Arts visuels

Louise Bourgeois, laveugle guidant laveugle

Couverture ouvrage

Mkhi Xenakis
Actes Sud , 105 pages

Cônes et bâtonnets, sculpture sur rétine
[mercredi 26 mars 2008]
Non biographie, ni rétrospective, un livre tissé de correspondances entre passé et création future, regard d'artiste sur une autre artiste, Louise Bourgeois.

La belle rétrospective de l’œuvre de Louise Bourgeois qui, après la Tate Modern s’est installée au Centre Pompidou voit rééditer ce livre de Mâkhi Xenakis, paru une première fois en 1998. Mais ce livre tient une place originale dans la floraison éditoriale qui entoure l’exposition : il est étrange, et surprenant.


Particularités de deux artistes aveulges

Mâkhi Xenakis dessine, sculpte et écrit : en 2004, on a vu à la Salpêtrière un ensemble de 264 sculptures, auxquelles répondait un livre, Les Folles d’enfer de la Salpêtrière (Actes Sud, 2004). Elle rencontre Louise Bourgeois à New York en 1988 et ce livre est issu de la relation originale qui les lie. La fin des années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix est le moment d’un changement dans le travail de Louise Bourgeois. C’est en effet à ce moment là qu’elle réalise les premières Cells, ces cages grillagées, ou ces espaces formées de paravents qui renferment des "intérieurs", forment des pièces ou des débarras d’objets, de sculptures, de meubles, et à la charge affective et symbolique puissante. Elle réalise ainsi des œuvres qui renouvellent profondément le genre de l’installation. C’est aussi le moment qu’elle choisit pour envoyer Mâkhi Xenakis sur les traces de son passé français. Car Louise Bourgeois est née en 1911 et a grandi d’abord dans un appartement sur le boulevard Saint-Germain, avant que ses parents, restaurateurs florissants en tapisseries anciennes, ne s’établissent dans une maison à Choisy-le-Roi. Elle a fréquenté le lycée Fénelon, avant que ses parents ne décident de l’en retirer pour la faire travailler avec eux – opiniâtre, elle travaillera seule pendant cinq ans, avant de retourner à Fénelon passer son baccalauréat. Elle quitte la France en 1938, après son mariage avec l’historien d’art américain Robert Goldwater.

L’aveugle, c’est donc d’abord Louise Bourgeois qui des États-Unis ne peut et ne veut pas voir la France du début des années quatre-vingt-dix et ne peut pas faire cette collecte des traces de son passé ; l’autre aveugle est Mâkhi Xenakis qui cherche pour une autre et ne saura donc jamais exactement ce qu’elle trouve : Louise Bourgeois aime que l’on ne sache pas tout, et garde souvent le silence face aux questions de l’auteure. Ce livre rassemble un matériau très varié : photographies d’époque, du lycée Fénelon, de la maison de Choisy, de la famille de Louise, photos de classe, mais aussi photographies prises par Mâkhi Xenakis de ces lieux tels qu’ils sont devenus, dessins, sculptures, peintures de Louise Bourgeois, et d’autres documents, cahier d’écolier, bulletin, etc. Ce matériau est en quelque sorte encadré de citations de Louise Bourgeois, du texte de l’auteure, d’entretiens. La première surprise tient à la place de la photographie pour une artiste qui ne la pratique pas, et la seconde aux correspondances que construisent ces images.

Et en effet, ce livre parvient à tenir une place très particulière au sein de ce qui s’écrit sur Louise Bourgeois et même par rapport aux déclarations de l’artiste elle-même. C’est un livre intime qui cherche à explorer les souvenirs d’une psyché particulière, dans un dialogue avec une autre subjectivité, celle de Mâkhi Xenakis, attentive jusqu’à l’excès aux liens entre ce que Louise Bourgeois l’envoie voir en France et son œuvre. Or, il existe un discours déjà bien alimenté sur le rapport au passé chez Louise Bourgeois, discours nourri par l’artiste elle-même : le traumatisme premier est celui de l’introduction par le père de sa maîtresse au sein de la cellule familiale, comme gouvernante des enfants, la mère faisant celle qui ne voit rien. Or, surprise, dans ce livre, on parle beaucoup d’un autre passé, celui de la lycéenne qui va de la station de train de Port Royal au lycée Fénelon, et s’imprègne de la physionomie de ce lycée et de ce qu’elle y vit et voit. Ainsi, le retour vers le passé livre, certes, d’une part, des ressorts psychologiques du travail de Louise Bourgeois : son opiniâtreté, la vexation d’être retirée du lycée quand on est excellente élève (parce que née fille ?), une injustice subie dans ce même lycée, mais aussi la violence féminine qu’elle exprime face à cet univers carcéral où les vestiaires sont des cages, monde féminin, hypocrite et policé, et puis le rapport au père comme un clin d’œil, au sujet de cette statue d’Œdipe guidé d’une façon vaguement incestueuse par Antigone, qui trône au bas d’un escalier dont la rampe en fer forgé forme une frise de pénis... Malicieuse peut-être, Louise Bourgeois dit alors à sa disciple, d’une voix "à la fois émue et puissante : C’est extrêmement important ! Gardez la chose secrète, ce sera notre livre !". Parole ambiguë : le secret sera bel et bien publié et le cœur du livre n’est pas là.


Retrouver la vue

Il est dans une histoire, partielle, de l’œil de Louise Bourgeois. Justement, Mâkhi Xenakis ne nous mène pas vers Œdipe et Antigone, comme tant d’autres. Ce livre démontre que l’histoire vécue, la violence des émotions éprouvées dans le passé rendent non pas aveugle, mais voyant. Les formes du lycée Fénelon par exemple, son architecture, le style de son mobilier, les décorations de ferronnerie de la rampe d’escalier, les miroirs du salon de l’injuste directrice, les lignes que l’on fait quand on est puni, constituent une nasse et un répertoire plastique qui revient dans la création de Louise Bourgeois. En un sens, on pourrait dire schématiquement que Mâkhi Xenakis vient ici rafraîchir la mémoire visuelle de Louise Bourgeois, et restaurer autant que possible par la photographie sa mémoire matérielle et tactile (bois des lambris, fer des rampes, marbre des statues et des antiques de la salle de dessin, etc.). Si l’émotion est forte dans ce texte, et si un certain lyrisme se dégage parfois, ce n’est pas la marque de la joie que procure l’excavation des souvenirs – pour cela, Louise Bourgeois prouve par ses interventions qu’elle a très bonne mémoire, et ne cherche pas à se rappeler ce qu’elle a oublié – mais l’archéologie d’un inconscient des formes.

D’évidence, d’un objet à l’autre les correspondances ne sont pas toujours convaincantes : on doute un peu face au rapprochement d’une photographie ancienne des élèves du lycée rassemblées dans la cour, prise d’un étage, et de Number Seventy-Two (The No March) (marbre, 1972). Certains passages semblent anecdotiques ou favoriser des rapprochements trop faciles (gymnastique et importance du corps, par exemple). C’est qu’il ne faut pas avoir une approche comparative, systématique et historienne des documents que Mâkhi Xenakis confronte. Ces photographies d’élèves, ces groupes de petites filles auxquelles on demande visiblement de se ressembler sont parlantes, quand Louise Bourgeois a beaucoup travaillé sur la distinction et sur l’individu par rapport au groupe (One and others, par exemple, bois peint, 1955). La lecture de ce livre exige de se laisser à son tour imprégner des formes et de former soi les correspondances. Et voilà ce que l’on découvre. Louise Bourgeois a souvent été rapprochée à juste titre, par Robert Storr par exemple, d’une part du cubisme, elle fut l’élève de Fernand Léger, et d’autre part du surréalisme, ce qu’elle nie, pour la dimension organique et fluide de ses sculptures en latex qui semblent se répandre dans un espace souple. Par ailleurs, des sculptures comme Nature Study (bronze, 1984) ou son pendant, The She-Wolf (marbre noir, 1985) ont été rapprochées du symbolisme, ou, directement, de sculptures antiques ; elle-même cite Brancusi et Giacometti. Mais c’est une Louise Bourgeois 1900 que figure ce livre, influencée par les arts décoratifs et l’ambiance d’une époque dont les traces perdurent après la Grande Guerre : les verrières et les formes végétales du fer forgé des entrées de métro, des auvents de la cour du lycée, les courbes du bois des chaises, le lycée est meublé et décoré dans ce style qui développe des formes organiques dans l’espace, et favorise le verre, le miroir, la lumière. Autant d’éléments qui reviennent dans les Cells. Mais ces formes souples cohabitent avec une grande rigueur, celle de l’étude, d’un certain classicisme, l’enseignement reposant sur les mathématiques et les humanités classiques. La dimension géométrique, en particulier dans l’œuvre gravé et dessiné (The Puritan, texte de 1947, gravure de 1990), du travail de Louise Bourgeois transparaît alors selon les associations de Mâkhi Xenakis, ainsi qu’un certain goût pour l’antique dans l’usage du marbre, ou dans ces sculptures rapprochées du symbolisme. Il n’est pas question ici de dire que ce lycée est la source ultime et la clef du travail de Louise Bourgeois. Il apparaît ici plutôt comme un lieu qui condense et apporte une structure cohérente, visuelle, plastique et historique, à une œuvre protéiforme. L’auteure rapproche enfin ultimement tout l’univers du laboratoire, et du cours de physique et de sciences naturelles au tournant du siècle (bois, ampoules, récipients de verre) de certaines installations de Louise Bourgeois, comme Le Défi, (verre, bois et lumière électrique, 1991). L’artiste dira qu’elle n’a pas vu ces salles de classe : on l’avait retirée du lycée…

    Et ultimement, ce livre n’est pas un livre sur Louise Bourgeois mais un témoignage d’un moment d’interrogation et de recherche créatrice. Bref, le matériau qu’a rassemblé Mâkhi Xenakis n’a pas visé à expliquer l’œuvre passée mais surtout à former et à inspirer l’œuvre à venir, en répondant au désir de Louise Bourgeois. C’est le talent d’une artiste d’avoir rassemblé pour une autre et d’avoir touché juste, portée par son intimité avec une œuvre, d’où l’exaltation qui transparaît par moment, la dimension mythique de la quête, dont témoigne la rencontre avec la Gorgone de l’immeuble du boulevard Saint-Germain. Ainsi, le risque serait celui de l’illusion rétrospective – de nombreuses œuvres reproduites dans le livre datent d’après l’enquête, ou en sont contemporaines ! On voit alors Louise Bourgeois remonter sans cesse dans le passé à la recherche des formes qui habitent sa mémoire – les Spiders et autres Maman, les scènes primitives des Cells, les couples de tissu, et les visages hurlants et sans âge aborderaient à un archaïque encore plus lointain – et aux formes qui le figurent et lui donnent sens et visage. Du passé proche, ses proches laissés en France pendant la guerre et figurés dans les Personnages des années cinquante, au lycée Fénelon, soixante-dix ans plus tôt, et au-delà, c’est une recherche sans fin et une interrogation en creux sur une origine dont on n’a pas la mémoire, une origine que l’on devine violente, et angoissante.


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crédit photo : cybertect/flickr.com

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