Suivez-nous

FacebookRSS

Société

La vie de bistrot

Couverture ouvrage

Pierre Boisard
Presses universitaires de France (PUF) , 216 pages

Une journée au Martignac…
[mercredi 20 juillet 2016]
Une interrogation sur les composantes de la vie de bistrot.

Si les cafés, les bars, les bistrots (derrière ces appellations d’origine non contrôlées se cache une seule et même licence IV) nous semblent familiers, rares sont les ouvrages scientifiques qui en traitent. La littérature et plus récemment les séries télés n’hésitent pas à leur faire la part belle, mais c’est à l’inverse loin d’être le cas dans le giron scientifique. Les ouvrages qui leur sont consacrés sont peu nombreux et ne s’inscrivent pas dans une continuité ou dans un corpus de travail unifié. Le sujet est-il si peu intéressant ? N’y a-t-il rien de « sérieux » à en dire ? Pourtant, ces lieux traversent les siècles et sont des symboles de notre mode de vie, d’une idée du plaisir et de liberté comme nous l’on brusquement rappelé les attaques terroristes du mois de novembre 2015. Alors lorsqu’un ouvrage choisit d’en faire son sujet principal, il mérite toute notre attention comme a pu l’avoir celui de Marc Augé l’année dernière.

 

Mon bistrot, cet inconnu

 

De nombreuses façons d’aborder les débits de boissons existent. On peut interroger leur histoire, leur rôle dans la vie urbaine, ou encore les représentations de l’alcool qui leur sont propres pour ne citer que quelques possibilités. Un positionnement méthodologique doit être effectué. La plupart du temps, celui-ci se partage en deux postures distinctes. La première consiste à se concentrer sur l’étude d’un seul lieu physique, par exemple le Brady’s pour Spradley et Mann  ou encore le café Oz pour Magdalena Jarvin . Ce lieu sera le noyau autour duquel les sujets seront traités. Le déroulé du livre et l’argumentation se feront autour de ce pivot physique avec le risque de limiter la portée de l’analyse due au style monographique.

 

La deuxième option est de proposer un schéma narratif qui se déroule autour d’un parcours de vie, Bois sans soif de François Perrin  ou Éloge des bistrots parisiens de Marc Augé  sont construits de la sorte. Autour des souvenirs de l’auteur, certaines thématiques sont analysées. Cependant cette position a parfois tendance à tendre vers la déclaration d’amour, l’ode à un lieu aux dépens de l’aspect analytique.

 

La vie de bistrot, de façon originale, mélange les deux directions. Le livre traite principalement d’un lieu, le Martignac, tenu par Yves dont nous découvrons la vie et le travail ; mais l’auteur n’oublie pas de travailler de façon spécifique certains thèmes. Plus connu pour ses travaux sur la sociologie du travail, Pierre Boisard nous explique dès les premières lignes la genèse et le propos du livre. C’est à la suite d’une réunion de travail un peu longue qui le conduit à se désolidariser de ses collègues pour la pause déjeuner qu’il découvre ce lieu, le Martignac et son incarnation humaine Yves. Le charme opère, la conversation s’engage, la suite c’est ce livre.

 

Une lecture captivante…

 

La première chose qui marque c’est la qualité de la plume. L’auteur écrit bien, son style captive le lecteur par sa fluidité et son rythme. Il emprunte au roman cette capacité à nous happer, à nous faire oublier le reste. Le mélange des genres opère idéalement. Un bon exemple en est ce premier chapitre où dialogues, monologues et réflexions personnelles présentent l’intrigue du livre. Le premier acte s’est joué et sans que nous ne le remarquions nous voilà familiers des topos de lieu et de temps. Ce premier chapitre nous révèle de façon élégante la structure du livre, divisée en trois temps. Chaque chapitre se compose d’une partie consacrée à la journée du bistrot, une autre à la vie d’Yves ou à l’histoire du Martignac, et d’un travail de recherche de l’auteur sur un sujet propre aux bistrots (la désignation du lieu, les Auvergnats de Paris et leurs relations au commerce, les discussions de comptoirs entre autres ou encore le football). La journée du Martignac, de son ouverture au petit matin à sa fermeture à huit heures et demie du soir, donne le rythme dans lequel s’inscrit le propos des cinq chapitres du livre et permet de décrire les activités qui rythment la vie au bistrot.

 

Si le style est une des forces de l'ouvrage, ce n’est pas la seule. L’auteur propose une approche intelligente de thèmes incontournables dans un travail sur les débits de boissons comme la désignation de l’objet. « Les mots sont porteurs de représentations. Ils suscitent en nous des images… »  Pierre Boisard a raison, surtout quand on parle de ces lieux, le mot « bar » ne résonnera pas de la même façon qu’un « café » dans notre imaginaire. Lorsque l’on parle de « café », de « bistro »  (avec ou sans « t »), de « bar » ou autres ; il faut justifier son choix. C’est ce que fait ici avec brio l’auteur grâce à un travail de recherche et une documentation remarquables.

 

… mais incomplète

 

Passé les deux premiers chapitres, certains aspects viennent freiner l’enthousiasme initial. On se perd dans les longues parties détaillées qui concernent la vie d’Yves et l’histoire du Martignac. L’intérêt et l’aspect sympathique du personnage s’estompent assez vite pour faire place à une certaine lassitude et une interrogation quant à la portée de ces histoires. L’auteur les perçoit-il comme des sortes d’idéaux types ? À aucun moment il n’élargit la focale de son analyse, restant concentré sur Yves et son Martignac, sans qu’il ne justifie jamais cette position. Finalement le lecteur reste perplexe : que faire de ces informations ? L’histoire d’Yves est impressionnante de courage, de détermination et le Martignac, dans ce parcours, est le symbole d’un aboutissement, mais il n’en va pas ainsi de tous les cafés de France et de Navarre.

 

L’absence de bibliographie est pour le moins surprenante venant d’une publication des PUF, les notes de bas de page témoignent du travail de recherche de l’auteur dont il faut souligner la qualité, mais ne se retrouvent pas à la fin de l’ouvrage. Plus tôt, nous mentionnons l’absence de corpus unifié sur le sujet, c’est criant dans ces notes de bas de page ; à aucun moment il n’est fait état des ouvrages sus mentionnés, et hormis les références historiques et littéraires rares sont les auteurs de sciences humaines, à peine croise-t-on Edgar Morin, Joffre Dumazedier, et encore pour un travail qui date presque de cinquante ans.

 

D’autres détails étonnent comme lors de ce chapitre sur les Auvergnats , l’auteur fait allusions à « des sources fiables » pour exemplifier la mainmise de ces mêmes Auvergnats sur les établissements parisiens, mais ne les cite pas. Est-ce un oubli ou une omerta qu’il convient de respecter ? Plus loin , à propos des licences IV permettant de vendre des boissons du troisième et du quatrième degré il évoque un refus de délivrer des licences dans les villes nouvelles des années 1960, or depuis l’instauration du code des débits de boissons, la loi interdit la création de nouvelles licences . Ce principe n’a jamais été remis en cause. Les nouveaux établissements rachètent ou transfèrent ces licences, mais en aucun cas de nouvelles licences ne sont créées.

 

Il est huit heures et demie du soir et Yves nous demande gentiment de rentrer chez nous. À la fermeture du Martignac et du livre, c’est une sensation ambivalente qui nous habite, entre plaisir partagé et frustration. Qu’avons-nous appris de cette journée au Martignac ? Beaucoup d’anecdotes, d’histoires sur le lieu et son fondateur, mais qu’allons-nous en faire ? Le prochain bistrot, bar, ou café que nous croiserons sur notre chemin, ne sera sans doute pas fait des mêmes histoires, ni des mêmes personnes et pourtant on y fera sans doute la même chose, peut-être avec autant de plaisir. Cette frustration vient du positionnement lui-même ambivalent de l’auteur qui à aucun moment ne tranche sur le sens qu’il veut donner à son ouvrage, et nous laisse en décider à sa place.

 

 

Reste que Pierre Boisard aborde avec la manière les thématiques inévitables, les conversations de comptoir, les garçons de café, etc. sans pour autant y apporter un éclairage révolutionnaire. Cet ouvrage n’offre pas autre chose que du plaisir autrement dit l’essentiel. On aurait souhaité plus d’analyse, de réflexion, un positionnement ou une ouverture sur d’autres lieux, d’autres travaux, tant pis… finalement on a passé une bonne journée au Martignac et c’est déjà bien.

 

Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr