<p>De stimulantes contributions pour construire une approche anthropologique de l'irrationalit&eacute; en situation militaire.</p>

« Un jour qu’ils canonnèrent, / Que l’assault fut donné, / Le grand Dieu des Victoires / Nous a bien approuvé / Un excellent miracle, / En faisant une bale : / Dessus il s’apparut / Un crucifix sans falace/ Et un pigeon blanchâtre/ Qui bavola toujours » . La Chanson nouvelle du siège de la ville de Dreux illustre la présence du surnaturel dans les événements guerriers. L’ouvrage dirigé par Marion Trévisi et Laurent Vissière propose en quatre mouvements une réflexion sur la place de l’irrationalité dans la guerre du Moyen Âge aux années 1920. L’irrationnel est un « sentiment diffus, une ambiance, qui laisse la porte ouverte à des possibles » .

 

Aux XIXe et XXe siècles, la tendance devenue « lourde » de « l’histoire bataille »  est décriée par l’École des Annales. Toutefois, depuis une trentaine d’années, les historiens adoptent une vision plus « émotive » de la guerre tout en évitant « la tentation émotionnaliste » . Depuis plusieurs années l’histoire bataille est réhabilitée en tant que telle et réconciliée avec la « Nouvelle histoire militaire »  et l’événement de longue durée. De même, le concept de « révolution militaire » est avancé pour expliquer les grands phénomènes historiques de changements dans l’art de la guerre. Certains historiens comme Alain Corvisier ou Jérémy Black ont développé une réflexion pour déterminer les conséquences sur la conception de la guerre et sur la société en Europe du développement de l’artillerie, des fortifications et des nouvelles technologies. Les dix-sept communications qui constituent cet ouvrage adoptent une vision anthropologique faisant de l’irrationnel un « vrai sujet d’histoire militaire ».

 

Surnaturel guerrier et pratiques irrationnelles

 

Le premier apport du livre est de souligner l’écart entre notre perception et celle des hommes du temps pour qui cet « arsenal d’interprétations et de mises en forme » permettait de « dialoguer dans le temps, avec l’événement » . Le légende des anges de Mons  constitue un bon exemple de l’irruption du surnaturel dans la guerre : des forces extraordinaires seraient intervenues dans la bataille de Mons les 23 et 24 août 1914 afin d’aider les troupes britanniques face aux Allemands. Guillaume Blondeau montre que la légende se propage sous des formes variables devenant un véritable symbole. L’étude des visions et fantômes après la défaite vénitienne d’Agnadel le 14 mai 1509 permet à Florence Alazard  d’interroger historiquement la notion d’irrationnel tout en révisant l’image d’une ville qui lui serait complètement abandonnée. Les Vénitiens en usent, paradoxalement, avec raison même si elle constitue la toile de fond de leur culture au début du XVIe siècle. David El Kenz et Laurent-Henri Vignaud  mettent en évidence l’usage fait par l’historiographie protestante des prodiges dans les guerres de Religion attribuant un sens confessionnel aux violences. Les violences huguenotes sont légitimées par la Providence et celles des catholiques dénoncées par la prétendue élection divine des victimes.

 

L’ouvrage porte une grande attention aux perceptions et aux sentiments des contemporains. Les travaux de Christophe Masson  et de Benjamin Deruelle étudient principalement la peur des soldats aux XVe et XVIe siècles. Le premier interroge la potentialité d’une rationalité du combat médiéval en analysant la panique et la témérité dans les traités didactiques d’arts militaires. En nuançant les propos de Jean Delumeau , il montre que la peur avait sa place dans les sources qui distinguent la témérité et la panique. Au contraire, le chef de guerre doit la prévoir et y remédier. De même, Benjamin Deruelle  montre que la peur fait bien partie intégrante du combat au XVIe siècle. Objet d’un discours, la peur apparaît comme un sentiment « naturel » dont les contemporains essayent d’identifier les causes et les conséquences pour apporter des solutions : « alliance subtile de l’exercice, de la douceur, de la puissance du verbe, mais aussi de la détermination, de la contrainte et de la répression » .

 

Folie irrationnelle de la guerre

 

Les guerres menées par les rois s’accompagnent d’un discours critique dans lequel la folie prend place. Laurence Moal  étudie les formes psychologiques du conflit contre Pierre Ier de Castille au travers des chroniques. La rationalité construit deux images dichotomiques. Pierre Ier est présenté comme un assassin cruel et mécréant, incarnation du Mal et justifiant, par là même, son assassinat et l’avènement de son demi-frère bâtard, Henri de Tastamare. De l’autre côté, Bertrand du Guesclin est associé au Bien malgré sa folie meurtrière. Isaure Boitel , quant à elle, analyse au travers des estampes et des médailles anglaises et néerlandaises – peu étudiées – l’impopularité de Louis XIV. Dépeint comme un roi fou, ces productions remettent en cause sa politique étrangère et sa manière de gouverner.

 

Les récits de guerres témoignent des traumatismes subis par les contemporains. Jacques-Olivier Boudon  s’attache à comprendre la vision du désastre de la retraite de la Grande Armée en 1812 et à en mesurer le traumatisme. Les hommes du temps délivrent un récit apocalyptique où la mort est omniprésente, plus que d’ordinaire, sur le champ de bataille. La retraite entraîne une déshumanisation allant jusqu’à l’anthropophagie dont l’écriture se heurte à des barrières psychologiques. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’ébranlement des psychismes entraîne une réflexion sur la prise en charge des délires de guerre comme le montrent Hervé Guillemain et Stéphane Tison . Malgré les controverses animées par Henri Legrand du Saulle, Jules Joseph Ludger Lunier et Bénédict Augustin Morel, dans les années 1870, autour du rapport entre la guerre et les maladies mentales, ce n’est qu’après la Grande Guerre que s’amorça une nouvelle clinique établissant un lien entre délire et effets de la violence de guerre . Néanmoins, la reconnaissance clinique fut très progressive et n’était n’est pas unanimement actée. Les conflits ultérieurs entraîneront une résurgence de ces problématiques.

 

Le dernier apport de l’ouvrage réside dans le questionnement de la rationalité du conflit. Justine Breton  montre avec Le Morte Darthur de Thomas Malory (ca 1416-1471) que la guerre ne peut pas être rationnelle étant contraire à la Raison. Elle mène parfois à l’absurdité comme en témoignent les critiques de la raison géométrique appliquée sans considération topographique et délaissant le soldat comme individu moral . Enfin, le travail de Nicole Edelman  permet d’observer la réflexion de la psychanalyse sur les racines de la violence guerrière. Freud analyse la violence des combats et la mort à grande échelle sans se référer aux hypothèses spiritualistes des tenants des sciences psychiques. La barbarie conforte sa conviction d’un possible retour à l’homme primitif cruel et montre l’inutilité des moyens relevant de l’occulte : l’hypnose ou la télépathie.

 

Le pari entrepris par Marion Trévisi et Laurent Vissière semble gagné. Les contributions révèlent la potentialité de l’irrationalité à devenir un véritable objet d’étude d’histoire militaire, notamment dans une perspective anthropologique. Elles permettent d’avoir un large panorama des manifestations et des conceptions de l’irrationalité sur plusieurs siècles sans pour autant rechercher l’exhaustivité. On note aussi un louable souci d’interdisciplinarité avec l’étude conclusive du sociologue Jean Baechler , repérant les phénomènes irrationnels dans la pratique de la guerre. L’ouvrage permet de découvrir une thématique peu étudiée et incite à développer ce champ de recherche.