance la plus exquise. Dans la partie droite de la photo, appuyé sur sa canne, Raymond Roussel pose à côté de la demi-mondaine que sa mère avait engagé pour lui un an auparavant et qui deviendra sa seule amie, la plus intime, à côté de laquelle il se suicidera à Palerme en 1933.

 

Dans un deuxième cliché, Charlotte Dufrène, c’est son pseudonyme, apparaît seule, les yeux fermés, les mains dans les poches, comme quelqu’un qui marche seul. Née à Paris, le 1er novembre 1880 d’un gardien de la paix et d’une couturière aux 87 de rue de Monceau, Marie Charlotte Fredez, son vrai nom, est éduquée au pensionnat pour jeunes filles Notre-Dame-du Calvaire à Bezons jusqu’à sa sortie, à l’âge de 17 ans, suite à la mort de son père. Comme Caroline Otero, Liane de Pougy, Lina Cavalieri et Cléo de Merode, Charlotte entre dans la haute société par la porte cochère mais en devient aussi l’une des plus célèbres, notamment grâce aux faveurs du comte de Bernard de Valon, de trente ans plus âgé qu’elle, qui la considérait comme sa favorite. Mais le comte n’est pas le seul à remarquer la beauté et l’élégance de la jeune fille à l’Opéra, aux courses de chevaux, aux parties de chasse ou sur le lac de Come. Le compositeur Reynaldo Hahn, ami et amant de Marcel Proust, lui dédie plusieurs mélodies. Le prince de la Moskowa, Charles Ney, devenu l'un de ses amis intimes, parle d’elle à sa belle-mère Marguerite, mère de Raymond Roussel, qui en 1910 cherche pour son fils un « paravent » pour lui éviter d’autres chantages et d’autres articles diffamatoires à propos de ses fréquentations homosexuelles populaires.

 

Ce joli portrait familial donne à l’érotisme enfantin et un peu pervers d’Impressions d’Afrique, roman de Raymond Roussel, une saveur particulière. Un jour, le très jeune Michel Leiris – son père Eugène était l’homme d’affaires des Roussel – remarque Charlotte un jour à côté de Raymond et en tombe instantanément amoureux. Il en trace même le portrait dans L’Âge d’homme et se souvient d’elle quand, Roussel disparu, il part à sa recherche : il la retrouve à Bruxelles dans une grande misère, la reconnaît à peine, mais, encore dévoué, cherche à l’aider en entretenant avec elle une importante correspondance qui devrait nourrir son projet biographique sur l’excentrique auteur de La Doublure.

 

Vies de Charlotte Dufrène, dédié à Annie Le Brun, constitue la source du film documentaire L’Effacée (2016) par les mêmes auteurs. L’ouvrage est divisé en deux parties introduites par un avant-propos du poète John Ashbery : la première, en forme de lettre, constitue une sorte de biographie de Charlotte Dufrène jusqu’à ses derniers jours. Hélas, le choix rhétorique n’est pas des plus heureux : le travail documentaire, très sérieux (archives, interviews, la plupart du matériel est inédit) est caché par un style vaporeux et souple très Belle Époque. La deuxième partie est constituée par la correspondance inédite de Charlotte Dufrène, une chronologie, une bibliographie (francophone), un index et des notices sur les témoins consultés. Des rares belles photos accompagnent le texte, laissant toutefois le lecteur sur sa faim iconographique. Une profonde mélancolie ressort des documents : entre autres, la lettre où elle fait allusion au seul amour de sa vie :

« Lorsque je quitte Chamant, Fanfare m’écrit. Il me donne des nouvelles de Sentinelle [son cheval]. Il dit que maintenant je suis libre… Il ne sait pas : ma position auprès de Roussel est encore incertaine et Valon cherche toujours à me voir. Je lui dis de prendre patience.
Puis vient la guerre. Il est au front, il m’écrit beaucoup. Il parle des violences des combats, de la vermine, des gaz. Cela change de mon riche protecteur qui passe la guerre un peu planqué. Je lui réponds que quand tout cela sera fini, enfin, je parlerai à Roussel, il comprendra, nous pourrons vivre ensemble. Soudain, je ne reçois plus de lettres. Et puis j’apprends : il est mort dans les tranchées. »
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